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Trent Aznalove : la « vraie » fausse star

Portrait photo de Trent Aznalove (et de son chien...)À l’heure où les « stars » préfabriquées se voient produites à la chaîne, certains ne perdent pas de vue le côté drôle de la chose et choisissent de tourner en dérision cette tristesse mercantile. Ainsi, un collectif de réalisateurs a-t-il choisi de créer lui aussi de toutes pièces une autre star de la chanson.

Le clip qui suit représente la première étape de ce détournement. La seconde passe par une deuxième vidéo, celle d’une interview pour le moins décalée de l’« artiste » lui-même. Ils ont même poussé le vice jusqu’à lui ouvrir une page Facebook. Le pari est-il réussi ? Vous en serez juge…

Et sans perdre de vue qu’une telle parodie n’est peut-être en fait qu’une autre stratégie marketing pour nous vendre encore plus de soupe…

En attendant… (2)

Sha, tome 3e : Soul Vengeance

Couverture du dernier tome du comics ShaSi elle a sauvé la vie du président, Duffy n’en est pas moins arrêtée : officiellement, pour complicité avec la reine du cybersexe dans la tentative d’assassinat envers le chef de l’état ; et officieusement, pour que ses bourreaux d’antan puissent enfin terminer le travail de son exécution sous la torture entamée cinq siècles plus tôt. Toute la différence étant que Duffy, cette fois, peut compter sur une alliée de taille, et d’autant plus que cette dernière a elle aussi quelques comptes à régler avec les tortionnaires de sa protégée…

Après les idées, voici le dénouement ; et après la réflexion, voici l’action. Comme il se doit dans un récit d’une part scénarisé par celui qui fonda jadis 2000 AD, et d’autre part illustré par un ponte du genre heroic fantasy sur le média de la narration graphique, cette conclusion se veut à la fois colorée et pleine d’énergie : les effets spéciaux et les pyrotechniques s’y entrecroisent dans un déluge d’action pure et de passions primaires où des comptes bien anciens se voient enfin réglés avec assez peu de compassion pour les victimes de dommages collatéraux. Bref, les coups de pied au cul valsent dans tous les sens.

Pour illustrer cette fin, ce dernier tome se bâtit sur une mise en page digne d’un vidéo-clip – encore que dans le domaine de réalisation de l’audiovisuel on parle plutôt de montage. Les lieux, les personnages et les actions s’entremêlent en un kaléidoscope frénétique et bariolé au dynamisme et à la fluidité à toute épreuve. C’est ce qui arrive quand des experts dans leur domaine respectif s’abandonnent ainsi à leur talent : on se retrouve au pur spectacle – celui qui ne lasse pas.

Certains regretteront peut-être qu’autant d’idées du calibre de celles exposées dans les deux tomes précédents débouchent finalement sur une conclusion aussi pauvre en terme de réflexion. Les autres se réjouiront de voir les auteurs adopter un type de dénouement aussi efficace car aussi classique dans la facture, du moins sur le support de la BD.

Après tout, il en faut pour tous les goûts…

Planche intérieure du second volume du comics Sha

Chroniques de la série Sha :

1. The Shadow One
2. Soul Wound
3. Soul Vengeance (le présent billet)

Sha, t.3 : Soul Vengeance, Pat Mills & Olivier Ledroit
Soleil Productions, avril 1998
46 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-877-64819-6

– le site officiel d’Olivier Ledroit
– d’autres avis : Les singes de l’espace, NANOOK, Krinein Magazine, Blog Bazar

Sha, tome 2nd : Soul Wound

Couverture du second tome du comics ShaL’inspecteur Duffy et son assistant télépathe Wyler sont reçus par une commission spécialisée pour justifier de leurs actes lors de l’assassinat de Max Dufrère, président du conglomérat alimentaire Big Max, qu’ils devaient protéger. Néanmoins, et en raison des états de service exceptionnels de Duffy, la commission accepte de la garder en fonction pour lui confier la garde du président lors d’une représentation à l’opéra à laquelle celui-ci doit assister le lendemain. Mais le soir même, Duffy reçoit un bien mauvais présage…

