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Reservoir Dogs

Affiche française du film Reservoir DogsDans un bar, un groupe de truands prépare son prochain coup – un braquage chez un diamantaire – tout en bavardant de choses et d’autres, avant de partir accomplir leur forfait. Mais celui-ci tourne mal : l’un d’eux est tué, un second blessé, et deux autres le ramènent à la planque où ils devaient tous se partager le butin une fois le hold-up terminé. Dans cet entrepôt sombre et rouillé, ils commencent à réfléchir et à faire le point de leur situation : lequel d’entre eux les a balancés ?

C’est avec ce film que Quentin Tarantino signa son manifeste. On y retrouve tous les ingrédients du polar « classique » mélangés en un cocktail pour le moins bien corsé et qui s’entremêleront encore une fois dans son chef-d’œuvre, Pulp Fiction (1994) : gros flingues et truands bas du front, au langage châtié, dont le plan de route va les mener en Enfer suite à quelques erreurs d’aiguillage d’autant plus inattendues qu’elles se pointent toujours au moment où il ne faut pas. Un peu comme si cette bande de bras cassés se trouvait en fait incapable de réussir quoi que ce soit – ce qui explique d’ailleurs, au moins en partie, pourquoi ils échouent du mauvais côté de la loi, c’est-à-dire à planifier leur propre chute…

Le titre du film, Reservoir Dogs, veut bien dire ce qu’il veut dire – encore que ce n’était pas l’intention première du réalisateur (1). Ce groupe de truands se voit ainsi réduit au rang d’un ramassis de chacals, de hyènes naturellement destinés à s’entredévorer, et même si ceci ne faisait en aucun partie de leurs plans : c’est tout simplement le genre de chose qui arrive quand on met ensemble des gens sans foi ni loi. Sur ce point, mérite d’être mentionné le rôle du flic, cette « balance » qui se trouve ici en train d’osciller entre « flic ou voyou » pour reprendre l’expression bien connue – et à force de côtoyer la face obscure, il se teinte lui aussi de ténèbres.

S’il n’y a là rien de nouveau, c’est la facture qui place Reservoir Dogs à part des autres réalisations sur un thème semblable. L’ultra-violence, pour commencer : présente dès les premières minutes du film, elle ne le quitte pas une seule seconde ; d’abord exprimée à travers un langage tout ce qu’il y a de plus crû, pour ne pas dire franchement réactionnaire, elle prend assez vite – juste après les litres d’hémoglobine somme toute attendus et toujours un peu faciles – l’aspect d’un huis-clos où les personnalités à la fois torturées et torturantes des divers protagonistes vont peu à peu s’écarteler entre elles, jusqu’au déchirement final.

Le second aspect concerne le montage. Pour le moins innovant, il se montre tout à fait décousu, passant directement de la préparation du braquage à l’après-hold-up, en utilisant des flashbacks pour reconstituer les événements situés entre les deux, et parfois même avant dans certains cas. Du braquage lui-même on ne voit rien car le propos du film ne se trouve pas là : au lieu de baser le suspense et la tension autour du coup, comme c’est le plus souvent le cas dans des réalisations de ce type, le récit s’oriente d’entrée de jeu autour des protagonistes – de leur colère d’avoir été doublés et de leur peur de finir en taule.

Là se trouve toute la force de ce film. D’abord en forçant le spectateur à réfléchir pour reconstituer le puzzle du montage décousu, ce qui le pousse à entrer davantage dans le récit – et donc à se l’approprier. Ensuite, en réduisant les scènes d’action au minimum pour se concentrer sur l’aspect « psychologique » de la situation – faute d’un meilleur terme. Et enfin en parvenant à rendre chacun de ces « chiens » sympathiques par leur état de victimes au lieu de celui de simples truands qui d’habitude charment l’audience avec des attitudes de fiers-à-bras – et peu importe qu’ils réussissent ou non dans leur entreprise.

En dynamitant la plupart des clichés du film de truands, tant sur le fond que sur la forme, et en focalisant sur les caractères au lieu de l’action proprement dite, Reservoir Dogs s’est vite imposé comme une œuvre à part tout en signant l’arrivée d’un réalisateur qui avait bien des choses à dire…

Plus prosaïquement : pour un coup d’essai, c’était un coup de maître.

