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AD Police Files

Jaquette DVD de l'édition française de l'OVA AD Police FilesMegatokyo, 2027 : deux ans ont passé depuis le grand tremblement de terre qui a anéanti la capitale du Japon ; reconstruite grâce à la technologie de la toute puissante multinationale Genom, les boomers – des androïdes biomécaniques – en sont devenus partie intégrante et y exécutent toutes les basses œuvres, des plus honorables aux plus lubriques. Mais les machines peuvent devenir folles parfois, et c’est aux experts en démolition de l’AD Police qu’on laisse le soin de les maîtriser ; tant pis pour la casse aux alentours…

Après des années comme simple policier, Leon McNicholl peut enfin intégrer l’AD Police. Mais les affaires auxquelles il se trouve confronté s’avèrent juste un peu plus sombres : lui et ses collègues, comme beaucoup trop de civils, portent tous une part de ténèbres cachée dans les replis d’un passé trouble qui finit toujours par ressurgir de cette flaque de sang que nul ne saurait éponger.

Vies violentes, morts violentes…

C’est toute la phobie du peuple japonais envers la technique (1)(2) que nous montre AD Police Files, et ceci à travers trois récits qui présentent autant de stades successifs du développement d’une technologie toujours plus sophistiquée : d’abord dans l’environnement immédiat, en se dissimulant sous des apparences aussi innocentes que trompeuses ; puis dans le corps, par le moyen d’une médecine devenue expéditive à force d’irresponsabilité ; et enfin dans le remplacement de cette enveloppe physique toute entière en anesthésiant d’autant plus l’humain enfermé sous la carapace. En raison de cette phobie de la technique que cette OVA illustre, on ne peut vraiment la ranger sous l’étiquette cyberpunk malgré les apparences (3).

Par contre, et comme il se doit dans une production se réclamant aussi ouvertement de la culture populaire de son époque, on ne s’étonne pas de voir ces trois courts récits illustrer ainsi des préoccupations aussi répandues dans la société japonaise de la toute fin des années 80. Car après s’être converti plus ou moins de force à l’industrialisation généralisée dans la décennie d’après-guerre (4), et après avoir consolidé cette puissance technique jusqu’à devenir une des forces économiques les plus conséquentes de la planète, l’archipel de l’époque commence à douter du bien-fondé de ce développement galopant et a priori sans limites des technologies, au moins sur le plan subconscient – faute d’un meilleur terme.

C’est en effet l’époque où cette modernisation commence à donner ses premiers fruits pourris. Dans l’ordre des épisodes de cette brève série, on peut citer l’exploitation éhontée d’une main-d’œuvre bon marché et corvéable à merci, les working girls et leurs sacrifices consentis pour prouver qu’elles peuvent assumer les mêmes responsabilités que leurs collègues masculins, et enfin la déshumanisation progressive d’un système qui s’oriente toujours plus vers une rentabilité maximale où l’individu se perd dans le travail au prix de ce qui fait le sel de sa vie (5). Mérite de se voir rappeler que ces années 80 produisirent des questionnements semblables dans l’ensemble des cultures occidentales, c’est-à-dire industrialisées.

Bref, le monde entier revenait de cette hypertechnologisation croissante et les japonais, en raison de leur sensibilité particulière envers la technique, ressentaient ce malaise avec d’autant plus de force : la résistance instinctive à l’industrialisation forcée d’après-guerre, après une courte période d’exaltation somme toute assez attendue, laissait place à cette lucidité que seule permet l’expérience directe. Dès lors, on ne s’étonne pas de voir des réalisations aux accents finalement assez contestataires arriver dans la seconde moitié de cette décennie 80, et l’effondrement de la bulle spéculative nipponne en 1989 ne fit qu’accentuer la défiance envers cette modernité au bilan en fin de compte pour le moins contrasté.

Ainsi, en articulant les trois épisodes de cette courte OVA autour d’une unité de police certes spéciale mais malgré tout bien assez apte à examiner les facettes sombres d’une société, AD Police Files réalisait ce que sa grande sœur Bubblegum Crisis (K. Akiyama, H. Gohda & M. Obari ; 1987-1991) ne parvint qu’à effleurer : une vue en coupe d’un système en phase terminale. Pour cette raison, ici, les personnages et leurs déboires comptent en fait beaucoup moins que cette autopsie d’une société à bout de souffle : sans humour ni pathos, et encore moins de héros récurrent affrontant toujours la même némésis, le constat se veut strictement clinique et aussi froid que cette technologie dont il dénonce les excès.

