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Les Monades urbaines

Couverture de l'édition de poche du roman Les Monades urbainesEn l’an 2381, la Terre porte soixante-dix milliards d’êtres humains dont la devise est : Croissez et multipliez. Ils habitent des tours de mille étages, les monades urbaines, et jouissent d’une totale liberté sexuelle. Ils ne quittent jamais leurs villes verticales et explorent rarement un autre étage que le leur. Ils vivent l’utopie, la promiscuité, le bonheur.

Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné. Qui est incurable est exécuté.

Micael, l’électronicien, rêve pourtant de la Terre du passé, de l’océan, de la nature qu’il a découverts à travers un film vieux d’un siècle. Il fuit.

Et Jason, l’historien, armé par son savoir contre tous les tabous anciens, redécouvre de son côté un sentiment proscrit, la jalousie.

Dans ce roman, qui reste peut-être son œuvre la plus aboutie à ce jour, Robert Silverberg nous dépeint un univers devenu en quelque sorte concentrationnaire en extrapolant les développements possibles de cet urbanisme vertical propre à l’Amérique mais aussi du concept de l’Unité d’habitation échafaudé par Le Corbusier. Je rappelle brièvement que cette verticalité reste la meilleure solution au gaspillage des surfaces arables suite à la croissance des villes, en « superposant » en quelque sorte les habitations comme les magasins de la même manière qu’on superpose les étages dans les maisons individuelles – c’est le principe du building, ou gratte-ciel, mais aussi du centre commercial. Par la suite, de nombreux théoriciens – urbanistes comme architectes – continuèrent à développer ces idées ; on peut citer en particulier l’exemple de Paolo Soleri et de ses arcologies dont il explique les tenants et les aboutissants dans un ouvrage publié pour la première fois en 1969.

Les Monades urbaines que nous décrit ici Silverberg reprennent une partie seulement des travaux de Soleri : ces Unités d’habitation de mille étages, des espèces de villes verticales où les buildings ont été empilés les uns sur les autres si vous préférez, accueillent chacune en leur sein près d’un million d’habitants – plus une centaine de naissances chaque jour. Toute cette promiscuité entraîne donc un bouleversement radical des modes de vie. L’intimité, par exemple, y a presque disparu, et comme il y a à présent bien assez d’espace pour chacun la démographie ne tolère plus aucune limite : l’espace dorénavant asservi permet à chacun de se reproduire selon ses envies, de laisser libre cours à ses pulsions ; ainsi devient-il de bon ton de ne plus refuser quelques avances à caractère sexuel que ce soient. Chaque soir, les hommes errent dans les couloirs de ces colossales cages à poules, tapant aux portes des appartements pour que lui offre son corps l’épouse d’un mari qui se livre à la même activité nocturne…

À travers sept récits qui sont autant de facettes de ce cauchemar concentrationnaire, Silverberg nous livre deux avertissements précieux. Le premier concerne cette itération du collectivisme que représentent de tels projets d’urbanisme où le rationnel le dispute à l’humain : nul besoin en effet d’y regarder de près pour y distinguer les excès typiques de la planification quand elle se voit poussée à son extrême ; et que des projets comparables, dans leur essence, aient été échafaudés, au cours de la réalité historique récente, par des concepteurs nés au cours de la seconde moitié du XIXème siècle, c’est-à-dire pendant l’heure de gloire des idées marxistes, n’est bien sûr pas un hasard : on retrouve bien dans de telles idées une volonté de construire une forme d’utopie urbaniste qui défie le bon sens – je veux dire par là qui s’oppose radicalement à la réalité de cette nature humaine par essence affamée de liberté, c’est-à-dire de ce besoin de s’affranchir de la proximité des autres pour mieux se débarrasser de leur influence.

Le second avertissement, un peu plus surprenant, concerne ce qui prend tout l’air d’une critique de cette liberté sexuelle typique de l’époque où Silverberg écrivit ce roman. En décrivant une civilisation toute entière tournée vers une liberté totale d’aimer physiquement, l’auteur nous montre surtout les limites d’une telle banalisation : en dévoyant ainsi l’acte d’amour, celui-ci perd tout son sens ; il ne devient plus rien d’autre qu’une manière de se débarrasser de la tension permanente, de la pression d’un « vivre ensemble » abâtardi jusqu’à l’aberration ultime de la fourmilière : en fait, cet amour-là se trouve ici réduit à son essence reproductrice dans tout ce qu’elle a de plus animale, mais aussi à son effet apaisant de « fix », c’est-à-dire de dose d’une drogue tout ce qu’il y a de plus naturelle mais qui produit elle aussi une accoutumance pernicieuse – c’est-à-dire un moyen de contrôle pour mieux asservir des populations immenses qui autrement refuseraient bien sûr un tel mode de vie.

