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AD Police

Jaquette DVD de l'édition française intégrale de la série TV AD PoliceDans ce futur proche, Tokyo s’appelle Genom City depuis qu’un tremblement de terre a anéanti la cité quelques années plus tôt. Avec la technologie de la multinationale Genom, la reconstruction s’est faite très vite, et les boomers, des androïdes biomécaniques, sont devenus monnaie courante, pour tous les usages et sous toutes les formes. Mais ils peuvent subitement devenir fou furieux et faire des dégâts considérables. Important sponsor de la police nationale, Genom incite l’état à créer l’AD Police, une division équipée de matériel lourd et chargée de circonscrire les « mad machines » pour éviter une mauvaise presse.

Sale journée pour l’officier Kenji Sasaki : lors d’une prise d’otages qui a failli mal tourner, son coéquipier s’est fait descendre par un boomer. Après le boulot, il va dans le bar favori de son ex-partenaire pour boire un Pernot à sa mémoire : là, il tombe sur un européen qui insiste pour lui offrir un verre ; décidément de trop sale humeur, Kenji l’assomme. Le lendemain, il arrive au commissariat pour constater que le gars de la veille qu’il a étendu dans le bar est… son nouveau partenaire : Hans Kleif.

Les deux flics de choc se trouveront confrontés à un trafic illégal de boomers, et très vite, l’enquête tournera à la purée de pois. Mais on dirait que Hans est lui aussi impliqué dans l’affaire : quel rôle a-t-il pu y jouer, lui qu’un accident a rendu amnésique il y a quelques années et dont la propre vie est un mystère complet ?

Beaucoup plus shônen et ciblant une audience plus « jeune » que Bubblegum Crisis: Tokyo 2040 (Hiroki Hayashi ; 1998), cette courte série s’articule autour de deux personnages principaux dont les différences ne les empêcheront pas de se rapprocher – à la manière de certaines productions hollywoodiennes à succès telles que Double Détente (Red Heat ; Walter Hill, 1988) ou L’Arme Fatale (Lethal Weapon ; Richard Donner, 1987), mais on y sent bien aussi l’influence de séries TV comme Starsky et Hutch (Starsky and Hutch ; créée par William Blinn, 1975-1979) ou Deux Flics à Miami (Miami Vice ; créée par Anthony Yerkovitch, 1984-1989).

Définitivement orienté action et suspense, AD Police s’affirme bien plus comme une distraction qu’une œuvre d’art, voire un complément de Tokyo 2040 et ainsi davantage une production destinée aux aficionados de la licence qu’un réel stand alone même si ces deux histoires peuvent être vues indépendamment. L’ambiance s’y montre assez sobre et plutôt avare en terme de style dans les couleurs et les formes, renouant ainsi avec les racines de la franchise, soit la fin des années 80 : le dépaysement du spectateur peu habitué aux extravagances des productions de science-fiction y est donc plutôt minimal. On y trouvera aussi quelques clins d’œil discrets au genre « super-héros » notamment dans les costumes des agents de l’AD Police.

Bien posée, l’intrigue se développe d’une manière plutôt convenue mais qui sait accrocher le spectateur avec les inévitables séquences d’action et autres effets pyrotechniques, tout en se basant sur un crescendo bien amené du mystère qui plane sur le personnage de Hans. Si les premiers épisodes proposent une bonne qualité d’animation, celle-ci a une assez nette tendance à se dégrader tout au long de la série au fur et à mesure que le mystère et l’ambiance s’épaississent, laissant ainsi un peu plus de place à l’atmosphère qu’à l’action pure. On apprécie de voir le « Complexe de Frankenstein » (1) présenté d’une manière originale et contemporaine qui reflète bien l’inspiration cyberpunk de Tokyo 2040 et place ainsi AD Police dans la continuité logique de l’œuvre originale.

Sans aucune prétention intellectuelle que ce soit, en tous cas comparé au reste de la franchise, mais sans être une production  réellement « simple » non plus, cette série est le candidat idéal pour une ou deux soirées en comité réduit, plutôt masculin, qui cherche un bon divertissement.

(1) cette expression désigne la peur du créateur envers sa créature et la rébellion possible de cette dernière contre son « père » ; dans le genre de la science-fiction, on la trouve surtout comme thème central des récits présentant des robots qui acquièrent une forme d’autonomie intellectuelle – en particulier dans l’œuvre de l’écrivain Isaac Asimov (1920-1992).