Mais plus de 20 ans après, AD Police Files conserve encore toute sa force : à la lumière des événements de l’Histoire récente, qu’il s’agisse du réchauffement climatique, d’une société de l’information bancale ou de l’échec des systèmes économiques, bref d’un modèle occidental arrivé au fond de l’impasse, cette OVA se veut toujours aussi juste dans sa contestation et dans sa dénonciation – comme d’ailleurs la plupart des œuvres se réclamant de près ou de loin du cyberpunk.

Pour cette raison, vous auriez tort de passer à côté : en plus d’être un classique incontesté, elle n’a pris presque aucune ride – une qualité bien trop rare.

(1) Antonia Levi, Samurai from Outer Space: Understanding Japanese Animation (Open Court Publishing Company, 1996, ISBN : 978-0-8126-9332-4).

(2) Jacques Ellul, Le Système technicien (Le Cherche Midi, collection Documents et Guides, mai 2004, ISBN : 2-749-10244-8).

(3) à la différences des punks, héritiers du mouvement beatnik sous bien des aspects, les cyberpunks ne considéraient pas les nouvelles technologies comme une source d’aliénation mais au contraire comme un espoir de libération.

(4) Jean-Marie Bouissou, Du Passé faisons table rase ? Akira ou la Révolution self-service (La Critique Internationale n°7, avril 2000).

(5) et il n’aura échappé à personne que ces trois exemples n’ont absolument rien perdu de leur pertinence ni de leur actualité, bien au contraire…

Note :

L’édition française de cette OVA présentant non seulement un doublage ridicule mais aussi une traduction déplorable, je ne saurais trop conseiller au lecteur de se pencher plutôt sur l’édition américaine qui se montre bien plus fidèle à l’œuvre originale.

Bien que réalisée pendant les dernières années de production de Bubblegum Crisis, cette OVA se situe en fait chronologiquement avant les aventures des Knight Sabers.

AD Police Files, Takamasa Ikegami, Akira Nishimori & Hidehito Ueda, 1990
Pathé vidéo, 2003
Trois épisodes, environ 2 € (occasions seulement)

– le site officiel de AD Police Files chez AIC (jp)
– le site officiel de AD Police Files chez AIC (en)

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Sin City

Affiche française du film Sin CityBasin City. Jadis une des villes minières bâties lors de la Ruée vers l’or, elle serait devenue une cité fantôme de plus si le clan Roark n’avait pas exploité sa position sur la route de l’Ouest pour en faire un lieu de tous les plaisirs. Un siècle après, les tripots, les bouges, les gangsters et les bordels sont encore là, toujours aux mains de cette famille en apparence si respectable. Dans ses rues poisseuses, des destins se croisent qui, chacun à leur manière, contribuent tous à la faire appeler Sin City – la ville du vice et du péché…

On connaît bien le problème des adaptations au cinéma. D’ailleurs, Frank Miller le connaît aussi. Au point qu’il refusa longtemps de voir sa série de comics Sin City (1991-2000) portée sur le grand écran. Il fallut tout le talent de persuasion de Roberto Rodriguez pour le convaincre, mais non sans un bout d’essai, sous la forme de la scène d’ouverture du film qui reprend d’ailleurs un court one shot de la série – vous pourrez trouver celui-ci au sommaire du volume six de l’édition française, Des Filles et des flingues (Booze, Broads & Bullets ; 1999). Comme tout auteur, en effet, Miller craignait de voir son œuvre dénaturée. Il savait déjà, et depuis un bout de temps, de quelle manière Hollywood travaille.