(1) Tarantino aurait trouvé ce titre à partir des films Au revoir enfants (Louis Malle, 1987) – qu’il prononçait « Reservoir » – et Les Chiens de paille (Straw Dogs ; Sam Peckinpah, 1971).

Adaptation :

En un jeu de tir objectif (TPS), sorti en 2006 sous le même titre que le film dont il s’inspire, et développé par Volatile Games pour PC, Playstation 2 et Xbox.

Récompenses :

Festival international du film de Catalogne : Meilleur Réalisateur et Meilleur Scénario
Festival International du Film de Stockholm : Cheval de bronze
Festival international du film de Toronto : Prix international de la Critique
Festival du film d’Avignon : Prix du Tournage
Independent Spirit Award : Meilleur second Rôle masculin (Steve Buscemi)
Sant Jordi Awards : Meilleur Acteur étranger (Harvey Keitel)

Notes :

Ce film permit à Steve Buscemi, Michael Madsen et Tim Roth de démarrer leur carrière.

Donner des noms de couleurs aux truands viendrait des films Bande à part (Jean-Luc Godard, 1968) et Les Pirates du métro (The Taking of Pelham One Two Three ; Joseph Sargent, 1974).

Le truand Vic Vega, rôle tenu par Michael Madsen, est le frère de Vincent Vega, interprété par John Travolta dans Pulp Fiction, le second long-métrage de Tarantino : celui-ci aurait eu l’intention de réaliser un film, The Vega Brothers, qui réunirait les deux frères, Vic et Vincent.

Reservoir Dogs, Quentin Tarantino, 1992
Seven7, 2004
99 minutes, env. 12 € le coffret collector

Dark City

Jaquette DVD du film Dark CityJohn Murdoch s’éveille dans une chambre d’hôtel où il trouve le corps d’une femme dont il n’a aucun souvenir, comme il ne se souvient de rien d’autre puisqu’il est amnésique. Au-dehors, la ville toute entière dort – même les conducteurs aux volants de leurs voitures dans le trafic immobile… Très bientôt, Murdoch trouve la police à ses trousses, mais d’autres vont vite se mêler à la traque : les Étrangers, des gens mystérieux et sombres, aux pouvoir terrifiants, mais qui pourtant ont désespérément besoin du faible et très isolé Murdoch…

Il y a un personnage à la fois omniprésent mais muet dans Dark City, c’est la ville elle-même : façonnée par la volonté des Étrangers, elle est en réalité le fruit des rêves de ses habitants – et surtout en tenant compte des altérations que provoquent les Étrangers sur ces songes car c’est précisément en voulant étudier les tréfonds de l’âme humaine que ceux-ci laissent leurs rats de laboratoire dicter sa forme à la cité, au moins de façon indirecte. Ce qui n’est jamais qu’une métaphore de la volonté comme moyen de donner forme à la matière, c’est-à-dire la volonté comme puissance – thème immensément nietzschéen qui impose son final au film d’ailleurs, même si son réalisateur affirme que cette conclusion est en réalité un hommage au Akira de Katsuhiro Otomo : petite subtilité qui du reste n’étonnera personne.

On y trouve aussi du Philip K. Dick (1928-1982), au moins de manière sous-jacente, encore que compte tenu de l’intérêt d’Alex Proyas pour la mythologie grecque il s’agirait plutôt de l’allégorie de la caverne de Platon, ce qui n’est pas tout à fait la même chose mais reste néanmoins un gage de qualité. Et puis du polar également : c’était le point de départ de ce projet d’ailleurs, avant que le réalisateur choisisse finalement de laisser le rôle du personnage principal à la cible de l’enquêteur au lieu de l’inspecteur lui-même – petite interversion qui permet de sortir d’un sentier battu pour se retrouver sur un autre, celui de la victime innocente qui tente d’échapper à une justice ici bien moins aveugle que dans d’autres productions pas autant inspirées que celle-ci… Du coup, l’enquête elle-même devient secondaire, et il ne reste plus que l’ambiance propre au genre policier, ce qui n’est pas si mal.