Note :

Cette production est une série dérivée de Bubblegum Crisis: Tokyo 2040 mais se situe chronologiquement quelques années avant les aventures des Knight Sabers. AD Police eut aussi sa propre série dérivée sous la forme d’une OVA intitulée Parasite Dolls (2003).

AD Police, Hidehito Ueda, 1999
Kaze, 2007
12 épisodes, env. 18 € l’intégrale

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

Envoie-moi au ciel, Scotty

Couverture de l'édition de poche du roman Envoie-moi au ciel, Scotty« Je m’appelle Ed et je suis un sale crétin alcoolique et drogué. »

Après avoir été quitté par sa femme et ses enfants, Ed tente de décrocher du crack et de l’alcool qui l’ont amené à la plus extrême déchéance. Il rejoint les rangs de « Drogues Dures Anonymes », une association où il va rencontrer un échantillonnage grotesque, pittoresque, terrifiant, de ce que New York peut compter de gens en perdition. Le programme de sevrage comporte douze étapes, mais Ed est pressé : aux grands maux, les grands remèdes.

Le plus sûr moyen de ne pas retomber dans les bras de « Scotty », le crack dans l’argot des drogués, c’est encore de liquider les dealers. Mais on peut aussi devenir accro à l’assassinat…

Pour un premier roman, voilà un coup de maître. Non sur le plan de la complexité de l’intrigue et de la profondeur des personnages, ce qui appartient aux qualités purement littéraires de l’ouvrage et que d’autres titres vous procureront bien mieux que celui-là si c’est votre came, mais plutôt sur le plan du décor, de l’atmosphère… Envoie-moi au ciel, Scotty fait partie de ces livres coups de poing qui vous expédie comme un colis en Chronopost sur les rails d’un train fantôme à travers les quartiers les plus miteux et les plus glauques d’une métropole déjà sinistre pour commencer et où, semble-t-il, le soleil ne brille jamais ; et s’il arrive à des matins de l’éclairer, on dirait bien qu’aucun de ses habitants ne les remarque jamais.

Il faut dire aussi que Michael Guinzburg connaît bien les versants sombres du système, car il y a passé beaucoup de temps ; non comme truand, ni même comme délinquant, mais juste pour gagner sa vie : tantôt plongeur de restaurant, tantôt chauffeur de gangsters, voire garde du corps de strip-teaseuses ou tout simplement détective privé, il a eu maintes fois l’occasion de voir de très près la gueule de l’enfer et d’en retenir bien assez de détails pour peupler son intrigue somme toute plutôt classique de toutes sortes de lieux et de personnages qui constituent au final la véritable substance de ce roman.

Un voyage, donc. Ou plutôt un reportage peut-être, une sorte de télé-réalité à travers les tripes malades, car saturées des pires dopes dures, d’une ville pourrie jusqu’à la moelle. Dans les rues rendues glaciales par un vent perçant, les caves humides et moisies, les arrières-cours témoins de crimes innommables, Guinzburg nous traîne avec un plaisir non dissimulé car saupoudré d’un sens de l’humour pour le moins de circonstance – c’est-à-dire bien noir, et tout aussi décalé que cruel. Dans ces lieux où flottent toujours des relents aussi indéfinissables qu’asphyxiants, on croise beaucoup de visages…

L’une de ces faces blafardes d’abandonné de Dieu au bord d’un gouffre sans fond s’appelle Ed. Il a tout perdu et pense pouvoir tout regagner – mais il ignore encore avoir aussi perdu la raison… Psychopathe malgré lui, Ed va rencontrer d’autres paumés dans son genre au milieu des odeurs de pisse et des craquements de la came qu’on chauffe. Certains d’entre eux survivront à cette rencontre, et d’autres pas. Dans ce festival des rebuts et des dingues, véritable vue en coupe d’une ville malade, on trouve des travestis alcoolo, des dealers à bagouzes et des mères de famille aussi toxico que prostituées.

Mais ce livre est aussi un pur polar, bien noir et bien violent, et surtout très halluciné. Il fut un temps où Ed était un journaliste prometteur, qui pouvait lorgner le Pulitzer. Jusqu’à ce qu’on lui tende le tube diabolique… Après ce saut de l’ange dans la cuvette des chiottes et cet enfer qu’il fit partager à toute sa famille, Ed s’est retrouvé en désintox et maintenant qu’il en est sorti, il doit assister aux réunions de « Drogues Dures Anonymes » pour ne pas replonger dans la merde. Cette dignité perdue, il tente de la reconquérir en butant sans procès tous ces dealers qui ont un jour savonné la planche sur laquelle il a glissé trop longtemps.