Aussi, c’est d’une façon somme toute assez naturelle qu’il se vit associé à la réalisation en plus de l’écriture du scénario. Mais, comme il se doit, ce détail ne calma pas l’ire des fans, ou du moins ceux d’entre eux qui trouvèrent la copie moins bonne que l’original – il y en a toujours. Bien sûr, les récits ainsi adaptés se voient quelque peu tronqués ici et là ; de plus, le scénario les présentent dans l’ordre chronologique des événements et non dans l’ordre de parution des comics de départ ; enfin, le passage au cinéma rend difficile de respecter à la lettre le style graphique tout en aplats de noir qui caractérise Sin City. Mais ces détails en fin de compte assez secondaires ne parviennent pas à masquer que Sin City le film reste avant tout un brillant hommage au roman noir.

Car sous bien des aspects, cette production nous propose surtout un voyage dans le temps, non vers l’époque de ces années cinquante où le roman noir prit son véritable essor, mais vers l’esprit de cette époque. Si on ne doute à aucun moment que l’action prend place de nos jours, à quelques années près, plusieurs éléments nous ramènent un demi-siècle en arrière. Et en premier lieu les voitures. Ce sont des Cadillac Eldorado, des Ford Thunderbird I ou des Plymouth Fury qu’on croise dans les rues de Sin City et à ses alentours, soient des emblèmes d’une époque où le « Rêve américain » parvenait encore à cacher sous la ferveur d’après-guerre tout ce moisi et cette pourriture dont aucune société ne parvient jamais à se débarrasser vraiment…

Ici et 50 ans après, cette merde n’en a que d’autant plus fermenté et dégage à présent cette puanteur pestilentielle qui attire toujours plus de vermines tout en anesthésiant les autres. La preuve : plus personne ne se révolte, et surtout pas les héros des trois courts récits qui composent ce film. Ou plutôt, ils jouent tous selon les règles tacites de ces parties truquées où l’odeur de la poudre et les murmures des lames tapissent les murs de sang, voire plus selon affinités. Tous otages de ce maelstrom de folie furieuse, il ne leur reste plus qu’à espérer pouvoir dégainer à temps. Viser juste ne leur pose pas de problème en général. Pas trop en tous cas. Reste encore à savoir sur qui tirer. Les pires sont toujours les plus difficiles à dénicher.

En fait, les habitants de cette ville du vice et du péché n’ont jamais que les autorités qu’ils méritent, qu’ils ont élu tout en sachant bien qu’ils ne tiendraient jamais leurs promesses et au lieu de ça utiliseraient leur pouvoir pour se creuser une place au soleil aux dépends des autres, plus faibles – ceux-là, justement, qui ont voté pour eux : toute analogie avec aujourd’hui n’a certainement rien d’une coïncidence… Voilà, en gros, ce qu’explique le sénateur Roark à l’inspecteur Hartigan, que face à la démission des citoyens, le système bascule dans le chaos de l’injustice et du gangstérisme, là où ne reste plus que la loi du plus fort. Le portrait, ici, se veut à peine exagéré au final, ou du moins juste ce qu’il faut pour souligner son ambiance de vaine boucherie.

Ce qui d’ailleurs reste assez typique du travail de Frank Miller, celui des débuts en tous cas, et qui lui valut une part non négligeable de son succès à présent plus de trentenaire. L’ensemble des productions Sin City, en effet, se situent tout à fait dans la lignée des premières productions de l’auteur ; je pense bien sûr à sa reprise du personnage de Daredevil qu’il tira peu à peu vers des récits dans le plus pur style « polar noir » mais que le comics code et les éditeurs édulcorèrent certainement : en s’affranchissant de ces influences, Miller put porter cette déclinaison du genre en comics jusqu’aux sommets qu’il entrevoyait vraiment. Pour cette raison au moins, n’hésitez pas à emprunter les ruelles sombres de Sin City, mais de préférence par une nuit sans lune…

Récompenses :

Festival de Cannes : Prix Vulcain de l’artiste technicien pour Robert Rodriguez.
Irish Film and Television Award : Meilleur acteur étranger pour Mickey Rourke.
San Diego Film Critics Society Award : Meilleurs décors.
Saturn Awards : Meilleur film d’action/aventures/thriller et Meilleur second rôle masculin (Mickey Rourke).
Chicago Films Critics Association Award : Meilleur second rôle masculin (Mickey Rourke).
Online Film Critics Society Awards : Meilleure photographie, Meilleur montage et Meilleur second rôle masculin (Mickey Rourke).

