Posts Tagged 'Robert Heinlein'

Une Porte sur l’été

Couverture de la dernière édition de poche du roman Une Porte sur l'étéIl est le meilleur ingénieur de son temps. Il a inventé le robot à tout faire et créé l’usine qui le construit.

Mais le voilà dépossédé de tout par la trahison de son meilleur ami et de la femme qu’il aimait.

Il s’enfuit dans l’avenir au moyen du long sommeil.

Avec pour seul compagnon Petronius le Sage, le chat qui sait qu’en faisant le tour de la maison, il trouvera, en plein hiver, une Porte qui ouvre sur l’été.

Si on connaît bien Robert A. Heinlein pour ses récits à la fois réalistes et matures, on ignore souvent – ou bien on occulte – qu’il a aussi écrit une certaine quantité d’ouvrages plus légers, en général rédigés pour une audience jeune et qui avaient une vocation assez nettement éducative – ce qu’on appelle souvent les « juveniles ». Une Porte sur l’été présente comme particularité de n’appartenir ni aux uns ni aux autres ; sous bien des aspects, à vrai dire, c’est un roman assez unique, à la fois dans l’œuvre d’Heinlein comme dans le genre de la science-fiction : en fait, il s’approche surtout d’une certaine catégorie de récits classiques – le conte de fées, ou du moins quelque chose qui y ressemble sous plus d’un aspect.

Pourtant, il s’agit bien de science-fiction, et non de fantastique ou de fantasy. Il se trouve juste que la manière dont les divers éléments techniques du récit se juxtaposent les uns par rapport aux autres défie tant la suspension de l’incrédulité qu’on finit par se dire qu’il s’agit bien plus d’une fable que d’un roman – ce qui ne se veut absolument pas une critique, bien au contraire. On retrouve néanmoins en filigrane certains éléments assez typiques d’Heinlein, tant sur certains aspects techniques mineurs du récit que sur divers autres d’ordre social, ou assimilé, qui ne décevront pas ses admirateurs mais charmeront peut-être les nouveaux-venus à cet auteur. Les uns comme les autres, par contre, trouveront quelques occasions de rire.

Voilà pourquoi, en dépit de son statut d’ouvrage à part dans l’œuvre de son auteur, et malgré les reproches souvent assez acerbes qu’il reçoit, Une Porte… s’avère en fait un récit tout à fait recommandable, et peut-être même tout autant réussi que n’importe lequel des autres livres d’Heinlein, y compris les plus fameux, au moins à sa manière.

Et si en plus vous aimez les chats, vous serez comblé…

Une Porte sur l’été (The Door into Summer), Robert A. Heinlein, 1956
Le Livre de Poche, collection SF n° 31818, mai 2010
288 pages, env. 7 €, ISBN : 978-2-253-02340-1

Révolte sur la Lune

Couverture de la dernière édition de poche du roman Révolte sur la LuneManuel Garcia O’Kelly est le meilleur informaticien de Luna City. C’est à lui que l’on confie l’entretien de MYCROFT, dit Mike, le superordinateur chargé de gérer la quasi-totalité des systèmes de survie de la colonie pénitentiaire. La Lune est en effet peuplée de détenus ou de leurs descendants, envoyés là par la Terre sans aucun espoir de retour. D’autant que Mike prédit la disparition de la colonie lunaire à plus ou moins brève échéance. Il ne reste plus aux Lunatiques qu’à se rebeller contre l’autorité terrienne. Et, aidé par son ordinateur devenu une entité consciente, Manuel va se retrouver, bien malgré lui, à la tête de la révolte. Une révolte ? Non, une révolution.

Révolte sur la Lune compte parmi les romans les plus emblématiques de Robert Heinlein, car le fond de son récit comme celui de son univers se caractérisent par un total libertarisme. Encore qu’il serait plus juste de parler de libertarianisme, dont le crédo se base sur une liberté totale des individus comme valeur fondamentale des rapports sociaux, des échanges économiques et du système politique – ce qu’il ne faut pas confondre avec l’anarchisme, entre autres doctrines proches mais néanmoins distinctes. Ici, en effet, les descendants des repris de justice jugés inaptes à la vie en société sur la Terre ne veulent rien de plus que de cesser de se saigner pour cette mère patrie qui non seulement ignore leurs doléances mais aussi exige toujours plus d’efforts de leur part pour extraire du sol lunaire les ressources indispensables à ce monde futur.