Sauf qu’au contraire de ce qu’il croit, il se trouve toujours sur cette planche : elle se poursuit juste plus loin qu’il le pensait, jusque dans les méandres tentaculaires d’un esprit bien plus abîmé qu’il en a l’air – le sien. Dans ces ténèbres-là, la victime et le malfrat se confondent, se justifient l’un l’autre, jusqu’à ce que la dernière barrière soit enfin franchie – et c’est un aller simple pour un autre enfer, le dernier…

Pour son premier roman, Guinzburg étonne autant qu’il surprend, mais il effraie aussi : son héros qui n’en est pas un nous rappelle surtout que n’importe qui peut un jour glisser sur cette planche fatale. N’importe quand.

Envoie-moi au ciel, Scotty, Michael Guinzburg, 1993
Gallimard, collection Folio Policier n° 81, juin 1999
332 pages, env. 6 €, ISBN : 978-2-070-40843-6

Mister X

Couverture de l'édition française du comics Mister XLe futur proche. Des égouts de Radiant City, un homme surgit pour rendre son rôle initial à cette ville de cauchemar : conçue comme lieu d’expérimentation à grande échelle pour une architecture révolutionnaire capable de rendre ses habitants heureux, cette utopie pervertie par les lois du marché est à présent rongée par le crime et la folie. D’avenues en ruelles, par ces passages dont il a le secret, Mister X affrontera bien des zones d’ombre de cette cité dégénérée pour réparer tout le mal qu’il a jadis laissé se répandre…

Il arrive parfois que la ville tienne lieu de sujet dans les récits de science-fiction, et surtout sur les médias visuels. Au cinéma, par exemple, Metropolis (Fritz Lang ; 1927), Blade Runner (Ridley Scott ; 1982) et Dark City (Alex Proyas ; 1998) viennent immédiatement à l’esprit ; en BD, la série Les Cités obscures (François Schuiten & Benoît Peeters ; 1983) reste célèbre ; J. G. Ballard l’explora dans sa nouvelle La Ville concentrationnaire (Build up ; 1957). On pourrait multiplier les exemples tant ce thème a inspiré les auteurs du monde entier : tantôt théâtre, tantôt personnage, la ville joue souvent un rôle majeur dans le récit qui la met en scène – à l’instar de l’architecture, ou plutôt de l’urbanisme, elle conditionne notre vie de tous les jours sans même qu’on remarque son influence, ce qui lui donne donc une place de choix dans les fictions…

Planche intérieure du comics Mister XMais à ma connaissance, Mister X (1983-1990) reste le seul exemple de fiction où la cité est à la fois théâtre et sujet. Théâtre, car l’action s’y déroule ; sujet, car sans elle le récit ne peut exister. Si la première condition appartient au registre du banal, la seconde se montre beaucoup moins fréquente – rares sont les villes vraiment uniques après tout. En fait, Radiant City présente une conception toute particulière : son architecte l’a bâtie à l’aide d’une science qu’il a inventée et nommée « psychétecture »– la disposition de ses rues et de ses façades, et derrière celles-ci l’organisation des pièces des appartements influencent l’humeur de ses habitants : elles conditionnent leurs rapports aux autres, leur comportement, leur être profond enfin ; bref, la ville fait sienne ses habitants.

Par de subtils jeux de formes et de couleurs, d’imbrications des lieux et des espaces, elle représente l’ultime aboutissement du Modernisme, ou du moins du rêve que ce domaine souhaitait atteindre à travers une exploitation toute scientifique – à défaut de purement technique – des données les plus récentes à l’époque de la rationalité ; on peut rappeler que l’architecte Frank Lloyd Wright chercha longtemps une telle utopie urbaniste, talonné de près par Le Corbusier et bien d’autres – tous échouèrent d’ailleurs, pour des raisons bien assez évidentes… Mais dans ce récit de fiction, la « psychétecture » devint une réalité, avant de se voir détournée en laissant ainsi le projet Radiant City rongé par la criminalité mais aussi la folie latente et les névroses lourdes de ses habitants – celles-là même que la ville leur induisait à travers sa conception bancale.