Séquelle :

Annoncée peu après la sortie du film, elle se présente sous la forme d’une adaptation du second volume de la série de comics, J’ai tué pour Elle (A Dame to Kill for ; 1995), avec le casting original en plus d’Angelina Jolie et de Johnny Depp. Le scénario, finalisé depuis 2011, prévoit de compléter ce récit par deux histoires originales écrites par Frank Miller. Un troisième opus est aussi en préparation, mais sans plus de détails pour le moment.

Sin City, Frank Miller & Robert Rodriguez, 2005
Wild Side Video, 2012
119 minutes, env. 10 €

Thelma et Louise

Jaquette DVD du film Thelma & LouiseThelma, femme au foyer, s’ennuie ferme alors que son mari autoritaire et macho vend des tapis, même le week-end. Louise, serveuse dans un café, cache son passé même à Louise, pourtant sa meilleure amie. Elles quittent toutes les deux leur petite ville pour trois jours de pêche dans un chalet de montagne. Mais avant d’arriver à destination, elles rencontrent un ivrogne qui tente de violer Louise.  Et leur petite escapade tranquille entre amies devient soudain une cavale effrénée à travers tout le pays…

À une époque où la condition de la femme – hélas toujours notoirement inférieure à celle de l’homme – prend autant de place dans les journaux, il peut s’avérer utile de se rappeler l’existence d’un film comme Thelma et Louise car, dans les grandes lignes, il cristallise avec 20 ans d’avance les préoccupations actuelles. Encore qu’il semble plus juste de considérer ces dernières comme persistantes depuis trop longtemps puisque le discours qui sous-tend ce film résonne, et avec raison, depuis un demi-siècle au bas mot : en fait, Thelma et Louise soulignait surtout en son temps l’échec que connut le féminisme pour se faire entendre de l’audience masculine – ou du moins d’une part de celle-ci.

Si certains n’hésitent pas à dire que la faute de cet échec revient à une méthode de protestation qui s’est affirmée bien trop bruyante pour ne pas lasser, il semble néanmoins assez juste de dire aussi que les choses ne changent pas du jour au lendemain et que les mentalités évoluent moins vite que les lois. Toutes mes excuses pour enfoncer ainsi une porte aussi grande ouverte mais le rappel me semblait pertinent. Ce qui n’empêche nullement Thelma et Louise de s’afficher en bonne place dans la liste des films culte, en particulier pour l’ode qu’il fait à la liberté et à l’accomplissement de soi – deux thèmes qui, soit dit en passant, restent assez sous-jacents de celui du féminisme déjà mentionné.

Mais on y trouve aussi un voyage à travers les plaines de l’Ouest américain, de toute évidence encore un peu sauvages, qui prend assez vite des allures de « chevauchée fantastique » et croise au moins un autre mauvais genre, le polar, tout en flirtant avec la comédie pour mieux faire avaler la pilule du drame ici joué. Et puis c’est surtout l’histoire d’une amitié entre deux femmes dont on ne sait plus laquelle joue le rôle de Bonnie et laquelle celui de Clyde : peut-être se le partagent-t-elles après tout…

Si Thelma et Louise s’affirme encore et toujours comme un film tout à fait actuel, il reste aussi un récit admirablement orchestré où, dans le très court instant qu’il suffit à une balle pour jaillir du canon d’un revolver, le quotidien le plus banal bascule soudain dans une odyssée dont on ne revient pas entier.

Récompenses :

Oscar du cinéma : Meilleur scénario original (Callie Khouri)
Golden Globes : Meilleur scénario (Callie Khouri)
David di Donatello : Meilleure actrice étrangère (Geena Davis) & Meilleure actrice étrangère (Susan Sarandon)

Thelma et Louise, Ridley Scott, 1991
MGM / United Artists, 2003
129 minutes, env. 9 €

– d’autres avis : Ciné-Club de Caen, Libération, La Pellicule brûle, CinéCritiques
– l’article de Marc-Benoît Créancier sur Il était une fois le cinéma

Scarlet Traces

Couverture de l'édition française du comics Scarlet TracesLa Grande-Bretagne, bientôt dix ans après la tentative d’invasion de la Terre menée par les martiens.

