Posts Tagged 'road movie'

Thelma et Louise

Jaquette DVD du film Thelma & LouiseThelma, femme au foyer, s’ennuie ferme alors que son mari autoritaire et macho vend des tapis, même le week-end. Louise, serveuse dans un café, cache son passé même à Louise, pourtant sa meilleure amie. Elles quittent toutes les deux leur petite ville pour trois jours de pêche dans un chalet de montagne. Mais avant d’arriver à destination, elles rencontrent un ivrogne qui tente de violer Louise.  Et leur petite escapade tranquille entre amies devient soudain une cavale effrénée à travers tout le pays…

À une époque où la condition de la femme – hélas toujours notoirement inférieure à celle de l’homme – prend autant de place dans les journaux, il peut s’avérer utile de se rappeler l’existence d’un film comme Thelma et Louise car, dans les grandes lignes, il cristallise avec 20 ans d’avance les préoccupations actuelles. Encore qu’il semble plus juste de considérer ces dernières comme persistantes depuis trop longtemps puisque le discours qui sous-tend ce film résonne, et avec raison, depuis un demi-siècle au bas mot : en fait, Thelma et Louise soulignait surtout en son temps l’échec que connut le féminisme pour se faire entendre de l’audience masculine – ou du moins d’une part de celle-ci.

Si certains n’hésitent pas à dire que la faute de cet échec revient à une méthode de protestation qui s’est affirmée bien trop bruyante pour ne pas lasser, il semble néanmoins assez juste de dire aussi que les choses ne changent pas du jour au lendemain et que les mentalités évoluent moins vite que les lois. Toutes mes excuses pour enfoncer ainsi une porte aussi grande ouverte mais le rappel me semblait pertinent. Ce qui n’empêche nullement Thelma et Louise de s’afficher en bonne place dans la liste des films culte, en particulier pour l’ode qu’il fait à la liberté et à l’accomplissement de soi – deux thèmes qui, soit dit en passant, restent assez sous-jacents de celui du féminisme déjà mentionné.

Mais on y trouve aussi un voyage à travers les plaines de l’Ouest américain, de toute évidence encore un peu sauvages, qui prend assez vite des allures de « chevauchée fantastique » et croise au moins un autre mauvais genre, le polar, tout en flirtant avec la comédie pour mieux faire avaler la pilule du drame ici joué. Et puis c’est surtout l’histoire d’une amitié entre deux femmes dont on ne sait plus laquelle joue le rôle de Bonnie et laquelle celui de Clyde : peut-être se le partagent-t-elles après tout…

Si Thelma et Louise s’affirme encore et toujours comme un film tout à fait actuel, il reste aussi un récit admirablement orchestré où, dans le très court instant qu’il suffit à une balle pour jaillir du canon d’un revolver, le quotidien le plus banal bascule soudain dans une odyssée dont on ne revient pas entier.

Récompenses :

Oscar du cinéma : Meilleur scénario original (Callie Khouri)
Golden Globes : Meilleur scénario (Callie Khouri)
David di Donatello : Meilleure actrice étrangère (Geena Davis) & Meilleure actrice étrangère (Susan Sarandon)

Thelma et Louise, Ridley Scott, 1991
MGM / United Artists, 2003
129 minutes, env. 9 €

– d’autres avis : Ciné-Club de Caen, Libération, La Pellicule brûle, CinéCritiques
– l’article de Marc-Benoît Créancier sur Il était une fois le cinéma

Publicités

Overman King Gainer

Jaquette DVD de l'édition française intégrale de la série TV Overman King Gainer« Chapitre Un : La Voie de la Renaissance

Il y a bien longtemps, un Grand Bouleversement se produisit sur Terre.

Il fut causé par l’homme, car la civilisation était allée trop loin.

Ceux qui survécurent au Grand Bouleversement reconsidérèrent leur mode de vie, et finirent par comprendre leur responsabilité.

Afin d’assurer la survie de la planète sur le long terme, ils firent serment de vivre de manière à ne plus la blesser. Ils abandonnèrent les terres les plus fertiles et les plus accueillantes aux plantes et aux animaux pour habiter là où le climat était le plus hostile, dans de vastes communautés sous dômes appelées Domepolis

On dit que cela arriva il y a prés de 2500 ans. »

Ainsi, les Chemins de Fer Sibériens deviennent la puissance dominante dont dépendent toutes les Domepolis pour leur approvisionnement. À cette tyrannie, certains préfèrent l’Exode, soit la fuite vers des contrées plus giboyeuses. Ce que les Chemins de Fer interdisent formellement…

Gainer Sanga est un jeune champion de jeux vidéos connu sous le nom de King Gainer, jusqu’à ce qu’il soit mis en prison par des agents des Chemins de Fer pour suspicion d’organisation d’Exode. Là, il rencontre Gain Bijô, un Spécialiste de l’Exode : très vite, celui-ci s’évade avec le jeune Gainer. Au château du Duc Medaiyu, maître de la Domepolis, ils volent un Overman, une machine de guerre vestige de la technologie prodigieuse des temps anciens.

Ensemble, ils organisent le plus vaste Exode de l’Histoire. Mais les autorités des Chemins de Fer ne peuvent pas laisser fuir ces rebelles à leur autorité : une course-poursuite sanglante commence sur la toundra. Bientôt les rejoignent des troupes d’élite commandées par le capitaine Ashuam, qui a de vieux comptes à régler avec Gain Bijô…

Overman King Gainer évoque un peu le « meilleur des deux mondes » car on aura rarement vu se côtoyer d’aussi prés deux concepts à la fois fondamentaux mais pourtant presque antagonistes de l’animation nippone : en effet, les « super robots » et les « mechas réalistes » se trouvent ici réunis en une symbiose bizarrement attrayante et assez inattendue compte tenu de leur divergence profonde. Si les premiers – comme Mazinger Z (Go Nagai ; 1972), Gaiking (Tomoharu Katsumata ; 1976) ou Baldios (Kazuyuki Hirokawa ; 1980) – se veulent résolument pro-technologiques mais se montrent pourtant peu réalistes en même temps, tout aussi paradoxal que ça puisse paraître, les seconds évoquent plutôt un certain retour aux sources de la science-fiction classique qui, en reposant sur des éléments techniques et scientifiques crédibles, dénonce souvent les dérives du progrès – Gundam (Yoshiyuki Tomino ; 1979), Patlabor (Mamoru Oshii & Naoyuki Yoshinaga ; 1988), Gasaraki (Ryousuke Takahashi ; 1998) – de sorte que ces deux « espèces » d’animes représentent un peu les deux facettes d’une seule et même pièce.