Dans la continuité du tome précédent, ce second volume achève de nous présenter l’univers du récit tout en l’imbriquant à la narration proprement dite. Si la plupart des idées ainsi présentées restent dans les limites du convenu – du pain et des jeux pour mieux contrôler le peuple, en simplifiant – mais aussi du parallèle avec notre réalité que cette œuvre dénonce, l’un des axes de réflexion adoptés par l’auteur se montre sous un jour assez original. Car ce futur a en fait dégénéré sous l’emprise des démons dont le lecteur soupçonne l’existence depuis un certain temps : comme le Conseil d’Administration d’une multinationale, on les voit ici se réunir afin de déterminer quelle direction ils vont donner au monde.

Planche intérieure du second volume du comics ShaCette représentation peut sembler exagérée, voire caricaturale, mais elle ne manque pas de sens malgré tout. Les démons, en effet, sont des suppôts de Satan, et ce dernier se caractérise notamment par un ego hypertrophié et une absence totale d’empathie envers ses victimes. Or ces deux traits, et pour peu qu’on considère les choses d’une manière assez générale, correspondent plutôt bien au monde de l’entreprise, ou encore aux entreprises elles-mêmes : toutes entières dédiées à s’imposer sur un marché donné, donc aux dépends de leurs concurrents, chacune d’elle s’estime plus méritante que sa voisine – l’ego sans limite – qu’elle n’hésitera pas à écraser pour ainsi mieux s’imposer – l’absence d’état d’âme.

On peut ainsi voir dans cet aspect de l’univers de Sha une dénonciation non d’une forme de machiavélisme inhérent au concept même d’entreprise et de marché, puisque cette idée reste bien trop simpliste et manichéenne pour convaincre vraiment, mais au moins une critique virulente de cette notion de darwinisme social – ou toute autre concept assimilable – qui a profondément altéré les rapports sociaux depuis plus d’un siècle (1) – et notamment à travers l’établissement d’une nouvelle forme de féodalité basée sur la richesse. Ici, ce système se voit comparé au mal absolu, ce qui ne paraît pas tout à fait déraisonnable en regard des maux qu’il a pu causer : la récente crise financière laisse peu de place à la discussion sur ce point…

Mais ce second tome se caractérise aussi par une certaine accélération dans le récit qui laisse notamment une place abondante à l’action dans la deuxième moitié du volume. Certains regretteront peut-être de voir l’histoire s’emballer aussi vite mais pour un scénario qui tient sur trois tomes à peine ça reste dans les limites du raisonnable.

La conclusion du récit, quant à elle, saura se montrer assez haute en couleurs.

Planche intérieure du second volume du comics Sha

(1) le lecteur soucieux d’approfondir se penchera sur le récent essai de Frans de Waal intitulé L’Âge de l’empathie (Les Liens qui libèrent, 2010, 330 pages, ISBN : 2-918-59707-4).

Chroniques de la série Sha :

1. The Shadow One
2. Soul Wound (le présent billet)
3. Soul Vengeance

Sha, t.2 : Soul Wound, Pat Mills & Olivier Ledroit
Soleil Productions, octobre 1997
46 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-877-64648-2

– le site officiel d’Olivier Ledroit
– d’autres avis : Les singes de l’espace, NANOOK, Krinein Magazine, Blog Bazar

Hell

Couverture de l'édition de poche du roman HellElle s’appelle Ella. Mais Hell lui convient mieux : elle a dix-huit ans, prend de la coke comme vous fumez des clopes, passe ses nuits dans les boîtes les plus chères de Paris, est griffée de la tête aux pieds, ne fréquente que des filles et des fils de, dépense chaque semaine l’équivalent de votre revenu mensuel, fait l’amour comme vous faites vos courses. Sans oublier l’essentiel : elle vous méprise profondément… étant revenue de tout sans avoir été nulle part. Jusqu’au soir où elle tombe folle amoureuse d’Andréa, son double masculin… (1)