Le royaume est sorti grandi de cette épreuve, il a appris à utiliser la technologie abandonnée par les martiens et à l’intégrer à la vie quotidienne de ses habitants. Mais lorsque les corps de jeunes filles vidées de leur sang s’échouent sur les berges de la Tamise dans l’indifférence la plus totale, deux anciens militaires, le major Robert Autumn et le sergent Archibald Currie, se trouvent malgré eux mêlés à une affaire dépassant largement le cadre de « simples » meurtres.

Des beaux quartiers de Londres aux ghettos écossais et jusqu’à la verdoyante campagne anglaise, nos enquêteurs improvisés vont mettre à jour les dessous d’une société faussement idyllique qui a bâti sa prospérité sur un monstrueux secret.

Bienvenue dans l’ignominie !

Planche intérieure du comics Scarlet TracesParce qu’il a inventé le concept d’invasion de la Terre par des extraterrestres, le roman La Guerre des mondes (1898) d’Herbert Georges Wells (1866-1946) constitue une œuvre fondatrice du genre de la science-fiction. Peuvent en témoigner les innombrables créations qui l’ont suivi, sur le même thème et sur tous les médias, et dont la production ne se tarit pas : sous bien des aspects, ce sujet demeure un des plus emblématiques du genre. Peut-être pour cette raison, le roman de Wells jouit encore plus d’un siècle après sa parution d’une aura de classique absolu, et pour ainsi dire intouchable : rien ne peut le remplacer et si les adaptations ne manquent pas, seuls les plus téméraires ont osé s’aventurer à le prolonger (1) – c’est-à-dire le dépasser…

Planche intérieure du comics Scarlet TracesAvec Scarlet Traces, le duo Ian Edginton et D’Israeli s’y essaie, à travers un récit d’enquête policière dans une Angleterre devenue première puissance du monde grâce à la technologie martienne. Hélas, si le scénario ne manque pas d’expliquer comment les humains sont parvenus à la maîtriser, il laisse presque entièrement de côté les seuls sujets qui importent vraiment : de quelle manière ce prodigieux bond en avant impacte la société anglaise et comment l’échiquier politique international s’en trouve bouleversé. De ces questions-là, on ne sait presque rien, mais que la différence avec l’époque victorienne réelle reste mineure correspond somme toute assez bien à une certaine conception de l’uchronie voulant que, même parallèle, l’Histoire débouche sur des situations comparables.

Il reste néanmoins une enquête policière très bien menée, et qui sait marier le mystère au suspense dans une ambiance assez unique en son genre pour sa démarcation par rapport aux clichés les plus éculés du steampunk. Le style proche de la « ligne claire » qui caractérise les graphismes de D’Israeli contribue d’ailleurs beaucoup à cette plongée vers l’aube du XXe siècle, mais en restant néanmoins fidèle à la culture comics.

À la fois un ouvrage atypique et un récit palpitant, Scarlet Traces vaut en fin de compte largement le détour, au moins pour ceux d’entre vous friands de polars – et de préférence bien noirs.

Planche intérieure du comics Scarlet Traces

(1) à cette liste conséquente méritent de se voir ajoutés le roman de Jean-Pierre Guillet intitulé La Cage de Londres (À Lire, collection Romans n° 064, 2003, ISBN : 2-922145-71-9), ainsi que le projet de film d’animation War of the Worlds: Goliath actuellement en cours de production.

Préquelle et séquelle :

On doit aux auteurs une adaptation du roman de Wells déjà mentionné, dans laquelle les principaux protagonistes de Scarlet Traces apparaissent, faisant ainsi de cette adaptation une préquelle de l’opus chroniqué ici. Scarlet Traces: The Great Game (2006), par contre, en est la suite directe, qui situe son intrigue 30 ans plus tard ; bien qu’encore indisponible en France, cette courte série reçut deux nominations aux Will Eisner Awards pour la Meilleure série limitée et le Meilleur auteur.