Si les « mechas réalistes » ont dominé sans contestation possible les années 80, on observe depuis une vingtaine d’années une résurgence des « super robots » avec des créations telles que l’ensemble des productions qui constituent la Brave Saga (plusieurs réalisateurs ; 1990-2000) ou encore le tout récent Gurren Lagann (Hiroyuki Imaishi ; 2007) de sorte que le petit écran japonais se partage, plus ou moins équitablement, entre l’un et l’autre des genres en les tenant séparés d’une limite assez nettement définie. Ce n’est pas le cas d’Overman King Gainer et ce n’est probablement pas un hasard si cette série nous vient de celui qui fut l’auteur de la plus grande révolution du genre « mecha » il y a maintenant plus de 30 ans, car peu de gens auront compris l’immense potentiel de ce domaine précis aussi bien que Yoshiyoki Tomino. Il vaut d’ailleurs de rappeler qu’il inventa le concept même de l’hybridation de ces deux genres en réalisant Heavy Metal L-Gaim (1984)…

Compte tenu du contexte bien assez réaliste de l’univers mis en scène – qui ne va pas sans rappeler la série de romans La Compagnie des Glaces (1980-1992) de G.-J. Arnaud – un tel compromis de genres semble pouvoir s’expliquer par la troisième Loi de Clarke stipulant que toute technologie assez avancée prend nécessairement des allures de magie, même si la formulation en reste un peu maladroite. Ainsi a-t-on droit à des mecha designs qui figurent parmi les plus innovants depuis une bonne décennie au bas mot, et, à nouveau, ce n’est probablement pas un hasard si cette série est la création d’un Tomino qui toujours repoussa le concept mecha à ses limites graphiques – notamment à travers Aura Battler Dunbine (1983), Brain Powerd (1998) ou Turn A Gundam (1999).

Cette fois, cependant, le pur délire visuel se double aussi de concepts tout autant originaux qui permettent de pousser la narration sur des routes alors très rarement vues dans le genre anime, du moins pour ce qui est de la branche mecha de cette culture, car si certains Overmen permettent de figer le temps ou de manipuler la gravité, d’autres ont le pouvoir de rendre les pensées de chacun audibles pour tous ou bien de matérialiser les pires cauchemars de l’ennemi. Des armes particulièrement dévastatrices, sans conteste possible, mais aussi de belles opportunités pour explorer les faces sombres de l’humain ainsi que de remettre en question certaines des productions précédentes d’un auteur qui a fait du chemin et a certainement pris le temps de réfléchir à ses œuvres passées – cet Overman qui pousse ses victimes à la télépathie/empathie forcée n’est-il pas le versant sombre du concept newtype de Gundam après tout ? et que dire du titre de la série qui est le nom du pilote et pas celui de son mecha, dont on ignore la désignation exacte en fait ?

Mais si Overman King Gainer fourmille de clins d’œil à l’œuvre la plus célèbre de Tomino, dés le générique d’ailleurs, et jusque dans l’ambiguïté de l’identité du héros véritable de l’histoire, et j’en oublie, comme le concept d’une planète Terre dévastée par la folie des hommes, il faut malgré tout se rendre à l’évidence : cette série ne se prend pas au sérieux – et même pas du tout. Outre le générique déjà cité, qui compte parmi les plus barrés que j’ai vu depuis Brain Powerd, cette production détonne par son humour omniprésent. Ce qui reste assez caractéristique d’une facette en général peu soulignée de son réalisateur, dont l’œuvre prise dans son ensemble présente nombre de productions situées dans un tel registre. Qu’il ne faille pas y voir une création frivole pour autant, car un des nombreux messages de cette série ne va pas sans rappeler le très recommandable film Avalon (2001) de Mamoru Oshii : en effet, de champion de jeux vidéo, de la vie virtuelle donc, King Gainer devient peu à peu un champion de la vie « réelle » à travers l’école de la lutte pour la liberté, hypothèse que corrobore d’ailleurs le titre du tout dernier épisode, Gain Over (1).

De plus, on distingue assez nettement de nombreux clins d’œil à des productions passées qui sont devenues piliers du genre, telles que les mechas de type Silhouette Engines qui ne vont pas sans rappeler certains des engins les plus délirants de Dougram (Ryousuke Takahashi & Takeyuki Kanda ; 1981) ou de Xabungle (Tomino ; 1982) ou bien l’artiste Meeyan dont les chansons incitent les populations des domepolis à l’Exode, une référence assez évidente au concept Macross (Noboru Ishiguro ; 1982) – référence que, justement, Sunrise exploite aussi au même moment dans Mobile Suit Gundam Seed (Mitsuo Fukada ; 2002) – : ainsi, Overman King Gainer prend l’allure d’une sorte d’anthologie du genre mecha considéré dans sa globalité, sans plus aucune barrière d’aucune sorte entre ses deux branches principales.

Pas de conclusion possible sans évoquer les splendides qualités artistiques de la réalisation. Outre les somptueux mecha designs déjà évoqués, on retiendra une animation de très bonne facture pour une production destinée au petit écran, malgré quelques faiblesses sporadiques ici et là, ainsi que des chara designs très soignés – surtout au niveau des costumes, dont certains ne vont pas sans rappeler le travail de Jean « Moebius » Giraud, et surtout son œuvre-phare Arzach (1975-1976) – ainsi qu’une atmosphère globale très immersive, qui rappelle souvent l’architecture de fer du XIXe siècle pour ses décors mais aussi certaines parures. Pour ceux d’entre vous qui sont rebutés par une narration plutôt étalée dans le temps, où le scénario prend son temps pour arriver à une conclusion épique haute en couleurs, il y a de bonnes chances que la créativité globale de cette production soit une bonne compensation, en particulier au niveau de sa ménagerie de mechas qui propose au moins une nouvelle machine par épisode en moyenne, comme dans toute bonne série de « super robots » qui se respecte.