Nul besoin d’y regarder de bien près pour distinguer un net parallèle avec l’Amérique des premiers colons, celle habitée par des gens désireux de recommencer leur vie à zéro, certes, mais aussi d’une grande proportion d’exilés dont la couronne anglaise de l’époque ne souhaitait plus la présence dans ses territoires métropolitains. Les continents éloignés, en effet, ont toujours à un moment ou un autre servi de pénitenciers – qu’il s’agisse de la Guyane française ou de l’Australie, entre autres. Or, cette Amérique est bien celle dans laquelle Heinlein crut le plus tout au long de sa vie, et surtout son fameux « Rêve Américain » qui, en se basant sur cette liberté totale d’entreprendre et de réussir qui le caractérise, en fit une terre aux nets accents paradisiaques – et même si ce rêve s’est souvent payé au prix fort, que ce soit par les Amérindiens et les Noirs dans un premier temps, et à présent les exclus d’un libéralisme total qui a dernièrement montré ses limites.

Car cette Amérique-là, de par son éloignement de l’Angleterre à laquelle elle appartenait in principio, s’est en réalité bâtie sur des préceptes bien différents de ceux de sa mère patrie, ce qui a logiquement mené à la scission d’ordre idéologique que l’Histoire a consigné quand les États-Unis ont proclamé leur indépendance : de facto, il s’agissait d’une autre nation pour commencer, même si ni les colons ni les anglais de l’époque ne s’en rendirent compte sur le moment, et le peuple américain dut prendre de ses mains cette liberté longtemps réclamée à la couronne anglaise mais que celle-ci lui refusait. Dans les grandes lignes, le schéma décrit dans ce roman se montre bien assez comparable à la réalité historique : les repris de justice exilés sur la Lune étant morts depuis longtemps, leurs descendants estiment ne plus rien devoir à la mère Terre pour les crimes de leurs aïeux et exigent donc cette liberté qui seule rend la vie supportable.

Pourtant, voir dans Révolte sur la Lune une simple transposition dans l’avenir de la guerre d’indépendance des États-Unis reste limité. Heinlein, en effet, démontre encore une fois une inspiration et une intelligence pour le moins surprenantes en décrivant des liens maritaux bien assez hors normes mais pourtant en parfaite adéquation avec les conditions de vie sur le satellite de la Terre : car celles-ci, bien sûr très rudes, rendent l’acceptation de la polygamie indispensable pour assurer la survie de cette société ; mais dans les deux sens : ainsi trouve-t-on ici des ménages constitués de plusieurs femmes et de plusieurs hommes vivant sous le même toit et élevant ensemble les enfants de la maison (1) – si le parallèle avec un passage de La République, le célèbre discours de Platon, paraît assez évident, il ne s’en montre pas moins surprenant dans un contexte de science-fiction, même si Heinlein avait déjà abordé un thème voisin dans son roman En Terre étrangère (1961).

Enfin, c’est aussi une belle occasion de voir le résultat d’extrapolations techniques assez inattendues. Par exemple, la catapulte électromagnétique : au départ imaginée comme un moyen d’envoyer des véhicules dans l’espace par l’écrivain John Munro dans son roman de 1897 A Trip to Venus (Un Voyage vers Vénus), elle constitue ici d’abord le système d’acheminement vers la Terre des minerais et matériaux extraits du sol lunaire, avant de devenir arme de destruction massive… De même, on trouve dans ce roman un exemple de modélisation polygonale comme ceux qu’on utilise en infographie 3D pour obtenir des scènes virtuelles à partir desquelles on peut réaliser des séquences d’effets spéciaux ou bien des films d’animation entiers ; si ce dernier détail peut sembler assez anecdotique, il démontre néanmoins l’ouverture d’esprit et la curiosité d’Heinlein envers les technologies de pointe de son temps.