Ce qui frappe dans Hell, c’est le portrait pour le moins corrosif que fait Lolita Pille de la « jeunesse dorée » parisienne : non ce tableau assez attendu de ces « fils et filles de » qui ne respectent rien car ils sont déjà blasés de tout posséder sans avoir jamais travaillé pour le mériter – thème convenu de la littérature contemporaine (2) – mais plutôt cette psychanalyse sous-jacente qui s’en dégage. Car il n’y a pas que les enfants des classes moyennes et en dessous qui voient l’actuel monde du travail les séparer de leurs parents, il y a aussi les autres : pourtant nantis et donc a priori à l’abri de tous besoins réels, il leur manque néanmoins la première nécessité – l’amour.

Alors, puisque Papa est absent pour affaires, et que Maman noie son ennui dans l’alcool et les soirées mondaines quand elle ne se contente pas d’habiter son luxueux appart’ de 60 plaques rue de Grenelle comme un fantôme erre dans un château désert à une époque où on ne croit plus à eux, les enfants vont chercher cet amour ailleurs. Et de préférence avec des gens de leur âge et de leur milieu social, comme tous les êtres humains de la création… Ainsi entourés de gens souffrant des mêmes problèmes qu’eux, ils se consolent comme ils peuvent – toute la difficulté tenant dans le fait qu’il est difficile de donner de l’amour quand on en a reçu si peu…

De soirées à tout casser, et de préférence sa propre tête, à grand coups de cocktails incendiaires et de rails de coke, jusqu’aux lendemains qui déchantent, puisqu’en dépit des partouzes de dix heures du mat’ on se retrouve toujours aussi seul au bout du compte, Lolita Pille nous décrit surtout une autre facette de notre monde tout entier tourné vers la productivité et le chiffre. Non qu’il y a une révélation à nous montrer que les riches aussi en souffrent, mais plutôt que ce mal se transmet par simple effet domino à leur nouvelle génération (3) – laquelle se trouvera ainsi bien en mal de corriger le tir quand son tour sera venu de diriger : simple question de carences affectives.

En fait, ce qu’il y a de dérangeant dans Hell, ce n’est pas tant son portrait d’une jeunesse riche et paumée que ce que celle-ci nous réserve pour quand elle aura pris les manettes du système. Si on s’accorde à dire que le plus grand mal de notre époque est un cruel et singulier manque d’humanité, celui qui pousse les gens à un communautarisme et à un nombrilisme dont les fondations de notre civilisation sont les premières victimes (4), alors attendez un peu que les « fils et filles de » actuels aient remplacé leurs aînés à leurs postes, puisqu’il en va ainsi dans notre féodalité moderne, et vous verrez que la crise des subprimes était un simple avant-goût de ce qui nous attend…

À moins que Lolita Pille ait grossi son trait, comme c’est le privilège de tous les écrivains. Après tout, elle n’avait pas 20 ans quand elle écrivit ce premier roman, aussi ne peut-on exclure un certain manque de recul de sa part, voire un simple et bien compréhensible goût de la provocation…

On préfèrerait de loin une telle maladresse d’auteur débutant.

(1) quatrième de couverture tiré de l’édition broché, et non de l’édition de poche chroniquée dans ce billet.

(2) parmi d’autres ouvrages, le roman 99 francs, de Frédéric Beigbeder, vient immédiatement à l’esprit ; de l’aveu même de Lolita Pille, ce livre fut le principal déclencheur qui la poussa à écrire.

(3) mérite d’être précisé que l’économiste Frédéric Teulon utilisa ce roman de Lolita Pille, et d’autres ouvrages, pour illustrer ses propos dans son essai Les FFD : la France aux mains des fils et des filles de (Bourin Éditeur, collection Documents, mars 2005, ISBN : 978-2-849-41018-9).

(4) sur l’importance, dans les rapports sociaux, de la solidarité et de la bonne compréhension des besoins d’autrui, quelle que soit leur place sur l’échelle de la hiérarchie sociale, le lecteur soucieux de se pencher sur un ouvrage récent s’intéressera à L’Âge de l’empathie (Les Liens qui libèrent, 2010, ISBN : 2-918-59707-4) du chercheur et comportementaliste Frans de Waal.