Dark City est un film à voir car tout à fait exceptionnel : en juxtaposant des idées et des thèmes aussi disparates, Proyas obtient une originalité dans la facture comme dans l’émotion mais aussi l’interrogation qui propulse son œuvre à des sommets rarement égalés, même par les plus experts dans le domaine du cinéma. Au-delà de la nécessité absolue d’une mémoire sur laquelle baser notre perception du réel et des autres, c’est-à-dire de nous-même, Dark City est une ode à ce besoin de rêves qui nous maintient en vie, qui nous pousse sans cesse à vouloir remodeler non seulement notre environnement mais aussi nos proches pour leur donner l’aspect qui nous complimente le mieux, celui-là seul qu’on accepte de regarder dans le miroir. Une illusion de plus, comme toutes celles qui parsèment ce film, lui-même un autre mirage d’ailleurs – par définition.

Récompenses :

Silver Scream Award, au Festival du film fantastique d’Amsterdam
– Meilleur scénario, au Prix Bram Stoker
Pegasus Audience Award, au Festival du film fantastique de Bruxelles
– Meilleur scénario, à la Film Critics Circle of Australia
– Prix spécial, au National Board of Review
– Meilleur film de science-fiction, aux Saturn Awards

Dark City, Alex Proyas, 1998
TF1 Vidéo, 2001
96 minutes, env. 13 € l’édition prestige

– le site officiel (en anglais)
– d’autres avis : Cinéaddict, Atemporel, Scifi-Universe, Film de Culte, GiZeus

Outland

Jaquette DVD de l'édition américaine du film OutlandUn futur proche. L’Humanité cherche ses ressources sur les autres planètes du système solaire. Dans les installations de Io, troisième lune de Jupiter, les taux d’extraction de titanium explosent depuis l’arrivée du dernier manager général mais les « accidents » aussi. Le marshall O’Niel, qui vient de prendre son poste, découvre qu’aucun de ces morts n’a jamais fait l’objet d’une autopsie et décide de mener son enquête, jusqu’à ce qu’on lui conseille de s’en tenir à la routine – sinon il pourrait bien en faire les frais…

Outland reflète très bien cette orientation que prit le cinéma de science-fiction vers la fin des années 70 en proposant des décors au réalisme total – je veux dire par là un décorum si criant de vérité qu’il ne présentait plus aucun rapport avec ceux en carton pâte qui les avaient précédés. Au point d’ailleurs que cette apparence finit en quelque sorte par prendre vie et par devenir un acteur central de la réalisation proprement dite, un comédien sans chair ni os, un personnage omniprésent mais muet et, semble-t-il, inerte – bien qu’il conditionne une bonne partie des mouvements et des gestes des autres actants de l’histoire qu’il accueille en son sein.

Si dans un premier temps une telle évolution de la création de décors n’aspirait qu’à souligner l’exotisme d’autres mondes – comme dans Star Wars (Georges Lucas, 1977) –, elle devint assez vite un moyen pour Ridley Scott, réalisateur bien plus talentueux que le précédent sous bien des aspects, de relever le niveau d’oppression et d’angoisse qui tenait lieu de base au récit d’Alien, le huitième passager (1979) : le décorum, dans ce cas précis, avait dépassé le stade du simple décor pour devenir, au moins d’un certain point de vue, une sorte de neuvième passager du Nostromo, et un passager dont on ne savait jamais vraiment de quel côté de la barrière il se trouvait puisqu’il avantageait tantôt l’un puis l’autre bord impliqué dans l’intrigue – ce qui n’est jamais que la définition même d’un personnage… (1)

Dans Outland, ce « personnage » conditionne la vie de tous ceux qui évoluent dans ses entrailles : comme un gigantesque organisme dont les humains seraient les bactéries grouillant dans ses tripes, il accueille ses habitants avec une fausse bonhommie qui présente toutes les apparences de l’indifférence. Peu importe ce qu’il arrivera à chacun d’eux puisque d’autres viendront tôt ou tard les remplacer dans leurs tâches, en assurant ainsi la pérennité de la station minière. Entre la promiscuité permanente et la précarité des conditions de vie sur ce monde hostile dont seule une mince et fragile paroi sépare les mineurs d’une mort atroce par décompression, les tensions montent et chacun y réagit à sa manière – le plus souvent en plongeant du mauvais côté de la loi, d’où la nécessité d’un marshall pour assurer l’ordre…