Planche intérieure du comics Mister XSur le plan strictement artistique, ce comics montre des emprunts évidents à de nombreux styles de l’aube du XXe siècle, et surtout ceux développés à l’école du Bauhaus ou bien par les mouvements Art Déco et l’Expressionnisme allemand ; le film Metropolis déjà évoqué plus haut, ainsi que des publications de design graphique telles que RAW et The Face exercèrent eux aussi une influence profonde sur la facture visuelle de Radiant City ; sans compter toutes celles que les auteurs n’ont jamais nommé. Il résulte de toutes ces inspirations une atmosphère unique dans son universalité, étrange dans la familiarité : on y est chez soi et ailleurs à la fois, dans un présent où le passé et le futur s’entremêlent en un vaste anachronisme au parfait équilibre visuel.

Mais ce fut aussi l’occasion d’émerger pour des personnalités de grand talent tels que les frères Jaime, Mario et Gilbert Hernandez ou bien, dans les tomes suivants de la série, le canadien Seth, ainsi que les britanniques Shane Oakley et D’Israeli – tous appelés à devenir des auteurs majeurs de l’industrie du comics à travers nombre d’œuvres personnelles. Leur art alors en gestation sert ici avec grand brio un concept échafaudé par un Dean Motter dont Mister X reste encore à ce jour la création la plus emblématique.

Œuvre pour le moins frappante, tant par ses visuels uniques que par son idée originale et son atmosphère hors du commun, Mister X fait partie de ses classiques oubliés à redécouvrir de toute urgence.

Planche intérieure du comics Mister X

Notes :

L’influence de Mister X peut se voir dans les films Brazil (Terry Gilliam ; 1985), Batman (Tim Burton ; 1989) et Dark City (œuvre citée), ce que leurs réalisateurs respectifs ont d’ailleurs confirmé. Quant à l’identité visuelle de cette série en général, elle servit aussi à illustrer au moins deux albums rock : le personnage de Mister X lui-même pour Megatron Man (Patrick Cowley ; 1981) et la ville de Radiant City pour Visions of our Future (The Tenants ; 1984).

Cette édition ne comprend que les quatre premiers numéros de la série dans son format original canadien mais propose néanmoins un récit complet. Si cet album reste assez difficile à se procurer, une réédition de la série complète est disponible depuis peu en langue anglaise chez Public Square Books (deux volumes).

Mister X
Dean Motter, les frères Hernandez, Paul Rivoche & Klaus Schönefeld, 1983
Ædena, collection BD.US, octobre 1986
95 pages, entre 3 et 10 €, ISBN : 2-905035-30-7

Reservoir Dogs

Affiche française du film Reservoir DogsDans un bar, un groupe de truands prépare son prochain coup – un braquage chez un diamantaire – tout en bavardant de choses et d’autres, avant de partir accomplir leur forfait. Mais celui-ci tourne mal : l’un d’eux est tué, un second blessé, et deux autres le ramènent à la planque où ils devaient tous se partager le butin une fois le hold-up terminé. Dans cet entrepôt sombre et rouillé, ils commencent à réfléchir et à faire le point de leur situation : lequel d’entre eux les a balancés ?

C’est avec ce film que Quentin Tarantino signa son manifeste. On y retrouve tous les ingrédients du polar « classique » mélangés en un cocktail pour le moins bien corsé et qui s’entremêleront encore une fois dans son chef-d’œuvre, Pulp Fiction (1994) : gros flingues et truands bas du front, au langage châtié, dont le plan de route va les mener en Enfer suite à quelques erreurs d’aiguillage d’autant plus inattendues qu’elles se pointent toujours au moment où il ne faut pas. Un peu comme si cette bande de bras cassés se trouvait en fait incapable de réussir quoi que ce soit – ce qui explique d’ailleurs, au moins en partie, pourquoi ils échouent du mauvais côté de la loi, c’est-à-dire à planifier leur propre chute…

Le titre du film, Reservoir Dogs, veut bien dire ce qu’il veut dire – encore que ce n’était pas l’intention première du réalisateur (1). Ce groupe de truands se voit ainsi réduit au rang d’un ramassis de chacals, de hyènes naturellement destinés à s’entredévorer, et même si ceci ne faisait en aucun partie de leurs plans : c’est tout simplement le genre de chose qui arrive quand on met ensemble des gens sans foi ni loi. Sur ce point, mérite d’être mentionné le rôle du flic, cette « balance » qui se trouve ici en train d’osciller entre « flic ou voyou » pour reprendre l’expression bien connue – et à force de côtoyer la face obscure, il se teinte lui aussi de ténèbres.