Adaptation :

Au cinéma, sous le même titre, par Bruno Chiche, en 2006, sur un scénario de Lolita Pille. Cette adaptation couvre pour l’essentiel un segment du récit absent du roman original et peut donc être considérée comme une sorte de complément à celui-ci. Très critiqué, ce film connut un succès mitigé…

Hell, Lolita Pille, 2002
Le Livre de Poche, collection Littérature, janvier 2004
155 pages, env. 5 €, ISBN : 978-2-253-06693-4

– le site officiel de Lolita Pille
– le premier chapitre du roman sur le site de l’éditeur Grasset
– d’autres avis : Phil, Clé et Fil, Stupidocratie, MaBibliothèque, Écrits Vains

Sha, tome 1er : The Shadow One

Couverture du premier tome du comics ShaLe XVIe siècle, en France : la jeune Lara, seize ans et accusée de sorcellerie, meurt lentement sur le bûcher. En appelant à la déesse des sorcières, Sha, elle demande le pouvoir de se venger des tortures qu’elle a subi et de la fin funeste qui l’attend… Cinq siècles plus tard, dans la métropole de New Eden, l’inspecteur Duffy est chargée d’enquêter sur le suicide bien mystérieux d’un trafiquant d’armes membre de l’ésotérique Fondation du Destin. Mais sitôt arrivée sur les lieux du crime supposé, des hallucinations l’assaillent.

Des visions qui semblent venir d’un passé bien lointain. Qui hurlent leur haine. Et réclament vengeance… Pour Duffy, c’est le début d’un chemin de croix pour le moins inhabituel, où des choses restées longtemps oubliées lui reviennent peu à peu en mémoire – mais des choses douloureuses, pleines de sang, de soufre, et de malédiction.

Si on ne garde aucun souvenir de nos vies passées, après tout, il y a bien une raison.

Planche intérieure du premier volume du comics ShaLe mélange des genres donne rarement de bons résultats sur le plan des idées, surtout dans les domaines de l’imaginaire qui présentent chacun des spécificités assez peu compatibles avec celles de leurs voisins. C’est un corolaire du postmodernisme qui, à force d’estomper les frontières des genres, s’enlise trop souvent dans des paradoxes, voire des contradictions : il n’y brille plus qu’une originalité de forme où le fond reste bien plus simple que ce que les apparences peuvent le laisser croire au premier abord. L’exemple type : le croisement de la magie du fantastique, surtout à tendance médiévale, avec l’hypertechnologie futuriste – soit un cocktail à base de passé et d’avenir, et donc forcément discordant… (1)

Mais comme à toutes règles on trouve des exceptions, il s’avère que l’œuvre dont il est question ici appartient à l’autre catégorie : celle qui conjugue avec bonheur deux genres a priori incompatibles – et précisément la fantasy avec la science-fiction typée cyberpunk.

Planche intérieure du premier volume du comics ShaSha, en effet, nous transporte de la fin du Moyen Âge à une civilisation des réseaux et de la cybernétique où règnent les multinationales dans un monde rendu fou par les divertissements faciles et la surconsommation de l’inutile, avec la bénédiction d’une population lobotomisée par la publicité et les flashs d’information alarmistes tout en se déchirant dans une lutte des classes aussi furieuse que fratricide. Comme toujours, ce type de futur se veut une métaphore de notre présent, mais là où le scénariste se montre habile, c’est quand il y ajoute une composante le plus souvent absente des productions qui se réclament du cyberpunk : la religion.

Religion qui demeure une des caractéristiques principales des États-Unis contemporains : toujours hanté par ce passé puritain sur lequel ils se sont fondés et dont ils n’ont jamais vraiment voulu se débarrasser, ils laissent encore la foi conditionner leur quotidien.