Et peu importe la justesse des intentions de ce dernier, cette indifférence du décor ne se lézarde pas un instant. Au point d’ailleurs qu’elle se retrouve dans tous ceux qui l’habitent. De sorte que quand O’Niel réclame de l’aide pour résoudre ce qui est devenu son problème le plus immédiat, c’est-à-dire le plus vital, il se heurte naturellement à cette indifférence du décor qui a contaminé tous ceux qui y vivent : alors que chacun devrait être du côté de la loi, O’Niel reste seul. On reconnait bien là un problème typique des civilisations industrielles où l’individu ne compte pas devant les impératifs des grands cartels qui ne se soucient que des rendements de production.

Hormis cette préoccupation assez caractéristique des productions de l’époque, et en dehors du visage du monstre qui s’avère au final bien plus terrifiant que celui d’Alien, parce qu’ici l’horreur n’est rien moins que tout à fait humaine, Outland n’a de la science-fiction que l’apparence et se borne en fait à une transposition dans un contexte de futur proche d’une thématique voisine du western – et précisément du film Le Train sifflera trois fois (Fred Zinneman, 1952) – : à ce sujet, d’ailleurs, un élément du décor se montre tout à fait explicite alors que le scénario aborde son dénouement.

C’est peut-être ce qui a valu à Outland son succès d’ailleurs, non à l’époque car il ne fit qu’un score à peine honorable au box office, mais sur le long terme : bien que très loin du film culte et encore davantage du génie incompris, il occupe néanmoins une place toute particulière dans le cœur des fans de cinéma en général.

(1) mérite d’être rappelé que l’architecture joue un rôle semblable dans la vie de tous les jours : sans même qu’on la remarque, elle conditionne presque tous nos actes quotidiens ; voilà pourquoi elle est considérée comme le « Premier Art ».

Notes :

L’artiste Jim Steranko adaptata ce film en comics, dans les numéros de juin 1981 à janvier 1982 du magazine Heavy Metal – l’édition américaine de Métal Hurlant. Une novélisation du film, signée par Alan Dean Foster, parut chez Warner Books en mars 1981 et fut publiée en français la même année.

Le 18 août 2009, Warner Bros a annoncé que le réalisateur Michael Davis avait été embauché pour diriger un remake d’Outland, sur un scénario de Chad St. John ; néanmoins, aucun casting ou date de sortie n’ont été précisés…

Ce film inspira le morceau High Moon du projet de métal progressif Star One créé par le néerlandais Arjen Anthony Lucassen.

Outland, Peter Hyams, 1981
Warner Home Video, 2000
105 minutes, env.5 € (occasions seulement)

Unica

Couverture de l'édition de poche du roman UnicaUNICA ?

Unica, la fille aux cheveux blancs ?

Non, la petite fille éternelle aux cheveux blancs comme de la coke.

Celle que CYBER traque sur le Net.

Celle surtout qui traque les détraqués au moyen de CYBER.

Une héroïne de l’avenir, donc résolument moderne.

Façon Philip K. Dick.

Ce septième roman d’Élise Fontenaille combine avec bonheur deux genres dont la proximité n’est pas nouvelle : la science-fiction et le roman policier entretiennent entre eux des rapports peut-être pas étroits mais au moins fréquents depuis L’Homme Démoli d’Alfred Bester et les premiers romans du Cycle des Robots d’Isaac Asimov ; sous bien des aspects, d’ailleurs, les cyberpunks avaient en leur temps repris de nombreux éléments du roman noir pour les transposer dans leurs propres visions d’un futur au caractère le plus souvent dystopique. Si Unica rappelle assez ces dernières œuvres, il s’en démarque pourtant, car il est ici moins question de dystopie que d’actualité – même si certains esprits plus ou moins chagrins diront qu’il s’agit de la même chose…