Loin de la simple description d’une « révolution dans l’espace » comme peut le laisser penser le quatrième de couverture reproduit en italique au début de ce billet, Révolte sur la Lune s’affirme en réalité comme une œuvre bien plus subtile qu’elle en donne l’impression au premier abord. Pour ses qualités symboliques, comme pour ses aspects humains ainsi que son décorum technologique, ce roman compte bien parmi les plus aboutis d’Heinlein mais aussi parmi les plus représentatifs de la pensée à la fois libertarienne et technicienne de l’auteur.

(1) un tel exemple d’adéquation d’une société à des conditions de vie particulièrement hostiles est typique de ce qu’on appelle « fiction spéculative », cette branche de la science-fiction qui n’extrapole pas à partir des sciences « dures » car calculables, comme l’astrophysique ou la chimie, mais bien à partir des sciences « molles » car humaines, comme la sociologie ou l’anthropologie, entre autres domaines ; il vaut de rappeler que « fiction spéculative » se dit en anglais « speculative fiction » et s’abrège par l’acronyme SF qui est aussi celui de la science-fiction en général : Heinlein avait d’ailleurs proposé de remplacer la signification de l’acronyme SF, pour science-fiction, par speculative fiction afin de souligner l’évolution du genre qui à partir des années 60 ne se basait plus uniquement sur les sciences dures – mais l’ancienne signification resta et la fiction spéculative se développa comme une branche supplémentaire.

Révolte sur la Lune (The Moon is a Harsh Mistress), Robert A. Heinlein, 1966
Gallimard, collection Folio SF n° 320, octobre 2008
624 pages, env. 9 €, ISBN : 978-2-07-034362-1

Prix Hugo, catégorie roman, en 1967.
– d’autres avis : nooSFère, Traqueur Stellaire, Génération SF, Tu peux courir !

Starship Troopers

Couverture de la dernière édition française du roman Starship TroopersAprès la grande guerre atomique de la fin du XXe siècle, le monde ne fut plus que chaos et désordre. Pour éliminer les hordes barbares qui s’étaient formées, les survivants durent remettre leur sort entre les mains de l’armée. Un siècle plus tard la civilisation, arrivée à l’âge des étoiles, restait dirigée par les militaires.

Dans cet univers, Juan Rico s’engage le jour de ses dix-huit ans dans l’Infanterie Spatiale. Il ne sait pas quel sort terrible attend le fantassin qui, sur les mondes lointains, affronte les armées arachnides…

Certains livres parviennent à vous remuer les tripes beaucoup plus que d’autres, et j’aime penser que ceux-là sont les meilleurs bouquins. La première fois que j’ai lu Starship Troopers, à 20 ans, j’étais choqué, tout simplement, et je crois que ç’a été le cas de beaucoup d’autres. Si vous êtes d’accord avec moi à propos de l’affirmation faite dans la première phrase, alors vous admettrez peut-être que Starship Troopers est un des meilleurs ouvrages du genre de la science-fiction rien que par cette facilité qu’il a à faire hurler le lecteur au scandale. Malgré tout, je le relus quelques temps plus tard et réalisai que je n’en avais en fait rien compris à la première lecture. Et puis il y a quelques années, j’avais besoin de me rappeler le nom de famille du capitaine d’un des vaisseaux de transport de troopers, et j’ai rouvert le livre : si ce nom se trouvait à la fin du premier chapitre, j’ai néanmoins poursuivi ma lecture pendant toute la nuit, en ingérant la moitié du même coup. Il n’y a pas beaucoup de livres qui m’ont fait ça, et certainement pas parmi ceux que j’avais déjà lu.

