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Sha, tome 2nd : Soul Wound

Couverture du second tome du comics ShaL’inspecteur Duffy et son assistant télépathe Wyler sont reçus par une commission spécialisée pour justifier de leurs actes lors de l’assassinat de Max Dufrère, président du conglomérat alimentaire Big Max, qu’ils devaient protéger. Néanmoins, et en raison des états de service exceptionnels de Duffy, la commission accepte de la garder en fonction pour lui confier la garde du président lors d’une représentation à l’opéra à laquelle celui-ci doit assister le lendemain. Mais le soir même, Duffy reçoit un bien mauvais présage…

Dans la continuité du tome précédent, ce second volume achève de nous présenter l’univers du récit tout en l’imbriquant à la narration proprement dite. Si la plupart des idées ainsi présentées restent dans les limites du convenu – du pain et des jeux pour mieux contrôler le peuple, en simplifiant – mais aussi du parallèle avec notre réalité que cette œuvre dénonce, l’un des axes de réflexion adoptés par l’auteur se montre sous un jour assez original. Car ce futur a en fait dégénéré sous l’emprise des démons dont le lecteur soupçonne l’existence depuis un certain temps : comme le Conseil d’Administration d’une multinationale, on les voit ici se réunir afin de déterminer quelle direction ils vont donner au monde.

Planche intérieure du second volume du comics ShaCette représentation peut sembler exagérée, voire caricaturale, mais elle ne manque pas de sens malgré tout. Les démons, en effet, sont des suppôts de Satan, et ce dernier se caractérise notamment par un ego hypertrophié et une absence totale d’empathie envers ses victimes. Or ces deux traits, et pour peu qu’on considère les choses d’une manière assez générale, correspondent plutôt bien au monde de l’entreprise, ou encore aux entreprises elles-mêmes : toutes entières dédiées à s’imposer sur un marché donné, donc aux dépends de leurs concurrents, chacune d’elle s’estime plus méritante que sa voisine – l’ego sans limite – qu’elle n’hésitera pas à écraser pour ainsi mieux s’imposer – l’absence d’état d’âme.

On peut ainsi voir dans cet aspect de l’univers de Sha une dénonciation non d’une forme de machiavélisme inhérent au concept même d’entreprise et de marché, puisque cette idée reste bien trop simpliste et manichéenne pour convaincre vraiment, mais au moins une critique virulente de cette notion de darwinisme social – ou toute autre concept assimilable – qui a profondément altéré les rapports sociaux depuis plus d’un siècle (1) – et notamment à travers l’établissement d’une nouvelle forme de féodalité basée sur la richesse. Ici, ce système se voit comparé au mal absolu, ce qui ne paraît pas tout à fait déraisonnable en regard des maux qu’il a pu causer : la récente crise financière laisse peu de place à la discussion sur ce point…

Mais ce second tome se caractérise aussi par une certaine accélération dans le récit qui laisse notamment une place abondante à l’action dans la deuxième moitié du volume. Certains regretteront peut-être de voir l’histoire s’emballer aussi vite mais pour un scénario qui tient sur trois tomes à peine ça reste dans les limites du raisonnable.

La conclusion du récit, quant à elle, saura se montrer assez haute en couleurs.

Planche intérieure du second volume du comics Sha

(1) le lecteur soucieux d’approfondir se penchera sur le récent essai de Frans de Waal intitulé L’Âge de l’empathie (Les Liens qui libèrent, 2010, 330 pages, ISBN : 2-918-59707-4).

