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Batman : Justice digitale

Couverture de l'édition française du comics Batman : Justice DigitaleGotham Megatropolis.
Le Siècle à venir. Un à venir proche.

    Soyez les bienvenus dans le Monde Futur ! Faites un petit tour sur l’Express du Progrès.
    Vous voyez défiler un monde apparemment parfait – mais c’est un monde de chimères par excellence, un monde sans âme, dont le cœur bat selon un code binaire. Un ou zéro – Dieu ou le Néant.
    Un monde complexe et câblé, dominé par un code tyran, un vieux virus d’ordinateur qui est devenu le premier Dictateur Digital de la Terre.
    Le seul espoir est un mythe du passé, une légende née d’une ancienne superstition, longtemps avant les épidémies de virus.
    Un nouveau type de héros, un programme de code « propre » et de mémoire pure, un programme écrit par un justicier légendaire…

Un Héros Digital, pour rétablir la vérité et…
La Justice Digitale.

Planche intérieure du comics Batman : Justice digitaleJ’évoquais dans ma chronique de L’Asile d’Arkham (Grant Morrison & Dave McKean ; 1989) le regain d’intérêt que connut l’industrie du comics pour le personnage de Batman suite à la courte série Dark Knight (1986) de Frank Miller, en soulignant que comme la plupart des créations à vocation commerciale les productions ainsi engendrées ne présentaient pour la plupart qu’un intérêt limité. Ce Justice digitale se place à part dans le lot, pour deux raisons : la première concerne l’univers de ce récit puisqu’il s’agit à ma connaissance de la première aventure de Batman dans un environnement cyberpunk, alors que la seconde concerne la facture puisque ce comics fut tout entier dessiné sur ordinateur – soit une technique à l’époque pour le moins balbutiante et donc bien plus difficile à mettre en œuvre que de nos jours.

Planche intérieure du comics Batman : Justice digitaleSi le récit présente en lui-même assez peu d’intérêt, car en dépit d’une idée de départ assez originale son exécution laisse hélas pas mal à désirer, il mérite malgré tout qu’on s’y attarde. Malgré les clichés habituels – même pour l’époque – sur les cités du futur proche informatisées à outrance, le manque d’inspiration parvient à dissimuler ces maladresses en situant le récit dans un univers de super-héros qui, comme la plupart des itérations de ce genre précis, ne se caractérise pas par une profondeur quelconque du propos ni une véritable complexité psychologique. Encore que je devrais plutôt dire le prolongement d’un univers de super-héros puisque, ici, le super-héros et le super-vilain sont en fait tous deux morts depuis des lustres, mais la magie du virtuel et des réseaux saura les ramener. Au moins en partie…

Planche intérieure du comics Batman : Justice digitaleEt peut-être pour faire correspondre le thème du récit à la facture de l’ouvrage, Pepe Moreno choisit de le réaliser entièrement sur ordinateur. À moins que ce soit son intérêt pour l’infographie et l’informatique qui l’ait poussé à choisir un univers cyberpunk, ce qui n’étonnerait pas… Quoi qu’il en soit, Justice Digitale s’affirme surtout comme un excellent moyen de mesurer le sens de l’expérimentation graphique de l’auteur, même si celui-ci utilisait souvent des techniques originales – à défaut de vraiment expérimentales – dans la plupart de ses productions jusque-là. Et comme les limites technologiques de l’époque ne permettaient que très difficilement à un artiste isolé de faire mieux que ce que propose Justice Digitale, on peut pardonner les diverses maladresses ainsi que les quelques solutions de facilité qui pointent leurs pixels ici et là.

Planche intérieure du comics Batman : Justice digitalePar contre, ce qui intéresse davantage, c’est que Justice digitale reste à ce jour encore la dernière incursion de l’auteur dans le domaine du comics, du moins pour ce que j’en sais. Il s’est par la suite consacré au jeu vidéo avec la création de Hell Cab (1994) et de la série des BeachHead (2000-2002), qui connut son succès. Justice digitale se présente donc comme une étape importante dans la carrière de cet artiste hors norme puisqu’elle signe son passage d’un média à l’autre.

Mais c’est aussi une aventure de Batman pour le moins atypique, sur le fond comme sur la forme, et qui vaut bien le coup d’œil si vous aimez les productions qui sortent des sentiers battus.

Batman : Justice Digitale (Batman: Digital Justice), Pepe Moreno, 1990
Glénat, collection Comics USA, septembre 1990
93 pages, env. 9 €, ISBN : 2-87695-129-0

Gene Kong

Couverture de l'adition française du comics Gene Kong« Dans la jungle de New York, il faut être un monstre pour survivre. »

1985. Eugène côtoie chaque jour la folie urbaine de la Big Apple quand il se rend au laboratoire de recherche où il est biologiste : les dealers et les camés, mais aussi la violence omniprésente et les déviances de toutes sortes le rendent malade… À l’aide des travaux de son patron, brillant chercheur, Eugène va tenter une expérience au moins aussi folle que cette cité qu’il déteste ; une expérience dont il est le cobaye…

Gene Kong est tout à fait dans l’air de son temps. À travers sa description d’une Amérique des années 80 en proie à la violence galopante, à l’explosion de la consommation de drogues, à la hausse fulgurante de la criminalité et aux déviances en tous genres toujours plus généralisées mais aussi affichées, ce court comics fait surtout une critique acerbe et désabusé de la politique sociale – ou plutôt asociale – menée par le président Reagan depuis son investiture en 1981 jusqu’à cette année 1985 où Pepe Moreno dessina Gene Kong, et même après. Politique qui, en réduisant les impôts et les aides sociales de tous acabits, provoqua entre autres une montée en flèche de la petite et moyenne délinquance, c’est-à-dire celle qui touche le plus les personnes et se pose donc comme la plus « voyante » (1).