Dans cet avenir si proche qu’il en devient presque immédiat, pour ne pas dire qu’il n’est en fin de compte qu’une métaphore du présent, une brigade spéciale de la police anti-cybercriminalité, et justement appelée Cyber, se dévoue toute entière à lutter contre ces cyberpédophiles dont les médias nous abreuvent (1). Herb est un de ces cyberflics, qui a trouvé sa vocation suite à la disparition de sa sœur aînée alors que tous deux étaient enfants : convaincu qu’elle a été enlevée par un pédophile, il a intégré cette brigade spéciale dans des circonstances assez tortueuses ; à présent blasé par les horreurs quotidiennes que sa profession révèle au grand jour, mais toujours obsédé par la recherche de sa sœur disparue, il s’engage peu à peu dans une relation pour le moins malsaine avec la jeune Unica.

Tout commence avec des cas d’agressions à la fois sophistiqués et bien ciblés : des cyberpédophiles traqués par Cyber sont rendus aveugles par l’insertion d’une puce dans leur cortex qui leur fait ressentir les souffrances des enfants torturés dont ils se régalent des photos et autres médias pêchés sur des réseaux criminels spécialisés. Peu à peu, le puzzle que reconstitue Herb avec ses talents de hackers le mettront sur la piste d’une demi-douzaine d’enfants pour le moins… uniques. Dans sa découverte d’UNICA, il apprendra à connaître Unica elle-même et avec celle-ci des facettes de lui-même qu’il aurait peut-être préféré ignorer – car la disparition de sa sœur semble l’avoir brisé beaucoup plus que ce qu’il voulait bien l’admettre…

Élise Fontenaille nous livre ici un roman intelligent et sensible, qui évite avec adresse les poncifs du thème dans tout ce qu’ils ont d’obscène et de racoleur, et dont la brièveté reste la garantie qu’il ne s’essouffle pas dans des éléments somme toute secondaires. Le final, pour le moins brillant et tout à fait caractéristique de cette littérature dite générale qui ne perd pas de vue l’aspect humain d’une narration, propose un retournement de situation quant à la condition du héros et ouvre le récit vers une lueur d’espoir plus que bienvenue après une plongée en apnée dans plus de 100 pages d’un portrait douloureux d’une des faces les plus obscures de la nature humaine.

(1) à juste titre, certes, mais peut-être aussi avec cette exagération qui leur est coutumière…

Unica, Élise Fontenaille
Livre de Poche, collection SF n° 27065, mai 2008
160 pages, env. 5 €, ISBN : 978-2-253-12351-4

– Nouveau Grand Prix de la science-fiction française 2008
– la préface de Gérard Klein
– d’autres avis : nooSFère, Mes Imaginaires, Teytaud, Passion du Livre
– des interviews de l’auteur : ActuSF, LeFantastique.net

Memento

Jaquette DVD de l'édition française du film MementoLeonard Shelby a deux problèmes. Sa femme a été violée et assassinée lors d’un cambriolage, et il veut se venger. Mais l’agresseur l’a blessé au crâne et il souffre depuis d’une forme particulièrement cruelle d’amnésie : s’il se souvient de détails lointains, il reste incapable de savoir ce qui est arrivé à peine un quart d’heure plus tôt. Fiches, photos et tatouages l’aident à se souvenir, mais ils sont trop simples à falsifier et font ainsi de Léonard une proie facile pour les profiteurs en tous genres, surtout les plus proches de lui…

J’ai déjà eu l’occasion, dans un billet précédent, d’évoquer le rôle de la mémoire dans la définition de la personnalité. Ici, cependant, la thématique est assez différente car Leonard Shelby sait très bien qui il est, ou du moins il ne doute à aucun moment d’être bien Leonard Shelby ; qui est réellement Leonard Shelby, par contre, reste une question tout à fait différente – et à laquelle ce film ne donne d’ailleurs aucune réponse définitive, comme il se doit quand un auteur aborde un sujet aussi complexe que celui de la mémoire.