S’il n’y a là rien de nouveau, c’est la facture qui place Reservoir Dogs à part des autres réalisations sur un thème semblable. L’ultra-violence, pour commencer : présente dès les premières minutes du film, elle ne le quitte pas une seule seconde ; d’abord exprimée à travers un langage tout ce qu’il y a de plus crû, pour ne pas dire franchement réactionnaire, elle prend assez vite – juste après les litres d’hémoglobine somme toute attendus et toujours un peu faciles – l’aspect d’un huis-clos où les personnalités à la fois torturées et torturantes des divers protagonistes vont peu à peu s’écarteler entre elles, jusqu’au déchirement final.

Le second aspect concerne le montage. Pour le moins innovant, il se montre tout à fait décousu, passant directement de la préparation du braquage à l’après-hold-up, en utilisant des flashbacks pour reconstituer les événements situés entre les deux, et parfois même avant dans certains cas. Du braquage lui-même on ne voit rien car le propos du film ne se trouve pas là : au lieu de baser le suspense et la tension autour du coup, comme c’est le plus souvent le cas dans des réalisations de ce type, le récit s’oriente d’entrée de jeu autour des protagonistes – de leur colère d’avoir été doublés et de leur peur de finir en taule.

Là se trouve toute la force de ce film. D’abord en forçant le spectateur à réfléchir pour reconstituer le puzzle du montage décousu, ce qui le pousse à entrer davantage dans le récit – et donc à se l’approprier. Ensuite, en réduisant les scènes d’action au minimum pour se concentrer sur l’aspect « psychologique » de la situation – faute d’un meilleur terme. Et enfin en parvenant à rendre chacun de ces « chiens » sympathiques par leur état de victimes au lieu de celui de simples truands qui d’habitude charment l’audience avec des attitudes de fiers-à-bras – et peu importe qu’ils réussissent ou non dans leur entreprise.

En dynamitant la plupart des clichés du film de truands, tant sur le fond que sur la forme, et en focalisant sur les caractères au lieu de l’action proprement dite, Reservoir Dogs s’est vite imposé comme une œuvre à part tout en signant l’arrivée d’un réalisateur qui avait bien des choses à dire…

Plus prosaïquement : pour un coup d’essai, c’était un coup de maître.

(1) Tarantino aurait trouvé ce titre à partir des films Au revoir enfants (Louis Malle, 1987) – qu’il prononçait « Reservoir » – et Les Chiens de paille (Straw Dogs ; Sam Peckinpah, 1971).

Adaptation :

En un jeu de tir objectif (TPS), sorti en 2006 sous le même titre que le film dont il s’inspire, et développé par Volatile Games pour PC, Playstation 2 et Xbox.

Récompenses :

Festival international du film de Catalogne : Meilleur Réalisateur et Meilleur Scénario
Festival International du Film de Stockholm : Cheval de bronze
Festival international du film de Toronto : Prix international de la Critique
Festival du film d’Avignon : Prix du Tournage
Independent Spirit Award : Meilleur second Rôle masculin (Steve Buscemi)
Sant Jordi Awards : Meilleur Acteur étranger (Harvey Keitel)

Notes :

Ce film permit à Steve Buscemi, Michael Madsen et Tim Roth de démarrer leur carrière.

Donner des noms de couleurs aux truands viendrait des films Bande à part (Jean-Luc Godard, 1968) et Les Pirates du métro (The Taking of Pelham One Two Three ; Joseph Sargent, 1974).

Le truand Vic Vega, rôle tenu par Michael Madsen, est le frère de Vincent Vega, interprété par John Travolta dans Pulp Fiction, le second long-métrage de Tarantino : celui-ci aurait eu l’intention de réaliser un film, The Vega Brothers, qui réunirait les deux frères, Vic et Vincent.