Planche intérieure du comics Gene KongLe thème est donc pour le moins actuel à l’époque où Pepe Moreno se lance dans cette œuvre. Preuves en sont d’autres créations de la même époque, telle que le célèbre Batman: The Dark Knight Returns (1986) de Frank Miller qui, lui, fait une critique plus directe de la politique de Reagan alors que Pepe Moreno ne la fustige que de manière indirecte. Mais son choix narratif reste pertinent malgré tout, car le décor qu’il présente dans son récit – et qui semble bien peu exagéré – correspond à une réalité quotidienne pour la plupart des basses classes sociales et même certaines des moyennes, c’est-à-dire les plus nombreuses – autrement dit, celles qui sont supposées avoir force de loi dans une démocratie mais qui se trouvent en fait laissées pour compte, ou presque.

Un autre élément, plus en avance sur son temps celui-ci, renforce cette actualité, sous la forme des manipulations génétiques dont se sert Eugène pour concrétiser le plan qu’il croit être la solution à ce problème. Encore assez mal connues du grand public à l’époque (2), elles apparaissent ici assez novatrices, au moins dans le domaine du comics de science-fiction – même si elles étaient présentes dans la littérature du genre depuis assez longtemps –, et confèrent ainsi au récit une modernité rarement atteinte sur un tel média, d’ailleurs en lui donnant aussi une certaine similitude avec le courant cyberpunk – branche de la science-fiction emblématique des années 80 – et même si, en fait, elles se cantonnent ici à une autre itération du thème du savant fou…

Planche intérieure du comics Gene KongUn savant fou pour le moins atypique cependant, car il ne s’agit pas ici d’un vieux mégalomane à tendance misanthrope et obnubilé par l’idée de mettre le monde entier à sa botte, mais bel et bien d’un jeune idéaliste à la naïveté certes touchante mais aussi dangereuse, pour lui comme pour les autres. On s’en doute bien, l’expérience va lui échapper, et si dans un premier temps Gene Kong – le personnage qui donne son titre à l’ouvrage – apparaît comme un héros, voire un super héros, il devient vite une menace malgré toutes les bonnes intentions de son créateur (3) : en luttant contre la violence par la violence, celle-ci finira par lui échapper…

Notons aussi que ce personnage synthétise à lui seul les inspirations premières de cette œuvre dans tout ce qu’elles ont de post-moderne : le super-héros – un jeune homme nanti de pouvoirs fabuleux grâce à la science – devenu anti-héros, ou super-vilain, comme l’individu noyé dans la masse qui recourt à des méthodes extrêmes pour trouver une solution à son problème – thème caractéristiques des cyberpunks déjà cités – s’inscrivent bien dans la lignée du moment. Si ces idées se trouvent ici en partie noyées sous des aspects classiques, voire dignes de serials, elles restent néanmoins bien présentes.

Mais on y trouve aussi une démarcation pour le moins inattendue, car considérablement réactualisée à travers les divers éléments déjà évoqués, sur le thème du célèbre King Kong, lui aussi contemporain des serials d’ailleurs, et qui retient entre autres l’héroïne blonde, bien que dans une attitude beaucoup plus moderne – je parle de contenu sexuel explicite. D’où le titre de l’œuvre, qui pour le coup démontre une certaine inspiration.

En dépit d’une surface simple, et s’il reste loin d’un classique, Gene Kong s’affirme malgré tout comme une œuvre typique de son temps, au moins dans le traitement de ses thèmes principaux, et devient ainsi le reflet de certains des excès d’une époque.

Quatrième de couverture du comics Gene Kong

(1) le survol est volontairement rapide : pour schématiser, Reagan est le président qui lança les États-Unis dans cette spirale de l’endettement qui en fit la nation la plus tributaire de toutes les autres ; là prend racine la crise qui a éclaté à l’automne 2008 – et c’est à nouveau une simplification bien sûr…

(2) elles ne doivent leur « célébrité » qu’à l’annonce du premier clonage de mammifère, la brebis Dolly, en 1996, qui fit couler beaucoup d’encre, pour de très bonnes raisons.

(3) ce qu’on peut voir comme une participation au dynamitage du genre super héros, idée d’ailleurs elle aussi tout à fait dans l’air du temps : outre le Dark Knight déjà évoqué, le non moins célèbre Watchmen (1986-1987) d’Alan Moore et Dave Gibbons s’inscrit lui aussi dans un registre semblable.

Note :

Bien que la couverture de l’édition française ne crédite que Pepe Moreno, le scénario de ce récit est en fait signé par Bob Fingerman – mais sur une idée originale de Pepe Moreno : pour cette raison, j’impute à ce dernier la plupart des idées développées ici.

Gene Kong, Pepe Moreno & Bob Fingerman, 1985
Albin Michel, collection Spécial USA, avril 1987
60 pages, entre 3 et 6 €, ISBN : 2-226-02956-7


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