Planche intérieure du premier volume du comics ShaD’où l’ouverture du récit lors du Moyen Âge : il ne représente pas, dans ce cas précis, la satisfaction d’un besoin d’exotisme de forme mais participe bel et bien à illustrer le fond de l’œuvre. Pat Mills dénonce ici une nation américaine qui n’a jamais vraiment su évoluer depuis l’époque de sa fondation – au cours du XVIe siècle, justement la période où commence la narration – jusqu’à nos jours où en dépit des progrès techniques, le passé religieux autour duquel la nation américaine s’est constituée (2) devient à présent un frein à ses progrès sociaux. En fait, sa technique sert de progrès de façade, pour mieux dissimuler sa sclérose sociale.

Il semble alors logique de la part du scénariste de s’associer pour un tel projet avec un artiste non seulement spécialisé dans le genre du médiéval-fantastique mais qui en est souvent considéré comme précurseur et leader sur le média de la narration graphique.

Planche intérieure du premier volume du comics ShaOlivier Ledroit se montre ici en pleine possession de son art, mariant les tons et les formes en parfaits tableaux du passé comme du futur. S’il étonne peu dans sa retranscription du premier, en raison d’une œuvre passée bien connue des bédéphiles, son travail sur le second surprend, émerveille même ; car la cité de New Eden qu’il a imaginé évoque un croisement lui aussi, celui de Metropolis (F. Lang ; 1923) et du Los Angeles de Blade Runner (R. Scott ; 1982), mais où pointent des reliques de l’architecture de fer – typique d’une époque pour le moins conservatrice – comme des années 30 et 50 – respectivement périodes de crise, donc de repli sur des valeurs morales, et de chasse aux sorcières.

Ainsi, Sha se présente comme une œuvre tout à fait exceptionnelle. D’abord en réussissant à marier deux genres de l’imaginaire très peu enclins à l’union ; et ensuite à travers des graphismes qui ne se résument pas à de simples illustrations mais qui accentuent les idées du récit.

Nous aurons l’occasion de voir, dans les chroniques des tomes suivants, que cette alchimie ne se gâte pas sur le long terme…

Planche intérieure du premier volume du comics Sha

(1) le lecteur soucieux d’approfondir la problématique que j’évoque ici peut-être trop brièvement se penchera avec bonheur sur cet article de Gérard Klein paru dans le n°21 (février 1992) de NLM.

(2) mérite d’être rappelé que de nombreux colons du Nouveau Monde étaient des protestants qui fuyaient les persécutions religieuses en Europe.

Chroniques de la série Sha :

1. The Shadow One (le présent billet)
2. Soul Wound
3. Soul Vengeance

Sha, t.1 : The Shadow One, Pat Mills & Olivier Ledroit
Soleil Productions, novembre 1996
46 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-877-64565-2

– le site officiel d’Olivier Ledroit
– d’autres avis : Les singes de l’espace, NANOOK, Krinein Magazine, Blog Bazar

Cube

Jaquette DVD de l'édition française du film CubeSix personnes sans aucun lien entre elles s’éveillent dans une salle cubique aux murs de métal. Dans chacune de ces parois, une porte coulissante mène à une autre salle identique. Mais dans certaines se trouvent des pièges. Mortels. Aucun d’eux ne sait pourquoi il se trouve enfermé là. Car ils portent tous des combinaisons à leur nom, qui rappellent celles des prisonniers. Tous ensemble, ils vont tenter de sortir de ce labyrinthe. Mais la sortie semble toujours se dérober à eux… pour autant qu’il y ait vraiment une sortie.

En fait, le seul moyen pour eux de trouver la sortie consiste à travailler ensemble, c’est-à-dire à mettre en commun leurs qualités au lieu de laisser leurs défauts de caractère entraver leur jugement. Plus facile à dire qu’à faire, surtout dans une situation comme celle-ci où le « pourquoi » de leur condition leur échappe autant que le « comment » : perdus dans un contexte qui les dépasse, au moins au premier abord, ils vont peu à peu basculer dans une forme de folie autodestructrice – au moins pour leur groupe – dont l’unique survivant sera celui auquel on s’attend le moins… Ce qui, somme toute, correspond assez bien au postulat de départ.