Dérangeant, Starship Troopers l’est assurément, rien que par la façon dont il s’attaque à la démocratie, mais Socrate et Platon – entre autres – ont bien fait de même en leur temps. On pourra voir qu’Heinlein s’attaque aussi à eux, même s’il le fait brièvement. Aussi dérangeante, pour ne pas dire horrifiante, sa description de la vie : toujours menacée, toujours luttant pour subsister, toujours mortelle puisque qu’on qu’on en dise on ne peut pas partir du principe que nos voisins ne nous voudront jamais du mal ; précisément le genre de chose qu’on souhaite oublier de toutes ses forces mais sur laquelle l’auteur reste sans concession. En effet, la lutte pour la vie demeure le plus ancien combat du monde, depuis bien avant que l’Humanité commence à en fouler le sol d’ailleurs, de sorte qu’elle acquiert ainsi la valeur d’une « science dure » dans le sens où elle est universelle puisqu’elle repose sur une certitude qu’on pourrait presque qualifier de mathématique tant elle n’épargne rien ni personne – tout comme peut le faire la gravité par exemple, et en quelque sorte. C’est là une interprétation pour le moins inattendue du courant Hard Science de la science-fiction, cette branche du genre qui base ses récits sur des bases scientifiques très solides et donc imperméables aux opinions personnelles (1) ; branche qu’Heinlein contribua d’ailleurs à fonder auprès d’auteurs de renom tels qu’Isaac Asimov ou Arthur C. Clarke durant l’« Âge d’Or » du genre, et même si ces deux auteurs restaient loin de partager les idées qu’expose Heinlein dans Starship Troopers. Et si tout esprit un tant soit peu rationnel ne pourra que s’insurger devant une telle conception des choses, pour le moins conservatrice, surtout au sein des cultures européennes qui ont toutes connu un long passé guerrier, c’est pourtant bien cette Histoire-là qui devrait nous amener à considérer certaines des vérités qu’assène l’auteur de ce livre…

Dans le même registre du dérangeant, et qui cette fois passe plus difficilement, on peut citer les valeurs d’Heinlein sur l’éducation des enfants ; valeurs qui sentent bon les idées d’antan où on considérait les très jeunes comme des espèces de petits animaux évolués qu’il fallait éduquer en conséquence : manière de procéder qui a fort heureusement été écartée – même si elle subsiste encore chez certains qui ne brillent pas par leur modernisme – après que les progrès des médecines de l’esprit aient démontré tout le mal que de telles méthodes éducatives pouvaient provoquer. Ainsi, les raisons qu’évoquent Heinlein pour expliquer la chute de la civilisation dans l’univers fictif de Starship Troopers se teintent-elles d’une forme de conservatisme qui d’une part cadre assez bien avec le reste du livre, et d’autre part évoque une certaine dramatisation du reste pas du tout inhabituelle dans une production littéraire mais qui semble ici trop exagérée pour convaincre vraiment. Car en fait, ce sont peut-être ces méthodes éducatives des temps anciens qui sont responsables de l’esprit primitif de nos ancêtres finalement, et donc de la sauvagerie de ces temps passés sur lesquels s’appuie Heinlein pour soutenir sa thèse : en effet, quelques connaissances en psychologie soulignent la nécessité de l’affection et de l’amour dans le rapport entre parents et enfants, au moins pour éviter la plus grande partie des déséquilibres mentaux profonds où prennent racine cette violence et cette délinquance dont l’augmentation croissante a provoqué la fin du monde civilisé dans le futur décrit par ce livre. Plus prosaïquement, le remède ici préconisé par l’auteur pourrait bien en fait devenir la maladie…

Et là où il n’est plus du tout possible de suivre Heinlein par contre, c’est sur sa position quant à la peine de mort, surtout par chez nous où elle reste bien moins populaire que dans beaucoup d’autres endroits, à commencer par la patrie de l’auteur. Les limites d’une telle condamnation sont en effet bien connues ; d’abord son barbarisme, évidemment ; ensuite, le fait qu’il n’y a jamais aucun moyen d’être absolument certain de la culpabilité d’un condamné alors que son exécution est forcément définitive ; également, la conviction que la mort d’un homme est un échec et que la peine capitale n’est jamais rien d’autre qu’un faux-fuyant pour une société qui renonce à combattre ses démons en les cachant sous le tapis, en quelque sorte ; enfin, le simple bon sens qui veut que la justice n’est pas un substitut à la vengeance mais une punition pour dissuader le condamné de recommencer – or, comment dissuader un mort ? Dans le même registre des idées très difficiles à avaler, la solution qu’il propose aux faiblesses de la démocratie : un régime semblable à celui qu’il décrit dans ce livre exista à Sparte il y a bien longtemps et s’il était idéal ces gens-là auraient probablement conquis le monde ; or nous savons bien que ce n’est pas le cas, ce qui en retour mine la propre théorie aux accents darwinistes d’Heinlein quand il affirme – au moins implicitement – que seuls les mieux adaptés survivent : pour le coup, il semblerait que Sparte, et donc le modèle de société décrit dans Starship Troopers, a trouvé mieux adapté…