Memento n’explore pas le thème platonicien de la perception de soi mais celui – tout aussi platonicien – de la perception de la réalité (1). Ces deux sujets sont connexes mais pas identiques bien qu’ils se chevauchent. Hors cette perception du réel est en quelque sorte chronique chez Leonard Shelby puisque le mal dont il souffre l’empêche de se rappeler de ce qui est survenu plus de dix minutes auparavant ; c’est-à-dire qu’à peu près tous les quarts d’heure, il doit reprendre de zéro, ou presque, tout le processus cognitif de reconnaissance de son environnement – ses notes, photos et tatouages n’étant que des aides à la portée limitée, des pièces du puzzle plus spécifiques et plus aisément reconnaissables mais néanmoins tout autant fragmentaires que le reste.

C’est pourquoi tout le film est monté à l’envers : par tranches d’environ dix minutes, l’histoire est racontée dans l’ordre inverse des événements, la toute première scène du film étant en réalité la dernière de l’histoire. C’était la seule manière pour le réalisateur de représenter le point de vue de Leonard Shelby d’une façon « compréhensible » pour le spectateur même si en fait l’histoire devient ainsi incompréhensible : c’est juste une illustration de la perception de la réalité qu’a Leonard, et qui se résume donc à une sorte d’éternel présent perpétuellement détaché du passé dont il est pourtant issu – et dont dépend sa compréhension.

Pour autant que je sache, toutes les éditions DVD de ce film proposent une lecture chronologique du récit en option, de sorte que vous n’aurez donc aucun mal à reconstituer le puzzle si l’idée vous venait à l’esprit. Mais attendez-vous à une déception car cette histoire est en fin de compte assez banale – comme l’ont très bien souligné quelques critiques (2) – : ce qui fait toute la force de ce film, et non de son intrigue, c’est précisément la manière dont il raconte l’histoire, mais pas l’histoire elle-même ; ici, c’est le point de vue de Leonard qui prime, c’est-à-dire sa perception du réel, non les faits en eux-mêmes.

Ainsi l’état de victime de Leonard ne laisse-t-il aucun doute : comme l’enfant qui fait progressivement l’apprentissage de la vie, il est foncièrement innocent puisqu’il réapprend en permanence ce qu’il finit toujours par oublier – y compris les mauvais coups de ceux qui profitent de sa faiblesse, parfois même très ouvertement. Voilà pourquoi la fin de l’histoire – quel que soit le bout du récit par lequel on choisit de commencer – n’en est pas vraiment une. Du moins pour Leonard vu qu’il aura tôt fait d’oublier cette conclusion. Il est en réalité impossible pour cette histoire de trouver une conclusion réelle, sauf bien sûr pour le spectateur qui a le choix entre plusieurs interprétations – comme il se doit (3).

C’est l’évidence de cet état de victime qui constitue le véritable coup de génie du film : en forçant ainsi le spectateur à suivre le point de vue de Leonard, le réalisateur contraint l’audience à adhérer à son auto-apitoiement, ce qui l’empêche donc d’envisager d’autres possibilités que celles qu’assène Leonard tout le long du film – mais qui, encore une fois, n’est qu’une vue de son esprit, et un esprit foncièrement malade pour commencer. Cet état de victime se trouve d’ailleurs renforcé par les séquences en noir et blanc qui parsèment le scénario en autant de flashbacks où Leonard discute au téléphone avec une personne dont l’identité n’est révélée qu’à la fin du film (4) et qui de toute évidence s’amuse beaucoup de la maladie de Leonard.

À la fois innocent et victime, Leonard obtient donc forcément l’assentiment du public qui a aucun moment se doute de la réalité – celle qui est révélée à la fin du film, et pour autant qu’il s’agisse effectivement de la bonne (voir sur ce point la note numéro 3). Voilà comment on lui pardonne cet acte final qui est pour lui son unique raison de vivre, d’autant plus qu’il aura tôt fait de l’oublier de toutes manières – en s’autorisant ainsi une auto-absolution où il retrouvera une sorte de paix de l’âme… jusqu’à ce que l’oubli de ce coup d’éclat le pousse à recommencer.

À moins que Christopher Nolan ait raison et que cette conclusion soit effectivement le premier pas de Leonard sur le chemin de la rédemption. Mais encore faut-il qu’il ne s’emmêle pas les pinceaux dans le rangement de ses notes et de ses photos : après tout, un simple coup de vent suffirait à balayer bon nombre de ses souvenirs…

(1) voir le Mythe – ou Allégorie – de la Caverne.