Car Cube se veut avant tout une allégorie sur la condition humaine au sein de la société, avec tout ce que celle-ci a d’irrationnel et d’illogique, voire d’inhumain. Chacun des « prisonniers » y incarne l’une des principales facettes de la diversité humaine : la connaissance cynique, l’intelligence froide, la schizophrénie asociale, la marginalité astucieuse, l’instinct maternel à l’anxiété paranoïaque et l’autorité par la violence. Comme il se doit, c’est l’échec de cette dernière à souder le groupe – de par cette peur panique qui caractérise les dominants quand ils voient une situation leur échapper – qui contribuera le plus à condamner les espoirs de tous.

Ce qui suffit à dire que Vincenzo Natali, comme beaucoup d’artistes avant lui, a peut-être voulu illustrer là le principal problème de tous les groupes sociaux en proie à une crise : cette incapacité, réelle ou simulée, des puissants à orienter les efforts du groupe dans la meilleure direction – au reste, un des exercices les plus difficiles qui soient, depuis l’aube des temps et dans toutes les civilisations. Il s’ensuit qu’à force de laisser chacun tirer la couverture à lui, celle-ci finit en toute logique par se déchirer. Ou n’importe quelle autre image comparable : celle d’un ordre qui se fissure sous les coups de boutoir d’égos en proie à leurs démons.

C’est une définition comme une autre du chaos, qu’il ne faut pas confondre avec l’anarchie (1), et qui correspond d’ailleurs assez bien à notre présent où les désirs de chacun font perdre de vue les besoins des autres à travers le triomphe de l’égoïsme. De telle sorte que Cube peut ainsi constituer une métaphore de la société de consommation où la liberté donnée à tous de satisfaire des envies somme toute assez frivoles a largement participé à gonfler une bulle spéculative qui a fini par nous éclater à la figure…

Mais l’idée de départ de ce film reste malgré tout bien assez éternelle pour illustrer à peu près n’importe quelle époque où une société jusqu’à ce moment stable a fini par s’effondrer sous les coups de boutoir des dissensions internes provoquées par l’incapacité des dirigeants à les juguler – ou au moins à les diriger dans un effort constructif.

Voilà pourquoi Cube, au-delà de l’instantané du présent qu’il illustre, reste avant tout une fable, une satire de certains des travers les plus regrettables de toutes les sociétés : les seuls à pouvoir condamner une civilisation entière.

(1) « anarchie » signifie « sans maître » et non « sans ordre » ; en fait, c’est ce dernier état qui définit le chaos…

Récompenses :

– Prix du Meilleur Premier Film Canadien, au Festival international du film de Toronto (1997)
– Prix de la Critique et Prix du Public, au Festival international du film fantastique de Gérardmer Fantastic’Arts (1999)

Notes :

Tous les personnages portent des noms de prisons. Quentin, celui de la prison d’état San Quentin à Marin County, en Californie. Holloway référe à la prison Holloway de Londres. Kazan à celle de Kazan en Russie. Rennes a le même nom que la prison de Rennes en France. Alderson – un personnage secondaire qui ne rencontrera jamais les autres – celui du Alderson Federal Prison Camp à Alderson, en Virginie. Quant à Leaven et Worth, ils forment à eux deux le nom du pénitencier de Leavenworth à Leavenworth, au Kansas.

Après avoir écrit le scénario de ce film, Vincenzo Natali réalisa un court-métrage, intitulé Elevated (1997) et situé dans un ascenseur, avec lequel il tenta de donner aux investisseurs une idée assez précise de ce à quoi Cube devait ressembler en terme d’ambiance et de rythme. Ce « prototype » convainquit et le réalisateur obtint son budget.

Un épisode de la célèbre série TV La Quatrième dimension, intitulé Cinq personnages en quête d’une sortie (Five Characters in Search of an Exit, saison 3, épisode 14), servit d’inspiration pour Cube.

Cube, Vincenzo Natali, 1997
TF1 Vidéo, 2001
86 minutes, env. 13 €


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