Reservoir Dogs, Quentin Tarantino, 1992
Seven7, 2004
99 minutes, env. 12 € le coffret collector

Dark City

Jaquette DVD du film Dark CityJohn Murdoch s’éveille dans une chambre d’hôtel où il trouve le corps d’une femme dont il n’a aucun souvenir, comme il ne se souvient de rien d’autre puisqu’il est amnésique. Au-dehors, la ville toute entière dort – même les conducteurs aux volants de leurs voitures dans le trafic immobile… Très bientôt, Murdoch trouve la police à ses trousses, mais d’autres vont vite se mêler à la traque : les Étrangers, des gens mystérieux et sombres, aux pouvoir terrifiants, mais qui pourtant ont désespérément besoin du faible et très isolé Murdoch…

Il y a un personnage à la fois omniprésent mais muet dans Dark City, c’est la ville elle-même : façonnée par la volonté des Étrangers, elle est en réalité le fruit des rêves de ses habitants – et surtout en tenant compte des altérations que provoquent les Étrangers sur ces songes car c’est précisément en voulant étudier les tréfonds de l’âme humaine que ceux-ci laissent leurs rats de laboratoire dicter sa forme à la cité, au moins de façon indirecte. Ce qui n’est jamais qu’une métaphore de la volonté comme moyen de donner forme à la matière, c’est-à-dire la volonté comme puissance – thème immensément nietzschéen qui impose son final au film d’ailleurs, même si son réalisateur affirme que cette conclusion est en réalité un hommage au Akira de Katsuhiro Otomo : petite subtilité qui du reste n’étonnera personne.

On y trouve aussi du Philip K. Dick (1928-1982), au moins de manière sous-jacente, encore que compte tenu de l’intérêt d’Alex Proyas pour la mythologie grecque il s’agirait plutôt de l’allégorie de la caverne de Platon, ce qui n’est pas tout à fait la même chose mais reste néanmoins un gage de qualité. Et puis du polar également : c’était le point de départ de ce projet d’ailleurs, avant que le réalisateur choisisse finalement de laisser le rôle du personnage principal à la cible de l’enquêteur au lieu de l’inspecteur lui-même – petite interversion qui permet de sortir d’un sentier battu pour se retrouver sur un autre, celui de la victime innocente qui tente d’échapper à une justice ici bien moins aveugle que dans d’autres productions pas autant inspirées que celle-ci… Du coup, l’enquête elle-même devient secondaire, et il ne reste plus que l’ambiance propre au genre policier, ce qui n’est pas si mal.

Dark City est un film à voir car tout à fait exceptionnel : en juxtaposant des idées et des thèmes aussi disparates, Proyas obtient une originalité dans la facture comme dans l’émotion mais aussi l’interrogation qui propulse son œuvre à des sommets rarement égalés, même par les plus experts dans le domaine du cinéma. Au-delà de la nécessité absolue d’une mémoire sur laquelle baser notre perception du réel et des autres, c’est-à-dire de nous-même, Dark City est une ode à ce besoin de rêves qui nous maintient en vie, qui nous pousse sans cesse à vouloir remodeler non seulement notre environnement mais aussi nos proches pour leur donner l’aspect qui nous complimente le mieux, celui-là seul qu’on accepte de regarder dans le miroir. Une illusion de plus, comme toutes celles qui parsèment ce film, lui-même un autre mirage d’ailleurs – par définition.

Récompenses :

Silver Scream Award, au Festival du film fantastique d’Amsterdam
– Meilleur scénario, au Prix Bram Stoker
Pegasus Audience Award, au Festival du film fantastique de Bruxelles
– Meilleur scénario, à la Film Critics Circle of Australia
– Prix spécial, au National Board of Review
– Meilleur film de science-fiction, aux Saturn Awards

Dark City, Alex Proyas, 1998
TF1 Vidéo, 2001
96 minutes, env. 13 € l’édition prestige

– le site officiel (en anglais)
– d’autres avis : Cinéaddict, Atemporel, Scifi-Universe, Film de Culte, GiZeus

Outland

Jaquette DVD de l'édition américaine du film OutlandUn futur proche. L’Humanité cherche ses ressources sur les autres planètes du système solaire. Dans les installations de Io, troisième lune de Jupiter, les taux d’extraction de titanium explosent depuis l’arrivée du dernier manager général mais les « accidents » aussi. Le marshall O’Niel, qui vient de prendre son poste, découvre qu’aucun de ces morts n’a jamais fait l’objet d’une autopsie et décide de mener son enquête, jusqu’à ce qu’on lui conseille de s’en tenir à la routine – sinon il pourrait bien en faire les frais…

Outland reflète très bien cette orientation que prit le cinéma de science-fiction vers la fin des années 70 en proposant des décors au réalisme total – je veux dire par là un décorum si criant de vérité qu’il ne présentait plus aucun rapport avec ceux en carton pâte qui les avaient précédés. Au point d’ailleurs que cette apparence finit en quelque sorte par prendre vie et par devenir un acteur central de la réalisation proprement dite, un comédien sans chair ni os, un personnage omniprésent mais muet et, semble-t-il, inerte – bien qu’il conditionne une bonne partie des mouvements et des gestes des autres actants de l’histoire qu’il accueille en son sein.