Scarlet Traces, Ian Edginton & D’Israeli, 2002
Kymera, juin 2005
87 pages, env. 12 €, ISBN : 978-2-952-31692-7

– le blog officiel de D’Israeli (en)
– d’autres avis : Scifi-Universe, Hey Kids!, Clair de Bulle

Le Tueur en pantoufles

Couverture de la dernière édition de poche du roman Le Tueur en pantoufles« P’pa, y a une dame. C’est pour être tuée ou c’est pour une commande ? »

Dans son pavillon confortable de banlieue, Jango, entouré de sa mère et de son fils Zizi, gamin farceur, mène une petite vie bien tranquille. À un détail près : Jango est tueur à gages. Une seringue, une piqûre dans la nuque, une cuve d’acide pour faire disparaître le corps et hop ! le tour est joué. Sa petite « entreprise » fonctionne plein pot, jusqu’à la disparition d’un certain colonel…

Si on connait bien Frédéric Dard pour les enquêtes du célèbre commissaire de police San Antonio, on ignore plus souvent qu’on doit à cet auteur pour le moins prolifique une vaste quantité d’autres romans aux intrigues indépendantes les unes des autres mais toutes aussi satisfaisantes sur le plan du pur plaisir de lecture – « un merveilleux auteur de la main gauche » aurait écrit, dit-on, Jean Cocteau (1889-1963), justement à propos de cet ouvrage précis…

Car l’écriture de Dard est tout sauf conventionnelle. Il n’a jamais « appris » mais toujours écrit, avec le cœur, comme ça lui venait, à l’instinct… Alors les mots se suivent sans se ressembler, sauf parfois dans leurs phonèmes : il y a chez Dard un franc-parler qui est aussi un « parler vrai » comme on dit, celui qui plaît tant à cette audience dite populaire et friande de ces romans dits de gare. La sophistication littéraire, il ne connaît pas ; le style ampoulé, il l’efface quand il le croise à la relecture. Tout chez Dard est direct, sans ambages ni enrobages mais juste brut de décoffrage.

Un peu comme Jango, d’ailleurs, le tueur à gages de ce récit qui n’y va pas par quatre chemins alors qu’il a bien les moyens de noyer le poisson au contraire des mafieux croisés d’habitude dans ce type de roman. D’ailleurs, il n’est même pas mafieux à vrai dire, à peine chef d’une entreprise un peu particulière. Sa spécialité ? Les règlements de compte familiaux. Résultats garantis, car en dépit de sa profession Jango est un honnête homme. La preuve : il a des remords pour son dernier « client », le colonel évoqué dans le synopsis ci-dessus – non de l’avoir tué mais de l’avoir séparé de sa légion d’honneur en faisant disparaître le corps du bonhomme…

C’est à partir de cette entrée en matière que Dard nous déroule un récit flirtant avec le fantastique à plus d’un titre. Mais un fantastique discret et pour le moins cocasse, qui entretient un rapport avantageux avec un certain absurde ; une sorte de vaudeville dont les circonvolutions dépassent vite le cadre du polar pur pour s’aventurer dans celui de la comédie noire. Alors ne cherchez pas ici un jeu du chat et de la souris entre un enquêteur et un coupable, ni même une tentative pour celui-ci de trouver une forme quelconque de rédemption – vous seriez déçu.

Au lieu de ça, prenez donc plutôt Le Tueur en pantoufles pour ce qu’il est : un récit mené de main de maître et tambour battant, certes, mais aussi avec un goût prononcé pour l’auto-parodie ; bref, un roman qui ne se prend pas au sérieux en s’évitant la peine d’explorer « les abysses ténébreux de l’âme humaine » pour au lieu de ça se concentrer sur ce qui compte vraiment, sans arrière-pensées obscures ou baratins.

Le Tueur en pantoufles, Frédéric Dard, 1951
Points, 2008
224 pages, env. 7 €, ISBN : 978-2-757-80759-0

Parasite Dolls

Visuel de la jaquette de l'édition française de l'OVA Parasite DollsDans ce futur proche, Tokyo s’appelle Genom City depuis qu’un tremblement de terre a anéanti la cité quelques années plus tôt. Avec la technologie de la multinationale Genom, la reconstruction s’est faite très vite, et les boomers, des androïdes biomécaniques, sont devenus monnaie courante, pour tous les usages et sous toutes les formes. Mais ils peuvent subitement devenir fou furieux et faire des dégâts considérables. Important sponsor de la police nationale, Genom incite l’état à créer l’AD Police, une division équipée de matériel lourd et chargée de circonscrire les « mad machines » pour éviter une mauvaise presse.

