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Très cher Frère

Couverture de l'édition française du manga Très cher FrèreMisonoo Nanako fait son entrée à la prestigieuse école pour fille Seiran. À peine arrivée elle est admise, contre tout attente, dans un cercle privé réunissant les filles les plus belles et les plus riches du lycée. Ce club très fermé, est dirigé par une très belle jeune fille, Ichinomiya Fukiko, dites Mlle Miya, qui est l’une des plus irréprochables élèves de l’établissement. Nanako, tiraillée entre ses camarades qui la jalousent et l’ambiance idyllique qui règne dans le club, est bouleversée ; mais elle trouve du réconfort en écrivant à un étudiant qu’elle a rencontré quelques mois auparavant durant ses cours du soir et qu’elle considère comme le grand frère qu’elle n’a jamais eu…

En ce milieu des années 70 où Riyoko Ikeda entame la création de Très cher Frère, le genre shôjo est en pleine mutation, à l’instar de très nombreux autres domaines créatifs de l’époque. Sous l’influence de plusieurs auteurs, dont certains forment le Groupe de l’an 24, un cercle exclusivement féminin, cette branche de la culture manga, à ce moment surtout incarnée par des auteurs masculins, adopte soudain une sophistication tant artistique que narrative, mais surtout psychologique alors jamais vue. À partir de cette modernisation graphique et de cette ambivalence des personnages, les récits du genre évoluent peu à peu en des opéras flamboyants où le moindre sentiment devient une torture et la plus petite amourette une tragédie.

Planche intérieure du manga Très cher FrèreSuite à l’immense succès de son roman-fleuve La Rose de Versailles (1972), qui connaîtra plusieurs adaptations, dont une en anime, Riyoko Ikeda se trouve bien plus à l’aise que la plupart de ses confrères, tant sur le plan matériel que sur celui de la motivation personnelle. Elle se penche donc sur ses œuvres suivantes l’esprit libre des contraintes matérielles habituelles. Pour Très cher Frère, notamment, cette liberté se caractérise par une absence de publication en feuilletons, ce qui lui laisse donc la possibilité d’orchestrer la narration de son récit au rythme le plus approprié – à la fois pour l’auteur et pour l’œuvre elle-même. C’est peut-être ce qui explique le niveau de perfectionnement de ce titre, dans son fond comme dans sa forme.

En raison des luttes de pouvoir pour le moins féroces qui agitent les divers cercles de ce cercle privé qu’est la Fraternité où la jeune Nanako se trouve admise à sa plus grande surprise, de nombreux commentateurs ont vu dans Très cher Frère une espèce de redite, ou plutôt de transposition de La Rose de Versailles à une époque contemporaine. Pourtant, on y voit surtout une très jeune fille soudain confrontée à la dureté du monde des presque adultes, qui plus est tous ici membres de l’élite sociale, celle qui ne supporte aucun travers, et certainement pas les siens. En fait, la ficelle narrative des intrigues de cour sert pour l’auteur à illustrer un propos bien différent de celui de La Rose… : Très cher Frère reste surtout un récit initiatique.

Planche intérieure du manga Très cher FrèreLes dimensions politiques et historiques restent en effet absentes ici, et au final Très cher Frère rappelle beaucoup plus Les Laisons dangereuses (Pierre Choderlos de Laclos ; 1782) que La Rose…, au moins pour les aspects vénéneux des relations entre ses principaux personnages au demeurant plutôt sympathiques dans l’ensemble – ou du moins à la psychologie ambigüe à défaut de véritablement complexe, et en tous cas non manichéenne ou si peu : tous, en effet, sont des victimes. Dans cette foire aux névroses et autres cicatrices plus ou moins visibles, la toute jeune Nanako à peine sortie de son collège, et donc encore en quête d’amour et de reconnaissance, découvrira peu à peu les diverses facettes de ce qui l’attend dans le monde des adultes.

Mais sous ce vernis de l’exégèse, qui tend toujours à rationaliser, c’est-à-dire à rendre imbuvable, Très cher Frère s’affirme surtout comme la seconde œuvre-phare d’un auteur-phare. Pour sa dénonciation des excès d’un temps où la société japonaise souffrait encore du fardeau de relations sociales et familiales pour le moins complexes, et pour ses choix esthétiques qui illustrent à merveille les fragilités des personnages à travers leurs membres graciles, mais aussi leur ambigüité par leur apparence androgyne, et enfin leurs supplices avec des compositions à base de tableaux complexes, de miroirs et d’escaliers, Très cher Frère se hisse sans peine au niveau des plus grandes réussites de la narration graphique, tous genres confondus.

Planche intérieure du manga Très cher Frère

Très cher Frère (Oniisama he…), Riyoko Ikeda, 1975
Éditions Asuka, septembre 2009
540 pages, env. 18 €, ISBN : 978-2-849-65667-9

– la page de présentation de Très cher Frère chez Nuit Romanesque
– d’autres avis : L’Heure du Bœuf, Alice au Pays des Shōjo, Mang’Arte, Mangavore

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Lady Oscar

Jaquette DVD de l'édition intégrale collector de la série TV Lady OscarDans cette France de 1755, le colonel de Jarjeyes attend son sixième enfant : père de cinq filles, il espère que le petit dernier sera un garçon qui pourra prendre sa succession afin de perpétuer l’illustre tradition militaire de la famille. Le destin, toujours farceur, lui donne une autre fille. De dépit, le colonel décide de l’élever comme un homme et la prénomme Oscar François… Quatorze ans plus tard, Oscar est devenue un soldat accompli : bretteur émérite, elle ne manie pas moins bien pistolets et fusils.