Ainsi Les Monades urbaines mérite-t-il de figurer parmi les plus grands classiques de la fiction spéculative : en concentrant son propos sur l’aspect social de son idée de départ plutôt que sur ses éléments techniques, et en les développant avec une telle maestria à travers une réflexion sur certains des excès les plus regrettables de la nature humaine, ce roman démontre une qualité littéraire qui ne rougirait pas de la comparaison avec des chefs-d’œuvres de la dystopie comme Le Meilleur des mondes ou 1984.

Les Monades urbaines (The World Inside), Robert Silverberg, 1971
Livre de Poche, collection SF n° 7225, août 2005
256 pages, env. 5 €, ISBN : 2-253-07225-7

– d’autres avis : nooSFère, Quadrant Alpha, Traqueur Stellaire
Majipoor.com : le site quasi officiel de Robert Silverberg

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L’Oreille interne

Couverture de la dernière édition française du roman l'Oreille interneDavid Selig, Juif new-yorkais d’une quarantaine d’années, se considère comme un raté. Il est pourtant télépathe et pourrait profiter de ce don pour faire fortune, conquérir — et garder ! — les plus belles femmes… Mais non, rien à faire, il estime être un monstre tout juste bon à faire le nègre sur des devoirs d’étudiants, incapable de réussir sa vie. La dernière preuve en date : ce talent qu’il déteste tant, mais qui est finalement son seul lien avec le reste de l’humanité, est en train de le quitter ! Apeuré à l’idée de se retrouver seul avec lui même, Selig nous conte sa misérable existence.

Tout le sujet de ce roman tient dans son titre – non son équivalent français, qui est bien trop édulcoré et « clinique » pour se montrer vraiment informatif, mais son titre original, Dying Inside, qui résume à lui tout seul l’épreuve surhumaine que le protagoniste principal de l’histoire doit affronter. Ce thème de la déliquescence de la personne est à l’époque – le tout début des années 70 – un sujet d’écriture assez nouveau dans la littérature de science-fiction car jusqu’à ce moment de l’histoire du genre les pouvoirs parapsychiques s’y trouvaient décrits comme une force et non comme une faiblesse.

D’ailleurs, le terme même de « pouvoir » est bien assez explicite : un pouvoir parapsychique – qu’il s’agisse de télépathie, de télékinésie ou de n’importe quoi d’autre du même acabit – n’est jamais qu’une forme de puissance – sur l’esprit, sur la matière ou n’importe quoi d’autre d’intermédiaire. Bref, c’est un talent, et comme toutes les capacités particulières de la sorte il donne une certaine emprise sur son prochain ou sur les diverses situations auxquelles doit faire face celui qui en est doté : il bénéficie d’un avantage par rapport à ceux qui n’en disposent pas…

Pendant longtemps, la science-fiction n’utilisa ce thème des pouvoirs parapsychiques qu’à travers des problématiques « simples » ou la parapsychologie n’était qu’un des éléments de l’intrigue ; c’est-à-dire qu’il aurait pu aisément être remplacé par n’importe quoi d’autre permettant d’affirmer la supériorité du protagoniste qui en était doté sur ses adversaires. Au fond, c’était à peu près la même chose que de procurer à ce personnage davantage de muscles ou bien des armes de plus gros calibre que ceux de ses rivaux ou ennemis.

C’est ce cliché que démonte L’Oreille interne, en présentant la télépathie comme un handicap au lieu d’un avantage, comme une malédiction, un fardeau, une épreuve. Plutôt que de proposer une autre apologie du triomphe de la force brute à travers une simple transposition de la puissance et de la virilité basse du front dans le domaine de la parapsychologie, Silverberg a ici inversé les choses et nous montre au final un personnage bien plus hanté par cette capacité unique qui le place à part du genre humain que porté par elle.