Mais le « boomer crime » prend parfois des allures bien insidieuses : ainsi trouve-t-on la Branche au sein de l’AD Police, une section secrète très spéciale chargée des enquêtes les plus sordides, des affaires les plus noires. « Buzz » en fait partie : il refuse de porter une arme depuis cinq ans, lorsqu’il a tué par erreur une petite fille qu’il prenait pour un androïde. Son équipière Michaelson, par contre, est adepte du matériel lourd même si c’est encore elle qui trouve bien trop fine la frontière entre l’Homme et la machine. Quant à Kimball, c’est carrément un boomer, et le parfait symbole de la contradiction d’une société qui utilise des robots pour en chasser d’autres, sans compter qu’il reste de loin le plus humain des trois…

Avec les désœuvrés du vendredi soir qui parasitent le boomer crime pour se distraire, les hackers qui trafiquent cette nouvelle technologie pour alimenter les mafias locales en main-d’œuvre et les politiques qui condamnent l’artificiel pour mieux dominer l’humain, la Branche a fort à faire pour maintenir un semblant de paix entre la chair et le plastique : Parasite Dolls est l’histoire d’une société qui se fissure…

Parasite Dolls s’inscrit dans le style « polar noir » typique d’AD Police dont elle se pose ici dans la continuité logique. Principales différences : les personnages récurrents – puisque Parasite Dolls s’organise autour d’une brigade en particulier – et le final – éblouissant de noirceur, à la pointe dramatique rare – qui clôt le récit au lieu de l’ouvrir vers une autre histoire comme AD Police Files s’ouvrait vers Bubblegum Crisis premier du nom. Et c’est bien cette clôture-là qui donne tout son sens à Parasite Dolls en révélant le monstre véritable…

Noir, Parasite Dolls l’est assurément ; humain, au moins tout autant. Et ces deux aspects se combinent avec brio : en fait, ils deviennent presque synonymes. Si vous croyez que Mamoru Oshii a inventé quoi que ce soit dans Ghost in the Shell 2 : Innocence (2004), je vous conseille vivement de voir Parasite Dolls dans les plus brefs délais – il y a de bonnes chances que ça vous ouvre l’esprit… Sinon, jetez-vous dessus tout de même, par une nuit orageuse de préférence : loin de toutes considérations métaphysico-migraineuses à deux balles qui parviennent tout juste à noyer le poisson, ce récit hallucinant vous mènera dans des abysses de ténèbres dont vous ne reviendrez probablement pas entier.

Et si vous avez encore la moindre bribe d’espoir envers la nature humaine, il y a fort à parier qu’il n’en restera plus grand-chose après coup : car Parasite Dolls mérite bien son titre, mais le parasite en question n’est pas forcément celui qu’on croit…

Note :

Cette OVA est une série dérivée de la série TV AD Police qui, elle, est un spin-off de Bubblegum Crisis: Tokyo 2040.

Parasite Dolls, Y. Geshi, K. Nakazawa & N. Yoshinaga, 2003
Kaze, 2005
6 épisodes, env. 35 € l’intégrale

– les sites officiels : Kaze (fr), AIC (en), Parasite Dolls.com (jp)
– d’autres avis : Anime-Kun, Schizodoxe, Mackie

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

AD Police

Jaquette DVD de l'édition française intégrale de la série TV AD PoliceDans ce futur proche, Tokyo s’appelle Genom City depuis qu’un tremblement de terre a anéanti la cité quelques années plus tôt. Avec la technologie de la multinationale Genom, la reconstruction s’est faite très vite, et les boomers, des androïdes biomécaniques, sont devenus monnaie courante, pour tous les usages et sous toutes les formes. Mais ils peuvent subitement devenir fou furieux et faire des dégâts considérables. Important sponsor de la police nationale, Genom incite l’état à créer l’AD Police, une division équipée de matériel lourd et chargée de circonscrire les « mad machines » pour éviter une mauvaise presse.