Chroniques de la série Sha :

1. The Shadow One
2. Soul Wound (le présent billet)
3. Soul Vengeance

Sha, t.2 : Soul Wound, Pat Mills & Olivier Ledroit
Soleil Productions, octobre 1997
46 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-877-64648-2

– le site officiel d’Olivier Ledroit
– d’autres avis : Les singes de l’espace, NANOOK, Krinein Magazine, Blog Bazar

Hell

Couverture de l'édition de poche du roman HellElle s’appelle Ella. Mais Hell lui convient mieux : elle a dix-huit ans, prend de la coke comme vous fumez des clopes, passe ses nuits dans les boîtes les plus chères de Paris, est griffée de la tête aux pieds, ne fréquente que des filles et des fils de, dépense chaque semaine l’équivalent de votre revenu mensuel, fait l’amour comme vous faites vos courses. Sans oublier l’essentiel : elle vous méprise profondément… étant revenue de tout sans avoir été nulle part. Jusqu’au soir où elle tombe folle amoureuse d’Andréa, son double masculin… (1)

Ce qui frappe dans Hell, c’est le portrait pour le moins corrosif que fait Lolita Pille de la « jeunesse dorée » parisienne : non ce tableau assez attendu de ces « fils et filles de » qui ne respectent rien car ils sont déjà blasés de tout posséder sans avoir jamais travaillé pour le mériter – thème convenu de la littérature contemporaine (2) – mais plutôt cette psychanalyse sous-jacente qui s’en dégage. Car il n’y a pas que les enfants des classes moyennes et en dessous qui voient l’actuel monde du travail les séparer de leurs parents, il y a aussi les autres : pourtant nantis et donc a priori à l’abri de tous besoins réels, il leur manque néanmoins la première nécessité – l’amour.

Alors, puisque Papa est absent pour affaires, et que Maman noie son ennui dans l’alcool et les soirées mondaines quand elle ne se contente pas d’habiter son luxueux appart’ de 60 plaques rue de Grenelle comme un fantôme erre dans un château désert à une époque où on ne croit plus à eux, les enfants vont chercher cet amour ailleurs. Et de préférence avec des gens de leur âge et de leur milieu social, comme tous les êtres humains de la création… Ainsi entourés de gens souffrant des mêmes problèmes qu’eux, ils se consolent comme ils peuvent – toute la difficulté tenant dans le fait qu’il est difficile de donner de l’amour quand on en a reçu si peu…

De soirées à tout casser, et de préférence sa propre tête, à grand coups de cocktails incendiaires et de rails de coke, jusqu’aux lendemains qui déchantent, puisqu’en dépit des partouzes de dix heures du mat’ on se retrouve toujours aussi seul au bout du compte, Lolita Pille nous décrit surtout une autre facette de notre monde tout entier tourné vers la productivité et le chiffre. Non qu’il y a une révélation à nous montrer que les riches aussi en souffrent, mais plutôt que ce mal se transmet par simple effet domino à leur nouvelle génération (3) – laquelle se trouvera ainsi bien en mal de corriger le tir quand son tour sera venu de diriger : simple question de carences affectives.

En fait, ce qu’il y a de dérangeant dans Hell, ce n’est pas tant son portrait d’une jeunesse riche et paumée que ce que celle-ci nous réserve pour quand elle aura pris les manettes du système. Si on s’accorde à dire que le plus grand mal de notre époque est un cruel et singulier manque d’humanité, celui qui pousse les gens à un communautarisme et à un nombrilisme dont les fondations de notre civilisation sont les premières victimes (4), alors attendez un peu que les « fils et filles de » actuels aient remplacé leurs aînés à leurs postes, puisqu’il en va ainsi dans notre féodalité moderne, et vous verrez que la crise des subprimes était un simple avant-goût de ce qui nous attend…

À moins que Lolita Pille ait grossi son trait, comme c’est le privilège de tous les écrivains. Après tout, elle n’avait pas 20 ans quand elle écrivit ce premier roman, aussi ne peut-on exclure un certain manque de recul de sa part, voire un simple et bien compréhensible goût de la provocation…

On préfèrerait de loin une telle maladresse d’auteur débutant.

(1) quatrième de couverture tiré de l’édition broché, et non de l’édition de poche chroniquée dans ce billet.

(2) parmi d’autres ouvrages, le roman 99 francs, de Frédéric Beigbeder, vient immédiatement à l’esprit ; de l’aveu même de Lolita Pille, ce livre fut le principal déclencheur qui la poussa à écrire.

(3) mérite d’être précisé que l’économiste Frédéric Teulon utilisa ce roman de Lolita Pille, et d’autres ouvrages, pour illustrer ses propos dans son essai Les FFD : la France aux mains des fils et des filles de (Bourin Éditeur, collection Documents, mars 2005, ISBN : 978-2-849-41018-9).