Mais on ne peut pas reprocher à Heinlein de ne pas connaître son sujet, puisqu’il fut militaire – même si un problème de santé l’obligea à interrompre cette carrière – et il était en Normandie le jour du débarquement, ce qui semble une raison suffisante pour affirmer qu’il ne parle pas dans le vide – surtout lorsqu’on sait qu’Overlord fut une des opérations militaires les plus sanglantes de toute l’Histoire. De sorte que si Heinlein dénonce vraiment quelque chose dans cet ouvrage, c’est bien le système militaire tel qu’on le connait et tel qu’on le pratique de nos jours. Pour lui, le militariat passé et présent (et probablement à venir…) se résume en gros à une vaste blague, où en fin de compte seuls brillent les coups d’éclat des hommes qui ont su s’illustrer – même brièvement, puisque la plupart sont restés anonymes au final – dans la bravoure au nom de leurs convictions et de l’idéal qu’il respectait. Beaucoup de références à ce sujet sont donnés tout au long du livre mais surtout dans la dernière partie de l’ouvrage, qui témoigne de l’immense culture de l’auteur sur l’histoire de la guerre – la note historique à propos du soldat Rodger W. Young étant la plus évidente mais pas forcément la plus pertinente. De sorte que si Starship Troopers est une œuvre militariste, elle ne l’est pas forcément dans le sens le plus strict – souvent réducteur, pour ne pas dire caricatural – du terme : en réalité, Heinlein y fait surtout l’exposé de ce qu’il croit être l’armée idéale – tout comme Sun Tzu le fit en son temps dans L’Art de la Guerre quoique sur des bases intellectuelles très différentes – mais au final son idée semble bien trop idéalisée pour être vraiment convaincante, ce qui somme toute est le cas de la plupart des ouvrages aux accents d’utopies – faute d’un terme plus approprié dans le cas présent.

Bien sûr, il n’échappera pas au lecteur qu’à aucun moment tout le long de  son pamphlet Heinlein n’aborde le thème au moins sous-jacent de son discours : la guerre elle-même, cette abomination qui ne laisse que des veuves, des orphelins et des mutilés – au mieux – et marquent de stigmates indélébiles une génération entière – et parfois plus, la dernière mondiale en étant la parfaite démonstration. Il ne l’aborde pas car il sait bien qu’elle est indéfendable, et au lieu de ça se contente de décrire un modèle de société assez exalté, et donc plutôt naïf, où le conflit armé ne se produit que quand une nation est attaquée par une autre – donc pour se défendre, ce qui est une évidence plus qu’un droit – c’est-à-dire, en poussant son raisonnement à l’extrême, un monde où il n’y aurait plus de guerres puisque aucun pays ne souhaiterait en envahir un autre. Il est difficile à ce stade de ne pas voir le non-sens qu’induit une telle thèse, car pourquoi alors exposer son idée d’une « armée idéale » s’il n’y a plus d’ennemis possibles à repousser ?

En fin de compte, si Starship Troopers dérange, c’est surtout pour ses contradictions internes qui amènent son auteur à dire tout et n’importe quoi mais, et c’est ce qu’il y a de plus irritant, avec un style littéraire si fluide et persuasif que le lecteur en arrive vite à perdre de vue lesdites contradictions pour n’avoir plus d’autre choix que de se replier vers des convictions profondes – et tout aussi assurément respectables – pour tenter de contrecarrer les affirmations d’Heinlein alors que beaucoup d’entre elles – mais pas toutes – ne tiennent pas debout pour commencer ; s’il joue sur la corde sensible pour défendre ses idées, c’est une autre corde sensible qu’utilise le détracteur pour les attaquer, et la situation devient vite ubuesque – car reposant sur des convictions et des émotions au lieu du simple bon sens (2). Il reste néanmoins une définition juste de la fragilité de la vie qui, tout en étant évidente, s’évertue à vouloir se dérober à nos yeux : s’il s’agit d’un point de départ tout à fait pertinent, il est hélas ici manipulé par un auteur qui le pousse si loin qu’il se perd lui-même dans les détails de sa réflexion – ce qui en retour pénalise la perception de cette idée de départ et ainsi l’ensemble de l’ouvrage.