On reconnait bien là ce genre de complainte propre aux poètes. Car cette capacité à lire dans le cœur des hommes et des femmes est effectivement une transposition en fin de compte, mais de ce pouvoir qu’ont les esprits sensibles de deviner, de ressentir ce qui n’est pas dit, de saisir ce qui reste muet, de retranscrire ce qui demeure confus pour la plupart des autres ; avec pour prix inhumainement élevé une solitude à la fois insupportable et incompréhensible pour l’entourage – qui ne voit dans une telle sensiblerie qu’excentricité, au mieux, ou que folie, au pire.

En fait, c’est surtout de lui que parle Silverberg dans ce livre : David Selig, quadragénaire, juif, new-yorkais, vivant de petits boulots qui lui permettent à peine de joindre les deux bouts, c’est le Silverberg de l’époque où il écrivit ce roman. Et, comme lui, il a un pouvoir en quelque sorte divin : écrivain professionnel, et donc poète sous bien des aspects, il peut saisir l’essence du présent bien mieux que n’importe qui d’autre… mais s’avère incapable d’en profiter – les mots sont si faibles en réalité. Comme Selig, Silverberg possède une puissance de l’esprit aussi incommensurable que pesante… (1)

Mais Silverberg parle aussi de vous, cher lecteur. Car avant de devenir écrivain de science-fiction, il en était bien sûr lecteur ; or, les aficionados de ce genre ont presque tous pour particularité d’être auteur – ou du moins, ils aimeraient l’être : si on en croit les dires de rédacteurs en chef de magazines et de directeurs de collection spécialisés, la masse de manuscrits qu’ils reçoivent d’amateurs est phénoménale, du moins comparée à celle que reçoivent les mêmes types de responsables dans des genres plus « conventionnels » – et proportionnellement au nombre de lecteurs pour chaque genre considéré.

Si la définition de la science-fiction reste à ce jour encore loin d’être complète, il semble que la définition du lecteur de science-fiction soit plus simple à écrire : c’est à peu près la même que celle d’un auteur de science-fiction, sauf qu’il n’est pas publié ; ainsi garde-t-il pour lui tous les rêves et les univers qu’il a échafaudé, les rancœurs qui l’étouffent, les aspirations qui le rongent (2)… comme le fit longtemps Silverberg lui-même avant de se décider enfin à écrire ce qu’il avait sur l’estomac et qui le plaçait à part des autres auteurs de science-fiction de son temps (3).

L’un de ses romans qui l’affirma comme un écrivain majeur est précisément L’Oreille interne : redéfinition complète d’un des thèmes principaux du genre, mais aussi reflet dans un miroir à la fois de son auteur et de ses lecteurs, de leurs vies comme de leurs rêves, ce livre est un classique indiscutable de la science-fiction.

(1) d’ailleurs, outre les éléments biographiques de Selig (âge, héritage religieux, lieu de vie, professions diverses, etc), il est difficile de ne pas remarquer que la première et la dernière lettre de son nom sont aussi celles du nom de l’auteur, ce qui n’est bien évidemment pas un hasard non plus…

(2) cette phrase est à prendre au sens le plus large : parmi les amateurs évoqués il y a ceux qui écrivent mais qui ne parviennent pas à être publiés, et puis il y a ceux qui ont des histoires plein la tête mais ne parviennent pas à les écrire, chacun pour des raisons qui leur sont propres ; quel que soit le cas, sans compter tous les intermédiaires entre ces deux extrêmes, le résultat reste le même et débouche sur une forme ou une autre de frustration.

(3) mérite toutefois d’être mentionné, ou rappelé, que Silverberg eut une production quantitativement phénoménale avant de se faire un nom à travers ses premières œuvres véritablement marquantes, mais ces premiers écrits étaient si peu personnels et en fin de compte si inintéressants qu’ils ne pouvaient en aucun cas jouer le rôle évoqué ici à demi-mots de catharsis – ou du moins quelque chose qui y ressemble plus qu’assez…

Note :

Ce roman fut adapté en film par Patrick Steele sous le titre de Hindsight (1997).

L’Oreille interne (Dying inside, 1972), Robert Silverberg
Gallimard, collection Folio SF n° 265, janvier 2007
338 pages, env. 7 €, ISBN : 2-07-031937-7

– d’autres avis : nooSFère, MatooBlog, Scifi-Universe, Yozone, Quadrant Alpha
Majipoor.com : le site quasi officiel de Robert Silverberg


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