Si dans un premier temps une telle évolution de la création de décors n’aspirait qu’à souligner l’exotisme d’autres mondes – comme dans Star Wars (Georges Lucas, 1977) –, elle devint assez vite un moyen pour Ridley Scott, réalisateur bien plus talentueux que le précédent sous bien des aspects, de relever le niveau d’oppression et d’angoisse qui tenait lieu de base au récit d’Alien, le huitième passager (1979) : le décorum, dans ce cas précis, avait dépassé le stade du simple décor pour devenir, au moins d’un certain point de vue, une sorte de neuvième passager du Nostromo, et un passager dont on ne savait jamais vraiment de quel côté de la barrière il se trouvait puisqu’il avantageait tantôt l’un puis l’autre bord impliqué dans l’intrigue – ce qui n’est jamais que la définition même d’un personnage… (1)

Dans Outland, ce « personnage » conditionne la vie de tous ceux qui évoluent dans ses entrailles : comme un gigantesque organisme dont les humains seraient les bactéries grouillant dans ses tripes, il accueille ses habitants avec une fausse bonhommie qui présente toutes les apparences de l’indifférence. Peu importe ce qu’il arrivera à chacun d’eux puisque d’autres viendront tôt ou tard les remplacer dans leurs tâches, en assurant ainsi la pérennité de la station minière. Entre la promiscuité permanente et la précarité des conditions de vie sur ce monde hostile dont seule une mince et fragile paroi sépare les mineurs d’une mort atroce par décompression, les tensions montent et chacun y réagit à sa manière – le plus souvent en plongeant du mauvais côté de la loi, d’où la nécessité d’un marshall pour assurer l’ordre…

Et peu importe la justesse des intentions de ce dernier, cette indifférence du décor ne se lézarde pas un instant. Au point d’ailleurs qu’elle se retrouve dans tous ceux qui l’habitent. De sorte que quand O’Niel réclame de l’aide pour résoudre ce qui est devenu son problème le plus immédiat, c’est-à-dire le plus vital, il se heurte naturellement à cette indifférence du décor qui a contaminé tous ceux qui y vivent : alors que chacun devrait être du côté de la loi, O’Niel reste seul. On reconnait bien là un problème typique des civilisations industrielles où l’individu ne compte pas devant les impératifs des grands cartels qui ne se soucient que des rendements de production.

Hormis cette préoccupation assez caractéristique des productions de l’époque, et en dehors du visage du monstre qui s’avère au final bien plus terrifiant que celui d’Alien, parce qu’ici l’horreur n’est rien moins que tout à fait humaine, Outland n’a de la science-fiction que l’apparence et se borne en fait à une transposition dans un contexte de futur proche d’une thématique voisine du western – et précisément du film Le Train sifflera trois fois (Fred Zinneman, 1952) – : à ce sujet, d’ailleurs, un élément du décor se montre tout à fait explicite alors que le scénario aborde son dénouement.

C’est peut-être ce qui a valu à Outland son succès d’ailleurs, non à l’époque car il ne fit qu’un score à peine honorable au box office, mais sur le long terme : bien que très loin du film culte et encore davantage du génie incompris, il occupe néanmoins une place toute particulière dans le cœur des fans de cinéma en général.

(1) mérite d’être rappelé que l’architecture joue un rôle semblable dans la vie de tous les jours : sans même qu’on la remarque, elle conditionne presque tous nos actes quotidiens ; voilà pourquoi elle est considérée comme le « Premier Art ».

Notes :

L’artiste Jim Steranko adaptata ce film en comics, dans les numéros de juin 1981 à janvier 1982 du magazine Heavy Metal – l’édition américaine de Métal Hurlant. Une novélisation du film, signée par Alan Dean Foster, parut chez Warner Books en mars 1981 et fut publiée en français la même année.