Sale journée pour l’officier Kenji Sasaki : lors d’une prise d’otages qui a failli mal tourner, son coéquipier s’est fait descendre par un boomer. Après le boulot, il va dans le bar favori de son ex-partenaire pour boire un Pernot à sa mémoire : là, il tombe sur un européen qui insiste pour lui offrir un verre ; décidément de trop sale humeur, Kenji l’assomme. Le lendemain, il arrive au commissariat pour constater que le gars de la veille qu’il a étendu dans le bar est… son nouveau partenaire : Hans Kleif.

Les deux flics de choc se trouveront confrontés à un trafic illégal de boomers, et très vite, l’enquête tournera à la purée de pois. Mais on dirait que Hans est lui aussi impliqué dans l’affaire : quel rôle a-t-il pu y jouer, lui qu’un accident a rendu amnésique il y a quelques années et dont la propre vie est un mystère complet ?

Beaucoup plus shônen et ciblant une audience plus « jeune » que Bubblegum Crisis: Tokyo 2040 (Hiroki Hayashi ; 1998), cette courte série s’articule autour de deux personnages principaux dont les différences ne les empêcheront pas de se rapprocher – à la manière de certaines productions hollywoodiennes à succès telles que Double Détente (Red Heat ; Walter Hill, 1988) ou L’Arme Fatale (Lethal Weapon ; Richard Donner, 1987), mais on y sent bien aussi l’influence de séries TV comme Starsky et Hutch (Starsky and Hutch ; créée par William Blinn, 1975-1979) ou Deux Flics à Miami (Miami Vice ; créée par Anthony Yerkovitch, 1984-1989).

Définitivement orienté action et suspense, AD Police s’affirme bien plus comme une distraction qu’une œuvre d’art, voire un complément de Tokyo 2040 et ainsi davantage une production destinée aux aficionados de la licence qu’un réel stand alone même si ces deux histoires peuvent être vues indépendamment. L’ambiance s’y montre assez sobre et plutôt avare en terme de style dans les couleurs et les formes, renouant ainsi avec les racines de la franchise, soit la fin des années 80 : le dépaysement du spectateur peu habitué aux extravagances des productions de science-fiction y est donc plutôt minimal. On y trouvera aussi quelques clins d’œil discrets au genre « super-héros » notamment dans les costumes des agents de l’AD Police.

Bien posée, l’intrigue se développe d’une manière plutôt convenue mais qui sait accrocher le spectateur avec les inévitables séquences d’action et autres effets pyrotechniques, tout en se basant sur un crescendo bien amené du mystère qui plane sur le personnage de Hans. Si les premiers épisodes proposent une bonne qualité d’animation, celle-ci a une assez nette tendance à se dégrader tout au long de la série au fur et à mesure que le mystère et l’ambiance s’épaississent, laissant ainsi un peu plus de place à l’atmosphère qu’à l’action pure. On apprécie de voir le « Complexe de Frankenstein » (1) présenté d’une manière originale et contemporaine qui reflète bien l’inspiration cyberpunk de Tokyo 2040 et place ainsi AD Police dans la continuité logique de l’œuvre originale.

Sans aucune prétention intellectuelle que ce soit, en tous cas comparé au reste de la franchise, mais sans être une production  réellement « simple » non plus, cette série est le candidat idéal pour une ou deux soirées en comité réduit, plutôt masculin, qui cherche un bon divertissement.

(1) cette expression désigne la peur du créateur envers sa créature et la rébellion possible de cette dernière contre son « père » ; dans le genre de la science-fiction, on la trouve surtout comme thème central des récits présentant des robots qui acquièrent une forme d’autonomie intellectuelle – en particulier dans l’œuvre de l’écrivain Isaac Asimov (1920-1992).

Note :

Cette production est une série dérivée de Bubblegum Crisis: Tokyo 2040 mais se situe chronologiquement quelques années avant les aventures des Knight Sabers. AD Police eut aussi sa propre série dérivée sous la forme d’une OVA intitulée Parasite Dolls (2003).

AD Police, Hidehito Ueda, 1999
Kaze, 2007
12 épisodes, env. 18 € l’intégrale

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka


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