Aucun mechaphile ne saurait rater ça !

(1) mais on peut aussi évoquer certaines déclarations récentes du réalisateur qui en 2009, lors d’une conférence de développeurs de la CESA, n’a pas caché sa désaffection pour le jeu vidéo – média qui selon lui ne sert qu’à faire perdre leur temps aux gens : il réitéra ces propos lors d’une interview accordée à Anime News Network.

Notes :

Une adaptation en manga, sous le même titre, se trouva un temps disponible en France chez Asuka avant de passer chez Kaze Manga.

Dans l’épisode 15, Gainer est bousculé par un homme alors qu’il se trouve à une gare mais l’animateur a omis d’inclure le cellulo du personnage qui le pousse, donnant ainsi l’impression que Gainer est tiré par une main invisible.

L’Overman King Gainer apparaît dans le jeu vidéo Another Century’s Episode 3: The Final (From Software ; 2007) pour la PlayStation 2 et dans Another Century’s Episode: R (même développeur ; 2010) pour la Playstation 3. Il fit ses débuts dans la série des Super Robot Wars (1991-aujourd’hui) dans Super Robot Wars Z (2008) et apparut aussi dans Super Robot Wars K (2009) pour la Nintendo DS.

Overman King Gainer, Yoshiyuki Tomino, 2002
Kaze, 2006
26 épisodes, env. 15 € l’intégrale en Édition limitée 6 DVD

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

Monsters

Affiche française du film MonstersUne sonde de la NASA s’écrase dans la jungle mexicaine, libérant sur terre des particules d’une forme de vie extra-terrestre. Six ans plus tard, le Mexique et le Costa-Rica sont devenus des zones de guerre désertées par les populations locales, mises en quarantaine et peuplées de créatures monstrueuses. Un photographe est chargé d’escorter une jeune femme à travers cette zone dévastée. Seuls sur la route, ils vont tenter de rejoindre la frontière américaine…

Les films de monstres s’articulent dans l’écrasante majorité des cas autour des mêmes clichés : une créature apparaît dans une zone habitée où il provoque un carnage à grand coups d’effets spéciaux et pyrotechniques jusqu’à ce que la cavalerie arrive et abatte enfin la créature surgie du fond des âges ou bien de l’univers. Inutile de citer des titres. Parfois, le monstre n’est pas seul mais accompagné de quelques autres congénères en une variation somme toute bien mineure. Bref, ce genre se caractérise par une stérilité totale tant sur le plan des idées – soit un niveau problématique inexistant – que sur celui des émotions – c’est-à-dire d’un intérêt cinématographique nul. Pour faire court : en voir un, c’est les voir tous…

Mais alors que ce genre semblait enfermé pour toujours dans la redite permanente, ses aficionados – ainsi que des spectateurs moins habitués – eurent l’assez bonne surprise de voir arriver un certain Cloverfield (Matt Reeves ; 2008) : s’il n’inventait rien, celui-ci présentait au moins l’avantage d’une réalisation moins conventionnelle, bien que pas vraiment innovante (1), tout en focalisant son récit sur les relations entre les personnages au lieu des effets spéciaux et de l’action pure. Hélas, les protagonistes principaux de l’histoire étant de simples jeunes gens sans réel passé ni problèmes concrets, la portée émotionnelle de cette production s’avérait vite assez limitée. Il reste néanmoins un film plaisant et dont l’originalité de l’approche lui permet de sortir du lot.

Pour Monsters, son premier film dont il signe aussi le scénario, Gareth Edwards adopte une approche assez comparable dans le sens où il focalise son récit sur les personnages au lieu des monstres et des effets pyrotechniques – ces derniers s’avèrent d’ailleurs presque absents alors que les autres se montrent à peine. Ici en effet, les monstres sont apparus il y a déjà plusieurs années et font désormais partie du paysage : si la population les craint toujours, elle a malgré tout appris à vivre avec – en quelque sorte du moins. À vrai dire, d’ailleurs, les interventions militaires des autorités locales font plus de tort aux civils que les extraterrestres… C’est la problématique bien actuelle des réfugiés en zone de guerre : quitter sa terre écorchée ou bien tenter sa chance.

Mais Edwards utilise aussi le prétexte d’un film de monstres pour réaliser une sorte de road movie où les deux protagonistes apprennent à se découvrir l’un l’autre. Si leur odyssée à travers la « Zone Infectée » évoque en surface la situation de ressortissants étrangers piégés dans une zone en conflit, leur périple s’affirme en réalité surtout intérieur : pendant cette coupure avec leur quotidien somme toute affligeant de banalité, ils réalisent que ce qui les attend chez eux ne convient en fait pas du tout à leurs aspirations – au point parfois de vouloir tout abandonner, voire de souhaiter presque retourner sur leurs pas… C’est l’autre facette de la pièce évoquée dans le paragraphe précédent, celle des habitants des pays industrialisés qui s’ennuient dans leur confort.

Film intimiste donc, soit un choix pour le moins surprenant compte tenu du (mauvais) genre dont se réclame cette production, Monsters s’avère assez intéressant par un certain aspect expérimental où les créatures, en fin de compte, servent juste de prétexte pour illustrer la réalité de certains habitants de pays défavorisés comme pour justifier une évolution psychologique chez les protagonistes principaux. Si on ne se trouve pas loin du film d’auteur, il aurait tout de même fallu un récit plus abouti sur au moins un des thèmes abordés pour que cette réalisation mérite vraiment un tel titre. Il reste malgré tout un film solide et original dans sa facture, qui déroutera peut-être ceux que son titre aura induit en erreur : pour amateurs de curiosités donc.