(1) mérite d’être signalé – ou rappelé – qu’Heinlein est aussi celui qui a suggéré de remplacer la signification de l’acronyme SF de « science-fiction » vers « speculative fiction » pour tenir compte de l’évolution du genre qui, au cours des années soixante, ne se basait plus uniquement sur des sciences dites « dures » (comme la physique ou la mécanique) mais aussi sur des sciences dites « molles » (comme la linguistique ou la psychanalyse, par exemple) : l’idée de départ sur laquelle Heinlein fait reposer l’univers de Starship Troopers – et qui frise la sociologie, c’est-à-dire une science dite « humaine » car très peu exacte – est assez typique de ce courant de pensée… Sous cet aspect au moins, d’ailleurs, Starship Troopers fait partie de ces productions qui annoncent presque le courant New Wave des années 60 et 70 – courant du genre où l’aspect humain du récit l’emporte sur la composante techno-scientifique.

(2) on reconnait bien là, d’ailleurs, une technique dialectique typique des politiciens se réclamant de « droite » – ce qui était, au passage, l’orientation avouée d’Heinlein – et qui consiste à adresser son argumentaire à la partie reptilienne du cerveau de l’auditoire – c’est-à-dire la plus primitive – en basant son discours sur les peurs et les angoisses qui empêchent les gens de réfléchir ; c’est une technique de manipulation des masses bien connue.

Note :

C’est toute une branche de l’anime qui doit beaucoup à Starship Troopers car Heinlein est aussi l’inspirateur du « mecha réaliste » : si les premiers véritables mechas de la science-fiction apparurent dans La Guerre des Mondes d’Herbert G. Wells, sous la forme des tripodes martiens, c’est malgré tout des scaphandres de combat des troopers que s’est inspiré le studio Sunrise pour créer Mobile Suit Gundam, qui posa les bases d’un genre totalement nouveau du concept mecha dont l’évolution était restée assez figée depuis Mazinger Z. Plus récemment, des productions comme Gunbuster ou Voices of a Distant Star – parmi beaucoup d’autres – évoquent elles aussi le livre d’Heinlein et de très nombreux créateurs de l’industrie de l’animation japonaise affirment encore l’importance qu’a pour eux cet ouvrage.

Étoiles, garde-à-vous ! (Starship Troopers), Robert A. Heinlein, 1959
J’AI LU, collection Science-Fiction n° 562, 1974
320 pages, env. 6 €, ISBN : 2-290-33223-2

– d’autres avis : Claude Ecken, Traqueur Stellaire
– prix Hugo, catégorie roman, en 1960
– adapté d’abord en OVA en 1988 par Bandai Visual et Sunrise, puis au cinéma en 1997 par Paul Verhoeven ; ces deux réalisations portent le titre de Starship Troopers

En Terre étrangère

Couverture de la dernière édition française de En Terre étrangèreValentine Michael Smith est né sur Mars, de parents humains qu’il n’a jamais connus. Recueilli et élevé par des Martiens, il devient un Martien par l’esprit — au point d’acquérir des pouvoirs extra­ordinaires. Quand il arrive sur Terre, il a du mal à survivre : la pesanteur, la pression atmosphérique, la souffrance et l’agressivité des hommes, tout le met mal à l’aise. Si encore on le laissait tranquille ! Mais il comprend vite qu’il dérange : il se retrouve en proie à des ennemis qu’il n’a pas provoqués, et dont le comportement est aussi virulent qu’inexplicable. Alors il cherche des alliés pour faire reconnaître ses droits ; il comprend qu’on lui contestera toujours sa place en ce monde, qu’il devra se défendre ; et il devient une sorte de messie prêchant un message de paix, de salut, d’amour libre et d’anarchie. Les hommes sont si bêtes qu’ils ne l’ont pas accueilli avec hospitalité ; maintenant, ils devront compter avec lui. À bon entendeur, salut. (1)