(2) mérite toutefois d’être précisé que l’écrasante majorité de la presse spécialisée a donné un accueil dithyrambique à ce film, les exceptions restant très peu nombreuses.

(3) à ce sujet, une édition spéciale du film en DVD propose des commentaires différents dans l’un desquels le réalisateur donne sa version définitive de l’histoire, et qui aboutit bien à une conclusion ; bien que venant de Christopher Nolan lui-même, cette interprétation demeure néanmoins discutable – comme la plupart des créations de l’esprit qui restent souvent ouvertes malgré elles…

(4) ces séquences sont d’ailleurs les seules à être présentées dans l’ordre chronologique, leur conclusion permettant ainsi de réinterpréter la fin du film comme étant en réalité le milieu de l’histoire au lieu du début, comme on s’y attend une fois qu’on a saisi que l’ordre de montage des scènes est inversé pour illustrer le point de vue de Leonard.

Récompenses :

Prix spécial du Jury et Prix de la Critique au Festival du Film américain de Deauville en 2000.

Notes :

Bien que présenté comme une adaptation de la nouvelle Memento Mori de Jonathan Nolan, le frère cadet du réalisateur, le scénario de ce film a en fait été écrit conjointement par les deux Nolan, les idées de l’un influençant le travail de l’autre tout au long de la rédaction de leur version respective.

« Memento » est un terme latin qui signifie littéralement « Souviens-toi » ; ici, il est tiré de l’adage bien connu « Memento mori » qui peut être traduit par « Souviens-toi que tu es mortel ».

Memento, Christopher Nolan, 2000
Pathé vidéo, 2001
109 minutes, entre 1 et 20 € (édition simple)

le site officiel du film (en anglais)
– d’autres avis : Film de Culte, Ann’s Cinéma, Back to the Confiture

Arnaques, Crimes & Botanique

Jaquette DVD de l'édition française du film Arnaques, Crimes & BotaniqueEddy, Soap, Tom et Bacon ont échafaudé un plan. Grâce au talent d’Eddy au poker, ils pourraient sacrément s’enrichir en une seule soirée. Ce qu’ils n’ont pas prévu, c’est que l’organisateur n’a pas l’intention de jouer franc jeu. Résultat : les quatre amis y perdent leurs plumes et se retrouvent même avec une ardoise d’un demi-million de livres chez le redoutable gangster. Ils disposent d’une semaine pour apurer leur dette. Une semaine pour élaborer un nouveau plan.

« Polar » est généralement synonyme de violence, d’ambiance dépressive et des divers côtés sombres de la rue, de la vie. C’est ce que vous trouverez dans ce film mais, et c’est sa particularité, ici tournés sous leur aspect comique. Car si on peut rire de tout, dans ce cas précis c’est avec tout le monde – on ne s’en plaindra pas. À partir d’une situation relativement convenue où un groupe de jeunes tentent de se faire un plus vieux et plus roublard avec lequel il vaut mieux ne pas trop jouer au plus malin, Guy Ritchie va en fait nous livrer un cocktail qui atteint peu à peu sa masse critique pour exploser en un feu d’artifice cynique et comique à la fois, où les clichés sont assumés et dynamités en même temps et dont la conclusion réelle elle-même restera à la discrétion du spectateur.

Car le point fort de ce film est son scénario en béton armé qui raconte en à peine un peu plus d’une heure et demi ce que des auteurs moins talentueux auraient écrit sur une longueur double, ou à peu près. Ici, le maître-mot est l’ellipse, ce procédé qui coupe les étapes intermédiaires inutiles pour aller directement à l’essentiel – sans contemplatif ou attardements intempestifs. Avec une réalisation qui rappelle beaucoup Trainspotting – l’aspect « humour glauque » non seulement conservé mais même revendiqué – Arnaques… se place tout à fait dans la filmographie anglaise de la fin du siècle dernier : le rock, le suspense, la faune de la rue, le rire et la violence s’y mêlent dans un savant dosage qui ne laisse pas indifférent et où la moindre situation connaît un développement toujours inattendu.