(1) cette paternité reviendrait à Peter Watkins, qui aurait inventé le genre du documentaire-fiction avec son film La Bombe (1965)…

Récompenses :

BIFA : Meilleur Réalisateur et Meilleure performance technique.
AFCA : Meilleur premier film (Gareth Edwards).
NBRA : Meilleur film indépendant.

Notes :

L’équipe de tournage, comédiens et réalisateur compris, ne comptait que sept personnes : hormis pour ceux incarnant les deux personnages principaux, tous les acteurs furent recrutés sur place juste avant de tourner leur scène ; pour cette raison, il n’y avait aucun scénario précis mais juste des indications générales pour chaque scène principale. De même, aucune autorisation de tournage ne fut demandée à aucune administration que ce soit : tous les lieux de prises de vue, au Mexique, au Guatemala et au Costa Rica, ainsi qu’au Texas, furent utilisés sans le consentement des autorités locales. Enfin, Edwards conçut et réalisa tous les effets spéciaux lui-même, à l’aide des logiciels ZBrush et 3D Studio Max.

Monsters, Gareth Edwards, 2010
M6 Vidéo, 2011
94 minutes, env. 16 €

– sites officiels : Vertigo Films, Magnet Releasing
– d’autres avis : ToutLeCiné, Gabzz, La Cinémathèque de Phil Siné

Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre

Affiche française du film Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerreDepuis plus de 15 ans, Max erre dans le wasteland. Il se dirige vers une bourgade dont il a entendu parler, Barter Town, ville de troc et d’échange, où il espère pouvoir monnayer une partie de son matériel contre quelque chose de plus utile… Mais une attaque soudaine de pillards le laisse à pied, et il arrive à la cité avec la ferme intention de récupérer ce qui lui appartient : Entité, dirigeante de Barter Town, lui propose un « travail » en échange de son matériel perdu – en fait un assassinat politique pur et simple.

Adulée pour ses scènes d’action surpassant de loin celles des deux autres films de la série, mais jugée infidèle à l’esprit de ces dernières pour sa seconde partie, cette suite à Mad Max 2 : le défi n’a laissé personne indifférent chez les fans de la première heure. On peut néanmoins s’accorder à dire qu’elle présente quelques éléments supplémentaires qui permettent de mieux cerner l’univers de la trilogie tout en le prolongeant à travers l’exposition d’une évolution de cet avenir possible – au contraire de ce qu’affirment les détracteurs du genre, quel que soit le média sur lequel il s’exprime, Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre démontre bien que le post-apocalyptique ne se répète pas sans cesse mais peut très bien esquisser lui aussi, au moins à sa manière, une « Histoire du Futur » (1) ou en tous cas quelque chose qui y ressemble beaucoup.

Le premier de ces éléments, qui saute aux yeux, c’est la civilisation. À la barbarie sauvage et généralisée du volet précédent de la série succède un premier pas vers l’urbanisation soumise à des lois pour assurer le « vivre ensemble » : ainsi Barter Town se pose en lieu d’échanges et de troc – balbutiement du commerce qui contribua beaucoup, dans l’antiquité, à permettre l’enrichissement des cultures à travers la transaction des biens. Mais cette ville en reste à un stade assez primitif sous ses illusions de technologies mues par énergie à base de fientes de porcs dont est extrait le méthane, un gaz à fort rendement explosif : par exemple, les différents se règlent sous le « Dôme du tonnerre » par un affrontement direct entre les deux partis en désaccord, dans ce qui a tout l’air des jeux du cirque romains ; les conflits personnels et vendettas de tribus trouvent là de quoi se résoudre sans dommages collatéraux, de manière presque pacifique donc.

Cette civilisation basée sur une forme primitive de commerce se double naturellement de prémisses de société de consommation, ou assimilés. Outre l’utilisation d’énergie déjà évoquée, on y trouve des harangues de vendeurs farcies de ce qu’on peut appeler des slogans publicitaires – même s’il s’agit surtout de vestiges de la civilisation précédente qui transparaissent à travers ceux qui en conservent le souvenir. Il y a aussi des enseignes lumineuses, pour les bars notamment – même si ça semble assez anecdotique sur le fond. Mais on peut aussi voir des jeux sous forme d’une sorte de loterie avec son cortège d’hôtesses en petite tenue comme dans les émissions télévisées aujourd’hui : une « Roue de la Fortune » destinée à résoudre un autre genre de conflit, celui de l’accord non respecté – la sentence va du pardon à la mort, avec toutes les étapes intermédiaires. Max aura bien sûr à l’affronter et, pour une fois, il aura de la chance : j’y reviens plus loin…

Et toute cette politique – puisque ce terme désigne avant tout l’art de régir la cité – s’accompagne bien sûr de son cortège d’accords, d’arrangements, de rivalités pour le pouvoir, de complots enfin… Car Entité ne dirige pas Barter Town seule : la production du précieux méthane se trouve entre les mains de Maître Bombe qui sait combien cette civilisation dépend de lui, de ses cochons et de son bon vouloir à en extirper ce dont Barter Town tire sa modernité. On en revient à la problématique de départ de la série des Mad Max : l’énergie comme base incontournable de la civilisation industrielle, que les politiciens de jadis poussèrent au désastre suite à leur gestion lamentable – échec qui semble ici bien près de se répéter. Ainsi Au-delà du dôme du tonnerre s’articule-t-il autour de cette simple question : les habitants de Barter Town peuvent-ils vraiment attendre une solution d’un moyen qui s’est en fin de compte avéré un fiasco ?