Les relations de son père auprès du Roi Louis XV lui permettent, grâce à son passé illustre de soldat fermement dévoué à la Couronne de France, de faire entrer Oscar dans la Garde Royale avec le grade de Capitaine. Oscar se retrouve ainsi « garde du corps » de la jeune princesse tout juste arrivée d’Autriche pour épouser le futur Louis XVI afin de sceller enfin la paix entre deux nations qui se sont trop longtemps fait la guerre aux dépends de leur population respective.

Entre Oscar et Marie-Antoinette naîtra une amitié indéfectible qu’on verra peu à peu ternie par les complots de la noblesse et à laquelle l’Histoire mettra un point final de la manière qu’on sait…

Si l’auteur du manga original, Riyoko Ikeda, reste un monument du genre, cette histoire-là s’affirme comme une pièce maîtresse de son œuvre. Après avoir été un énorme succès de l’édition, La Rose de Versailles (Versailles no Bara ; 1972-1973) connut une adaptation au théâtre en 1974 par la troupe exclusivement féminine Takarazuka pour plus de 600 représentations ; puis en série télé à la fin des années 70 qui se vit par la suite réédité en long-métrage. Le réalisateur français Jacques Demy (1931-1990) en fit un film lui aussi, mais c’est une autre histoire… Diffusée en France dans le défunt Récré A2, cet anime trouva assez de succès auprès du jeune public pour qu’on puisse avoir droit à la série complète en DVD chez IDP – ce qui est une très bonne chose.

Shôjo, mais aussi drame et roman historique, Lady Oscar explore une époque charnière de l’histoire de France sans fioritures ni concessions et tout le monde y en prend pour son grade. Si au début les choses se présentent comme on s’y attend – méchants nobles profitant des faveurs du Roi qui opprime le pauvre peuple sans défense –, les événements prennent peu à peu une apparence plus mitigée, moins manichéenne et au final tout aussi instructive que passionnante. Par exemple, on y voit tels quels les véritables félons du moment, Robespierre (1758-1794) en tête, qui profitèrent d’une conjoncture particulière pour mener leur coup d’état ; mais on y découvre aussi leurs victimes, dont la famille royale qui écopa à un âge bien trop jeune d’une couronne ruinée sans qu’on lui demande plus son avis qu’à n’importe quels autres monarques et alors même que le systéme sclérosé de l’Ancien Régime ne lui laissait en fin de compte qu’assez peu de marge de manœuvre pour redresser la barre.

Mais surtout, le spectateur découvrira une cour royale faite de complots en tous genres, tous plus mesquins les uns que les autres, où l’honneur de la noblesse ne sert plus que de prétexte pour de viles joutes de prestige et d’apparat afin de tirer tout le jus de cette vache à lait que représente le pays affamé. Les choses ne se présentent pas franchement mieux du côté du peuple où les basses classes sociales font tout pour se rapprocher de cette Cour des Damnés afin d’en récolter le plus de fruits possibles avec un total mépris pour leur prochain, famille comprise. Dans ce décor affligeant de connerie humaine, se croiseront des personnages historiques et d’autres fictifs pour le plus grand bonheur de ceux qui aiment les relations psychologiques et sentimentales tortueuses…

De son côté, Oscar fait de son mieux pour rester un officier intègre et irréprochable. Mais ce n’est pas simple de devoir jouer au bonhomme quand on est une fille, et dans ces temps troublés où le prestige de la noblesse s’étiole toujours plus à chaque jour, elle a un sacré boulot. Entre les complots de Madame Du Barry – maîtresse de Louis XV et par conséquent « Reine » de France de facto – ou ceux du Duc D’Orléans – cousin du Roi et donc héritier potentiel de la Couronne au cas où il arriverait malheur à l’Héritier – elle comprend vite qu’il y a quelque chose de pourri dans le Royaume de France : cette initiation douloureuse aux mœurs abâtardis de la Cour fera peu à peu pencher son cœur vers le peuple d’où vient son fidèle ami d’enfance André, servant de la famille de Jarjeyes. Inutile de préciser de quel côté elle se trouvera pendant le climax final, vous avez compris ; la manière, par contre, apportera son lot de surprises et c’est là qu’on verra un dénouement très attendu mais malgré tout surprenant de la longue disposition des pièces sur l’échiquier durant les 40 épisodes de la série.

Mais il n’y a pas que les luttes de pouvoir car les sentiments tiennent une place prépondérante dans ce récit, shôjo oblige : que ce soit l’amour déçu d’Oscar pour le Comte Fesner de Suède dont l’affection, pourtant interdite, va à Marie-Antoinette qui n’a pas le droit de la lui rendre, ou bien les sentiments tout autant proscrits d’André pour la fille de son maître, ce thème-clé de l’histoire se voit ici mis en scène avec brio et tout aussi bien orchestré sans pour autant tomber dans le larmoyant soporifique de certaines séries US bon marché. Les événements prennent ainsi une dimension tragique inattendue dans ce genre de contexte historique, et qui finira mal – très mal…

Brillante adaptation d’un manga qui représente un sommet du shôjo d’une époque, Lady Oscar reste encore aujourd’hui une production tout aussi passionnante qu’éclairante, dans tous les sens du terme. Mais c’est aussi l’occasion d’examiner en détail le travail d’un réalisateur de tout premier plan de l’industrie de l’animation japonaise, qui a récemment disparu mais nous a laissé là un incontournable.

Note :

Cet anime est tiré du manga La Rose de Versailles de Riyoko Ikeda, disponible en trois tomes aux éditions Kana.

Lady Oscar, Osamu Dezaki, 1979
IDP, 2006
41 épisodes, env. 30 € l’édition intégrale collector

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka


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