Le 18 août 2009, Warner Bros a annoncé que le réalisateur Michael Davis avait été embauché pour diriger un remake d’Outland, sur un scénario de Chad St. John ; néanmoins, aucun casting ou date de sortie n’ont été précisés…

Ce film inspira le morceau High Moon du projet de métal progressif Star One créé par le néerlandais Arjen Anthony Lucassen.

Outland, Peter Hyams, 1981
Warner Home Video, 2000
105 minutes, env.5 € (occasions seulement)

Unica

Couverture de l'édition de poche du roman UnicaUNICA ?

Unica, la fille aux cheveux blancs ?

Non, la petite fille éternelle aux cheveux blancs comme de la coke.

Celle que CYBER traque sur le Net.

Celle surtout qui traque les détraqués au moyen de CYBER.

Une héroïne de l’avenir, donc résolument moderne.

Façon Philip K. Dick.

Ce septième roman d’Élise Fontenaille combine avec bonheur deux genres dont la proximité n’est pas nouvelle : la science-fiction et le roman policier entretiennent entre eux des rapports peut-être pas étroits mais au moins fréquents depuis L’Homme Démoli d’Alfred Bester et les premiers romans du Cycle des Robots d’Isaac Asimov ; sous bien des aspects, d’ailleurs, les cyberpunks avaient en leur temps repris de nombreux éléments du roman noir pour les transposer dans leurs propres visions d’un futur au caractère le plus souvent dystopique. Si Unica rappelle assez ces dernières œuvres, il s’en démarque pourtant, car il est ici moins question de dystopie que d’actualité – même si certains esprits plus ou moins chagrins diront qu’il s’agit de la même chose…

Dans cet avenir si proche qu’il en devient presque immédiat, pour ne pas dire qu’il n’est en fin de compte qu’une métaphore du présent, une brigade spéciale de la police anti-cybercriminalité, et justement appelée Cyber, se dévoue toute entière à lutter contre ces cyberpédophiles dont les médias nous abreuvent (1). Herb est un de ces cyberflics, qui a trouvé sa vocation suite à la disparition de sa sœur aînée alors que tous deux étaient enfants : convaincu qu’elle a été enlevée par un pédophile, il a intégré cette brigade spéciale dans des circonstances assez tortueuses ; à présent blasé par les horreurs quotidiennes que sa profession révèle au grand jour, mais toujours obsédé par la recherche de sa sœur disparue, il s’engage peu à peu dans une relation pour le moins malsaine avec la jeune Unica.

Tout commence avec des cas d’agressions à la fois sophistiqués et bien ciblés : des cyberpédophiles traqués par Cyber sont rendus aveugles par l’insertion d’une puce dans leur cortex qui leur fait ressentir les souffrances des enfants torturés dont ils se régalent des photos et autres médias pêchés sur des réseaux criminels spécialisés. Peu à peu, le puzzle que reconstitue Herb avec ses talents de hackers le mettront sur la piste d’une demi-douzaine d’enfants pour le moins… uniques. Dans sa découverte d’UNICA, il apprendra à connaître Unica elle-même et avec celle-ci des facettes de lui-même qu’il aurait peut-être préféré ignorer – car la disparition de sa sœur semble l’avoir brisé beaucoup plus que ce qu’il voulait bien l’admettre…

Élise Fontenaille nous livre ici un roman intelligent et sensible, qui évite avec adresse les poncifs du thème dans tout ce qu’ils ont d’obscène et de racoleur, et dont la brièveté reste la garantie qu’il ne s’essouffle pas dans des éléments somme toute secondaires. Le final, pour le moins brillant et tout à fait caractéristique de cette littérature dite générale qui ne perd pas de vue l’aspect humain d’une narration, propose un retournement de situation quant à la condition du héros et ouvre le récit vers une lueur d’espoir plus que bienvenue après une plongée en apnée dans plus de 100 pages d’un portrait douloureux d’une des faces les plus obscures de la nature humaine.

(1) à juste titre, certes, mais peut-être aussi avec cette exagération qui leur est coutumière…

Unica, Élise Fontenaille
Livre de Poche, collection SF n° 27065, mai 2008
160 pages, env. 5 €, ISBN : 978-2-253-12351-4

– Nouveau Grand Prix de la science-fiction française 2008
– la préface de Gérard Klein
– d’autres avis : nooSFère, Mes Imaginaires, Teytaud, Passion du Livre
– des interviews de l’auteur : ActuSF, LeFantastique.net


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