L’actualité récente a bien démontré que non. Entre d’une part les privilèges que s’octroient les puissants en refusant de partager leurs richesses, seules à même de permettre d’envisager des technologies nouvelles et moins tributaires des énergies non renouvelables, mais aussi d’autre part à travers la troisième guerre du Golfe, dont on sait bien qu’elle a surtout servi pour les compagnies américaines à mettre la main sur les gisements pétrolifères d’Irak, c’est notre système politique global qui s’avère défectueux ; en bref, notre rapport à l’autre, à ses besoins et à leur expression comme à leur satisfaction – c’est-à-dire la nécessité de réinventer la démocratie au final : dans Au-delà du dôme du tonnerre, les habitants de Barter Town n’ont recréé la civilisation que pour reproduire les schémas autophages responsables de la destruction de l’ancien monde ; leurs modes de pensée restent inchangés et c’est bien ce qui les menace…

Voilà pourquoi le film s’oriente par la suite, d’une manière somme toute assez logique, je veux dire sur le plan narratif comme sur celui des idées, vers cette deuxième moitié tant décriée par les fans de la première heure. Peut-être parce que leur découverte de la série des Mad Max remonte à leur adolescence, puisqu’on se penche rarement sur ce genre de productions avant cet âge, qui d’ailleurs se caractérise souvent par un état d’esprit assez misanthrope : si les deux premiers films de la trilogie correspondent assez bien à cette conception de la vie, ce troisième s’oriente dans une direction bien différente, d’une part à travers les divers éléments déjà évoqués – mais qui restaient assez dans la continuité des réalisations précédentes pour ne pas décevoir les attentes – et d’autre part avec la prochaine rencontre de Max dans son odyssée – des jeunes gens et des enfants bien à l’abri dans une oasis au milieu du wasteland résidu de l’apocalypse qui a englouti la civilisation.

Bien que pour le moins surprenant, car en apparence hors de propos par rapport au reste de l’histoire mais en réalité dans sa continuité logique, cet élément représente bien sûr l’espoir de la fondation d’un monde nouveau à travers les yeux d’enfants affranchis des erreurs de leurs parents – ces adultes qui ont certes connu le monde d’avant mais qui ont ici disparu, laissant ainsi leur progéniture libre du poids d’un passé où prennent racine ces passions responsables de la chute de la civilisation. C’est donc une vision positiviste que propose ce troisième opus, en ouvrant l’univers de Mad Max vers un avenir prometteur ; aspect renforcé par l’influence de ces enfants sur Max lui-même : en les guidant hors de l’oasis, image évidente du giron de la mère, il en fait des adultes et remplit ainsi ce rôle du père que lui a jadis volé le gang des « Aigles de la Route » en assassinant sa famille (2) – à travers cet ultime épreuve, Max trouve une forme de rédemption, de salut qui lui permet d’effacer enfin ses cicatrices.

Ce sont donc d’assez nettes évolutions que propose en fin de compte Au-delà du dôme du tonnerre, à la fois sur l’univers de Mad Max comme sur Max lui-même : en ouvrant le récit – pris dans la globalité que représente les trois films – vers un avenir où le plus beau viendra sans aucun doute, mais aussi en dépeignant un personnage principal redevenu héros car enfin parvenu à vaincre ses démons, Au-delà du dôme du tonnerre s’affirme comme le plus brillant des opus de la trilogie, et une conclusion (3) bien à la hauteur d’une série devenue un classique incontesté de la science-fiction au cinéma.

(1) dans le vocable de la science-fiction, terme désignant une suite de récits qui dépeignent un avenir en évolution et dont chaque histoire permet d’en explorer un segment.

(2) élément narré dans le tout premier Mad Max.

(3) conclusion longtemps restée définitive mais qui connaîtra très certainement une séquelle, Mad Max 4: Fury Road, dont la sortie est planifiée aux États-Unis pour 2012.

Note :

Si on sait depuis le prologue de Mad Max 2 : le défi que la situation politique internationale esquissée dans le tout premier Mad Max a dégénéré jusqu’à une guerre entre les deux grandes puissances de cet avenir hypothétique, c’est seulement dans Au-delà du dôme du tonnerre qu’est confirmé l’usage d’armes nucléaires au cours de ce conflit. Cet élément a priori anecdotique – du moins à cette époque où le spectre d’une troisième guerre mondiale, entre les USA et l’URSS, restait vivace – soulève néanmoins un problème épineux : un tel conflit ne devrait en théorie laisser aucune forme de vie sur la planète – hormis certaines espèces insensibles aux radiations, comme les scorpions. Pourtant, ce film démontre bien qu’il y a eu des survivants…

En laissant de côté le fait que le seul moyen de prouver qu’une guerre nucléaire détruirait effectivement toutes formes de vie sur Terre serait d’en lancer une, expérience bien sûr impossible à envisager, la seule explication qui s’offre est que cette guerre ne vit qu’un usage limité des armes nucléaires – disons assez pour détruire les villes principales mais trop peu pour rendre le monde inhabitable – avant que la chaîne de commandement des deux pays en conflit s’effondre en totalité, rendant ainsi la poursuite des bombardements impossible ; par la suite, les gangs devenus pillards plus ou moins organisés auraient achevé ce qu’il restait de la civilisation.

Ceci explique pourquoi il est fait plusieurs mentions de l’apocalypse nucléaire au cours du film : des missiles sont bien tombés, des gens en ont vu, mais il y a eu des rescapés pour le dire et transmettre la mémoire de cette fin du monde aux survivants et aux nouvelles générations. C’est dans les limites qui sont les miennes la seule explication possible que j’ai pu trouver aux divers éléments présentés dans le film.