Avec autant de lignes narratives distinctes devant se rejoindre, il y avait pourtant de quoi se planter. Mais pour son premier long-métrage, Ritchie réalise un coup de maître. Son écriture magistrale condense chacun de ces fils sans aucun temps mort ni répit : à peine une situation est-elle résolue qu’elle débouche – automatiquement, avec une logique sans faille et si peu d’exagération – sur un autre problème, dont l’ampleur est multipliée par la somme des péripéties précédentes – déjà bien corsées en elles-mêmes. Mais n’y cherchez aucune morale pour autant car ce film est de son temps, celui où on ne cherche plus à faire passer de message ou d’enseignement : avec à peine une bonne douzaine d’années d’âge, Arnaques… reste jeune, très jeune même.

Parfait choix pour une soirée entre amis – et amies – ce film ravira tous ceux d’entre vous qui sont autour de la trentaine, qu’ils aiment ou non consommer le même type de produits que ceux des très nombreux et tout autant variés personnages de l’histoire. Et à eux tous, ça fait un menu pour le moins bien garni…

Arnaques, Crimes & Botanique (Lock, Stock & Two Smoking Barrels), Guy Ritchie
Universal Pictures Video, 2002
100 minutes, env. 8 €

Another Day in Paradise

Affiche du film Another Day in ParadiseBobbie est un ado à la dérive, qui vit de petites rapines entre deux fix. Un de ses coups se passe mal et un gars du squat lui ramène « Oncle Mel » pour le recoudre. Truand charismatique, Mel parvient à persuader Bobbie de se joindre à lui. Fric facile, peu de risques, tous frais payés. Avec en prime toute la came qu’il veut et beaucoup d’adrénaline… Comment refuser une occaze pareille de devenir un vrai dur ? Mais Bobbie apprendra vite que les chemins des bas-fonds sont tortueux et surtout très sombres…

Ce pourrait être une fable. L’histoire d’un jeune paumé qui trouve encore plus paumé et qui l’apprendra à la dure, celle qui marque pour toujours. Le sang coule dès les premières minutes, pour que le spectateur sache vite qu’il n’est pas là pour rigoler. Du fond de son squat miteux, la seule lueur d’espoir qu’apercevra Bobbie sera comme la flamme où le papillon vole se brûler les ailes. Il y perdra tout, et surtout ce qu’il a de plus cher…

La relation qui unit Bobbie et sa copine Rosie à Mel le truand et sa compagne Syd la junkie prend vite l’allure d’une petite famille. Mais une famille où les parents sont déjà perdus, pervertis par bien trop de haine et de violence pour refuser de partir sans en entraîner d’autres avec eux, même s’ils ne se l’avouent pas encore : Mel y endosse le rôle d’un père qui ne lui était pas destiné, en promettant un paradis qui prend vite l’allure d’un enfer…

Si au tout début les jeunes sont encore assez innocents pour pouvoir s’en sortir sans trop de casse, les appels du fric facile et de la belle vie sont trop forts. Il faut bien bouffer, et c’est dur de bosser quand on est défoncé toute la journée. Mais le job que propose Mel n’a rien de simple non plus en fin de compte : il force à nager en eaux troubles, là où les requins se dévoilent au dernier moment – quand il est trop tard pour ne pas faire parler les douilles.

Spirale descendante. Pour se refaire, on accepte un coup plus gros, donc plus risqué. La tension monte. Le fils se rebelle contre le père, ça devait bien arriver. C’est juste un autre jour dans ce Paradis qu’a promis Mel : on croque la pomme et les yeux s’ouvrent. L’école du crime est une autre école de la vie, sauf que la moindre erreur s’y paye dans le sang.

Ce pourrait être une fable. C’en est une, éternelle. Celle de gamins qui tournent mal parce qu’on leur a tendu les mauvaises mains. C’est pas vraiment leur faute. Mais l’addition sera quand même pour eux. C’est pas juste mais c’est normal : c’est la vie…

Récompense :

Grand Prix du Festival du Film Policier de Cognac en 1999.

Note :

Ce film est tiré du roman éponyme d’Eddie Little publié en français sous le titre Encore un jour au paradis (Gallimard, Série noire, no 2548, 1999).

Another Day in Paradise, Larry Clark, 1998
MEP, 2010
97 minutes, env. 7 €


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