On dit de ce livre qu’il est devenu la bible du mouvement hippie et ça se voit : un Heinlein en grande forme nous décrit un système d’organisation communautariste dont le pilier central se trouve être ce fameux « amour libre » avec lequel on nous a rebattu les oreilles pendant à peu prés une génération avant de se rendre compte qu’il présentait un parfum d’utopie pour le moins discutable même si l’idée est belle. Heinlein revisitera d’ailleurs ce thème brièvement avec un peu plus de retenue et de recul dans sa description de la société pseudo-communiste de Révolte sur la Lune, un autre très bon ouvrage que je vous conseille vivement…

Malgré cet aspect très « libéral » de l’ouvrage, au moins pour l’époque, on aurait tort de considérer En Terre étrangère comme une tentative pour son auteur de sortir de l’image qu’il s’était faite en écrivant Etoiles, garde-à-vous ! (ce dernier aurait d’ailleurs été rédigé alors qu’En Terre étrangère était déjà bien avancé, et en réponse à une des relations d’Heinlein à propos d’une discussion plutôt animée sur le militariat et la guerre…) : en fait, l’auteur ne m’est jamais apparu aussi radical que dans cette histoire. Cynique et sans concession, il attaque sans vergogne les dogmes des diverses religions et les excès d’une société capitaliste où fleurissent les sectes et se répand la publicité, cette critique étant principalement matérialisée à travers les commentaires sarcastiques du personnage de Jubal Harshaw – l’avocat représentant les intérêts de Valentine Smith – qui ne va pas sans rappeler Heinlein lui-même. Du coup, le discours devient un peu paradoxal : entre le libertarisme sexuel et les prises de position pour le moins tranchées, on se demande un peu où l’auteur veut en venir… Puis on se rappelle que la doctrine de « l’Homme de Mars » repose essentiellement sur sa fortune colossale qui lui permet toutes les extravagances et on comprend mieux non seulement ce que ce système peut avoir d’utopique – dans le sens où les pauvres en seront toujours exclus – mais aussi comment seule une société ultra-libérale peut permettre un tel « débordement » – ce n’est pas la récente actualité qui me contredira.

Je n’irais pas jusqu’à dire que les hippies n’ont rien compris au contenu de ce livre mais je pense qu’Heinlein s’est un peu laissé guider par le système qu’il avait établi dans son postulat de départ et en a poursuivi le développement en suivant les principes campbelliens (du nom de John W. Campbell, le fondateur du magazine de science-fiction américain Astounding qui ouvrit la voie vers l’« Âge d’Or » du genre, et non Joseph Campbell, le théoricien de la littérature), principes encore en vogue à l’époque où cet ouvrage fut écrit et qui stipulaient qu’une bonne histoire de science-fiction se devait de présenter des bouleversements sociaux notables en rapport avec le postulat techno-scientifique servant de base à la narration. La structure d’ensemble de l’histoire est très « logique » de bout en bout, surtout dans la seconde partie où Jubal Harshaw se déchaîne pour sortir Smith du bourbier dans lequel l’a précipité « son absurde héritage » : c’est ce genre de passage qui m’aide à comprendre pourquoi Heinlein a un jour proposé de remplacer la signification de l’acronyme SF depuis Science-Fiction vers Speculative Fiction car les mots y accomplissent infiniment plus que la meilleure quincaillerie.

Bien que présentant quelques légères faiblesses ici et là (traduction ?), la narration est très fluide et agréable à lire comme souvent chez Heinlein, de sorte que la lecture de ce pavé (480 pages quand même, et pas écrites en gros en plus…) (1) est assez rapide. Comptez un week-end bien rempli parce-que tout de même c’est dense. Certains passages sont assez drôles, ce qui ne gâte rien même si cet humour-là n’est pas forcément du goût de tout le monde.

(1) Cette chronique concerne l’édition Pocket de 1985.

En terre étrangère (Stranger in a Strange Land, 1961), Robert A. Heinlein
France Loisirs, mai 2001 (traduction de 1970)
576 pages, ISBN : 2-7441-4520-3

– d’autres avis : nooSFère, Yozone, Les Singes de l’espace, Traqueur stellaire
– la préface de Gérard Klein
– prix Hugo, catégorie roman, en 1962
– une chanson du groupe Iron Maiden, intitulée Stranger in a Strange Land et présente sur leur album Somewhere in Time, a peut-être été inspirée par cet ouvrage


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