Chroniques de la série Mad Max :

1. Mad Max
2. Mad Max 2 : le défi
3. Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre (le présent billet)

Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre (Mad Max Beyond Thunderdome)
George Miller & George Ogilvie, 1985
Warner Home Video, 2008
107 minutes, env. 10 €

– d’autres avis : Critictoo, Ciné Borat
– Mad Max Movies : site de fans avec de nombreuses FAQ (en anglais)

Mad Max 2 : le défi

Affiche française du film Mad Max 2 : le défiLa civilisation a fini de s’effondrer, laissant place au chaos et à la désolation. Et l’homme a commencé à se nourrir de l’homme. Sur les routes, c’est le règne des pillards, tous prêts à s’entretuer pour un simple bidon d’essence. Max erre sur ces langues de bitume depuis des années ; les wastelands lui semblent sans fin, tout comme les vermines qui lui donnent la chasse pour ses quelques gouttes de carburant. Jusqu’à ce qu’un jour il trouve une raffinerie artisanale tenue par un groupe bien décidé à fuir cet enfer…

Au contraire de ce que croient beaucoup de gens, suite aux informations peut-être pas tout à fait erronées mais à tout le moins discutables des synopsis présentés sur la jaquette des VHS du film, l’histoire de Mad Max 2 ne se situe pas après une guerre nucléaire ; d’ailleurs, les premières minutes du film qui présentent une brève explication des événements ayant mené le monde à l’agonie ne se trouvent pas dans la version originale australienne – sans oublier que ce prologue reflète les souvenirs d’un vieillard mourant qui était encore enfant au moment où les faits qu’il décrit se sont produits, et pour autant qu’il ne déforme pas ce que lui ont dit des adultes. Tout au plus peut-on conclure que la situation décrite dans le premier film de la série a simplement dégénéré jusqu’au point de non-retour… (1)

Et c’est là que cette suite trouve sa limite en fin de compte. Après nous avoir montré comment un héros – ou plutôt un personnage principal, ce qui n’est pas tout à fait la même chose – finit par craquer jusqu’à devenir un anti-héros – ce qui se trouvait assez bien dans l’air du temps après tout – George Miller s’enlise en quelque sorte dans la redite avec ce second opus : s’il prolonge l’histoire de cet univers, il n’ajoute rien sur le plan humain – ou si peu… On y distingue malgré tout quelques ilots de raison plus ou moins anachroniques dans ce monde de brutalités et de violences devenues normes, où ne subsistent plus que les instincts les plus primaires et notamment celui de la survie – qui n’a jamais été une bonne base de récit pour commencer.

Toutefois, le succès de cette production a permis de démocratiser des idées certes plus ou moins déjà vues au cinéma mais dont l’impact sur l’inconscient collectif était resté somme toute assez mineur (2). Peut-être étaient-elles arrivées trop tôt, dans un climat peu propice à la propagation de la peur du manque de pétrole : au contraire de celles-ci, et en arrivant après les deux premiers chocs pétroliers, c’est-à-dire après que le monde ait frôlé la catastrophe deux fois, Mad Max se plaçait dans le registre du réel, ou du moins du possible ; il n’était pas que le fruit de l’imagination débridée d’artistes misanthropes et pessimistes mais bel et bien l’expression d’un avenir presque palpable…

Pourtant, Mad Max 2 ne disait rien que la science-fiction littéraire n’avait jamais dit, surtout dans les années 50 et 60 où de nombreux récits dépeignaient les conséquences d’une guerre nucléaire entre les deux grandes puissances – soit une autre forme d’apocalypse – : les survivants s’y heurtaient à des hordes de pillards sanguinaires dans les ruines d’un monde retourné à la barbarie des temps anciens. Néanmoins, Mad Max 2 parvint à rendre le post-apocalyptique crédible : à travers un cocktail bien dosé d’action motorisée, de costumes en cuir clouté et de bolides rapiécés de bric et de broc, il dépeignait un monde « d’après » furieusement tangible ; c’est le privilège des images que de pouvoir rendre plausible la folie la plus sauvage.

Voilà pourquoi, s’il n’invente rien et au lieu de ça se contente de prolonger le film qui le précède sans proposer une évolution quelconque de son « héros », Mad Max 2 reste une production plutôt intéressante en fin de compte : en dépeignant de manière réaliste un monde définitivement mort (3), il devient l’archétype d’une branche bien particulière de la science-fiction qui n’avait jusque-là jamais trouvé d’incarnation « populaire » et demeurait ainsi en quelque sorte élitiste. Trouver une idée inédite, c’est bien, mais la propager, c’est mieux – autrement, elle reste stérile et il n’y a rien de plus triste qu’une idée dépourvue de descendance.

En dépit d’un fond assez inexistant, Mad Max 2 se rattrape donc par sa forme hors du commun : d’abord objet de culte pour d’innombrables cinéphiles, il a vite touché l’inconscient collectif pour devenir la norme d’un genre jusqu’à ce moment-là assez mal connu. En sont témoins les innombrables productions qui l’ont suivi, sur la plupart des médias, en se réclamant du post-apocalyptique et en utilisant des ficelles scénaristiques et visuelles comparables.

Ce qui, pour le coup, représente une descendance bien plus qu’honorable – surtout pour une œuvre qui, au départ, n’aspirait peut-être pas à tant…

(1) toutefois, les connaisseurs se rappellent certainement que plusieurs passages du film suivant de cette trilogie mentionnent de manière explicite une guerre nucléaire : il semble donc que ce troisième opus se rende coupable d’un retcon ; à moins que l’apocalypse nucléaire ne se soit pas encore produite au moment du second film : après tout, rien ne permet d’affirmer avec certitude que le monde entier se trouve réduit à l’état de wasteland et que la région où se situe cette histoire n’est pas tout simplement une vaste zone de non-droit – un détail étaye cette hypothèse : le groupe que rencontre Max veut fuir cette région pour une autre, présentée par un des personnages comme plus accueillante, ce qui implique qu’il existe encore au moins des poches de civilisation.

(2) je pense en particulier à des productions comme Le Dernier Rivage (On the Beach ; Stanley Kramer, 1959) ou Panique année zéro (Panic in Year Zero! ; Ray Milland, 1962) mais aussi Terre brûlée (No Blade of Grass ; Cornel Wilde, 1970) ou bien New York ne répond plus (The Ultimate Warrior ; Robert Clouse, 1975) ou encore La Course à la mort de l’an 2000 (Death Race 2000 ; Paul Bartel, même année) ; on pourrait citer d’autres titres.

(3) ce qui n’était pas le cas du film précédent : en dépit de tout son pessimisme, on pouvait toujours se dire que les choses finiraient par s’arranger un jour – même si ça restait assez improbable.

Chroniques de la série Mad Max :

1. Mad Max
2. Mad Max 2 : le défi (le présent billet)
3. Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre

Récompense :

Grand Prix du Festival international du film fantastique d’Avoriaz en 1982.

Mad Max 2 : le défi (Mad Max 2: The Road Warrior), George Miller, 1981
Warner Home Video, 2010
91 minutes, env. 10 €

– d’autres avis : Traqueur Stellaire, Scifi-Universe, Horreur, Écran Large
– Mad Max Movies : site de fans avec de nombreuses FAQ (en anglais)

Mad Max

Affiche originale du film Mad MaxQuelques années à peine après maintenant… Sur les routes striant le désert ne règne plus que chaos et violence : les gangs de motards disputent sans cesse le moindre bout de terrain aux policiers pilotes d’intercepteurs, symboles d’une loi en faillite et d’une justice expéditive. Max est du côté de l’ordre, lui, et il adore jouer avec ses « proies » lors de duels à morts sur le bitume. Jusqu’à ce qu’il mette au tapis un dangereux hors-la-loi dont les amis sont aussi nombreux que psychopathes…

Il y a à peine un peu plus de 30 ans que Mad Max a déboulé dans les salles obscures, pied au plancher et moteur hurlant, et l’avenir qu’il dépeignait n’a jamais vraiment cessé de se confirmer depuis, bien au contraire. Car dans cet avenir terriblement proche, et même s’il faudra attendre la séquelle pour confirmer l’impression, le tarissement des ressources – en particulier le pétrole – a acculé les états au bord du gouffre, et avec l’affaiblissement des autorités, la citoyenneté s’estompe, c’est-à-dire les bases même de la société : en quelque sorte livrés à eux-mêmes, face aux délinquants qui osent tout mais aussi devant une population découragée par l’impuissance des pouvoirs publics, les flics n’ont plus d’autre choix que d’adopter des méthodes extrêmes, inhumaines… Que faire d’autre ?

Conforme à l’état d’esprit de son époque, où les années 80 pour le moins froides et clinquantes qui s’annonçaient se posaient déjà en porte-à-faux avec la décennie 70 déclinante, Mad Max dépeignait un monde de fureur et de métal rugissant où toutes les valeurs s’étiolent. Toute ressemblance avec notre présent n’a bien sûr rien de fortuit. Après tout, chacun sait que tous ces palabres à propos du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources ne servent qu’à rapporter toujours plus de fric à ceux qui savent commercer sur les angoisses et les terreurs du peuple, non ? George Miller nous présente ici un avis différent : en cette fin des années 70, le problème des ressources en énergie est connu depuis un certain temps déjà, et il nous livre dans ce film sa vision de l’avenir proche, en regard non seulement des prédictions établies par les scientifiques mais aussi des attitudes des grandes puissances – à l’époque plus préoccupées par la guerre froide que par un hypothétique avenir, ce qui du reste se comprend très bien.

Dans cette désintégration de la raison pure, où la grande machine n’en finit plus de grincer sous cette rouille qui la ralentit déjà de façon plus que conséquente, la frontière séparant le bien du mal devient toujours plus floue à chaque jour : elle aussi s’étiole, et bientôt ne reste-t-il plus que les passions primaires à peine dissimulées sous un vernis de reliquat de fausse civilisation. Entre ceux qui y croient toujours, en se voilant plus ou moins la face, et ceux qui n’y croient plus, parce que ces gens-là se trouvent toujours des prétextes, le combat ici décrit prend en fait ses racines dans un passé pour le moins lointain ; finalement, ce qui dérange dans Mad Max, c’est bien moins sa violence – en fin de compte assez sobre dans ses représentations – que sa vision d’un avenir aux accents préhistoriques – et qui paraît tout de même assez exagéré, mais c’est bien le privilège des artistes que de grossir le trait après tout.

Si ce film reste d’une troublante actualité, au moins pour son postulat de départ, il n’en demeure pas moins une image, une représentation d’un possible qui n’adviendra probablement jamais – espérons-le en tous cas – mais qui cristallise néanmoins des terreurs inconscientes et à l’époque encore assez peu répandues même si elles ont fait leur chemin depuis. C’est peut-être d’ailleurs dans de telles productions que trouvent racine les angoisses actuelles quant à l’épuisement des ressources et le réchauffement climatique : sans avoir vu de telles œuvres, le public sait néanmoins ce qu’elles contiennent, ce qu’elles prévoient – à l’image des légendes urbaines, et sans qu’on le prenne jamais vraiment au sérieux, comme toutes les légendes justement, Mad Max s’est peu à peu immiscé dans les esprits, jusqu’à imposer la vision d’un avenir que plus personne ne conteste…

C’est le pouvoir des médias artistiques et des auteurs qui les utilisent. À l’aide d’images fortes et d’idées qui le sont tout autant, et en dépit du décalage avec le réel caractéristique de certaines de leurs productions, ils impriment leurs avertissements, leurs mises en garde : ils nous préviennent de ce qu’il va se passer si… Et on y croit car tout ça nous paraît bien possible en fin de compte – c’est tellement bien fait –, même si on ne se l’avoue pas vraiment, et surtout pas en public. Mais au final, on va faire attention à consommer moins d’eau chaude, moins de gaz, moins d’électricité, à trier nos ordures,… On ne voudrait surtout pas croiser un jour ce spectre aux allures de motard fou sur une autoroute hystérique.

Chroniques de la série Mad Max :

1. Mad Max (le présent billet)
2. Mad Max 2 : le défi
3. Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre

Récompense :

Prix spécial du jury, Festival du film fantastique d’Avoriaz, 1980.

Mad Max, George Miller, 1979
Warner Home Video, 2001
89 minutes, env. 10 €

– d’autres avis : Traqueur Stellaire, Solaris Distribution, Cinétudes, Citizen Poulpe
– Mad Max Movies : site de fans avec de nombreuses FAQ (en anglais)
Mad Max Online, le site officiel du film (en anglais)

American Gods

Couverture de l'édition de poche du roman American GodsÀ peine sorti de prison, Ombre apprend que sa femme et son meilleur ami viennent de mourir dans un accident de voiture et qu’ils étaient amants. Seul et désemparé, il accepte de travailler pour un mystérieux individu qui se fait appeler Voyageur. Entraîné dans une aventure où ceux qu’il rencontre semblent en savoir plus sur ses origines que lui-même, Ombre va découvrir que son rôle dans les desseins de l’énigmatique Voyageur est bien plus dangereux qu’il aurait pu l’imaginer. Car, alors que menace un orage d’apocalypse, se prépare une guerre sans merci entre les anciens dieux saxons des premiers migrants, passés à la postérité sous les traits des super-héros de comics, et les nouveaux dieux barbares de la technologie et du consumérisme qui prospèrent aujourd’hui en Amérique… (1)

Voilà un livre qui aura fait parler de lui. Issu de la plume toujours fluide et inspirée mais aussi pour le moins originale d’un Neil Gaiman qui n’a plus rien à prouver depuis longtemps, du moins dans son registre de prédilection qu’est le fantastique, cet ouvrage nous narre rien de moins qu’une guerre entre divinités. Un tel thème est bien entendu colossal, et rappelle évidemment la plupart des conclusions de mythes traditionnels tels que l’Apocalypse ou le Ragnarök, parmi d’autres… C’est-à-dire un champ d’exploration dont la vastitude dépasse nos limites de simples mortels, et dont la conclusion – croyons-nous bien naïvement – atteindra des dimensions cosmiques à défaut de cosmogoniques.

Car ici, les dieux des mythologies d’antan ont cédé la place aux idoles du modernisme – chaînes de fast-food et de supermarchés, marques de boissons et de plats préparés, canaux télé et hertziens, etc. Avec le recul des religions et de leurs figures tutélaires, ces divinités des temps anciens ont perdu leurs forces et leur grandeur : Odin est devenu un escroc à la petite semaine, Thot et Anubis des croque-morts, Czernobog retraité d’un abattoir, la Reine de Saba une prostituée,… ; inapte à la modernité, Thor a mis fin à ses jours – comme quelques autres. Alors, bien sûr, cette déchéance appelle la haine et la vengeance : pour reprendre leur place dans le cœur des hommes, les anciens dieux préparent un dernier coup d’éclat, une ultime démonstration de force qui pourrait bien sceller le sort de la modernité…

Pourtant, et au contraire de ce que peut laisser penser la conclusion du paragraphe précédent, le propos de ce roman s’articule beaucoup moins autour d’une guerre entre les dieux d’hier et d’aujourd’hui que d’une dénonciation de la société de consommation actuelle dont les divinités – argent, pub, télé, médias, etc – se sont substitués aux objets de culte d’antan et à leurs exigences toujours disproportionnées en regard de ce qu’elles accordaient ; car à ces nouveaux dieux aussi nous sacrifions des choses bien précieuses : notre temps, notre argent, nos relations sociales, et bien d’autres trésors inestimables. Dans ce sens, American Gods est plus qu’un récit fantastique : c’est aussi un reflet fidèle et critique de notre présent.

Mais au-delà de cette constatation, Gaiman nous livre aussi une réflexion pertinente sur notre besoin d’idoles, notre ardeur à consacrer notre vie et tout ce que nous avons de plus cher à des abstractions qui nous dépassent et restent bien loin de nous payer en retour pour tout notre dévouement. En réalité, l’auteur évoque beaucoup moins les excès du modernisme que celui de la nature humaine qui n’a pu s’empêcher de remplacer d’anciennes divinités par de plus nouvelles au fil des siècles, selon qu’elles semblaient lui apporter quelque chose de mieux – comme elle a toujours fait depuis l’aube des temps, en parfaite opportuniste qu’elle est.

C’est aussi une très belle occasion d’examiner de plus près l’immense érudition de Gaiman sur les mythologies traditionnelles des cultures du monde entier – anglo-saxonnes et scandinaves mais aussi africaines et amérindiennes, pour citer les plus présentes dans cet ouvrage. Érudition qui se double aussi d’une compréhension profonde de ses symboles primordiaux – l’exemple de Thor, dieu réactionnaire, violent et borné par excellence, et qui n’a donc pu s’adapter au monde moderne en raison même de ces travers, en est d’ailleurs la parfaite illustration.

Bien plus qu’un autre roman fantastique, American Gods s’affirme en réalité comme une réflexion de fond sur les rapports qu’entretiennent les hommes avec des figures du passé dont ils ne parviennent pas à se défaire et au lieu de ça les transforment pour mieux persister dans leur adoration.

(1) ce quatrième de couverture correspond à celui de l’édition brochée parue Au Diable Vauvert en 2002.

Récompenses :

– Meilleur roman de science-fiction : prix Hugo et Nebula 2002
– Meilleur roman de fantasy : prix Locus 2002
– Meilleur roman fantastique : Bram Stoker Award 2002
– Meilleur roman étranger : prix Bob Morane 2003

Notes :

De nombreux thèmes présents dans ce roman ont été précédemment abordés par l’auteur dans sa célèbre série de comics Sandman parue chez Vertigo de 1989 à 1996 et disponible en France aux éditions Delcourt.

Quand Neil Gaiman commença à rédiger cet ouvrage, ses éditeurs ouvrirent un site web promotionnel proposant un blog où l’auteur décrivait le processus quotidien d’écriture, de révision, de publication et de promotion du roman ; après la sortie du livre, ce blog aborda d’autres centres d’intérêt de son auteur et il est encore régulièrement mis à jour.

American Gods, Neil Gaiman, 2001
J’AI LU, collection Fantastique n° 7350, août 2004
608 pages, env. 9 €, ISBN : 2-290-33041-8

– d’autres avis : nooSFère, Scifi-Universe, Intercal{Air}e, Et puis…, Le Livraire
– le site officiel de Neil Gaiman


Entrer votre e-mail :

Publicités