(4) sur l’importance, dans les rapports sociaux, de la solidarité et de la bonne compréhension des besoins d’autrui, quelle que soit leur place sur l’échelle de la hiérarchie sociale, le lecteur soucieux de se pencher sur un ouvrage récent s’intéressera à L’Âge de l’empathie (Les Liens qui libèrent, 2010, ISBN : 2-918-59707-4) du chercheur et comportementaliste Frans de Waal.

Adaptation :

Au cinéma, sous le même titre, par Bruno Chiche, en 2006, sur un scénario de Lolita Pille. Cette adaptation couvre pour l’essentiel un segment du récit absent du roman original et peut donc être considérée comme une sorte de complément à celui-ci. Très critiqué, ce film connut un succès mitigé…

Hell, Lolita Pille, 2002
Le Livre de Poche, collection Littérature, janvier 2004
155 pages, env. 5 €, ISBN : 978-2-253-06693-4

– le site officiel de Lolita Pille
– le premier chapitre du roman sur le site de l’éditeur Grasset
– d’autres avis : Phil, Clé et Fil, Stupidocratie, MaBibliothèque, Écrits Vains

Sha, tome 1er : The Shadow One

Couverture du premier tome du comics ShaLe XVIe siècle, en France : la jeune Lara, seize ans et accusée de sorcellerie, meurt lentement sur le bûcher. En appelant à la déesse des sorcières, Sha, elle demande le pouvoir de se venger des tortures qu’elle a subi et de la fin funeste qui l’attend… Cinq siècles plus tard, dans la métropole de New Eden, l’inspecteur Duffy est chargée d’enquêter sur le suicide bien mystérieux d’un trafiquant d’armes membre de l’ésotérique Fondation du Destin. Mais sitôt arrivée sur les lieux du crime supposé, des hallucinations l’assaillent.

Des visions qui semblent venir d’un passé bien lointain. Qui hurlent leur haine. Et réclament vengeance… Pour Duffy, c’est le début d’un chemin de croix pour le moins inhabituel, où des choses restées longtemps oubliées lui reviennent peu à peu en mémoire – mais des choses douloureuses, pleines de sang, de soufre, et de malédiction.

Si on ne garde aucun souvenir de nos vies passées, après tout, il y a bien une raison.

Planche intérieure du premier volume du comics ShaLe mélange des genres donne rarement de bons résultats sur le plan des idées, surtout dans les domaines de l’imaginaire qui présentent chacun des spécificités assez peu compatibles avec celles de leurs voisins. C’est un corolaire du postmodernisme qui, à force d’estomper les frontières des genres, s’enlise trop souvent dans des paradoxes, voire des contradictions : il n’y brille plus qu’une originalité de forme où le fond reste bien plus simple que ce que les apparences peuvent le laisser croire au premier abord. L’exemple type : le croisement de la magie du fantastique, surtout à tendance médiévale, avec l’hypertechnologie futuriste – soit un cocktail à base de passé et d’avenir, et donc forcément discordant… (1)

Mais comme à toutes règles on trouve des exceptions, il s’avère que l’œuvre dont il est question ici appartient à l’autre catégorie : celle qui conjugue avec bonheur deux genres a priori incompatibles – et précisément la fantasy avec la science-fiction typée cyberpunk.

Planche intérieure du premier volume du comics ShaSha, en effet, nous transporte de la fin du Moyen Âge à une civilisation des réseaux et de la cybernétique où règnent les multinationales dans un monde rendu fou par les divertissements faciles et la surconsommation de l’inutile, avec la bénédiction d’une population lobotomisée par la publicité et les flashs d’information alarmistes tout en se déchirant dans une lutte des classes aussi furieuse que fratricide. Comme toujours, ce type de futur se veut une métaphore de notre présent, mais là où le scénariste se montre habile, c’est quand il y ajoute une composante le plus souvent absente des productions qui se réclament du cyberpunk : la religion.

Religion qui demeure une des caractéristiques principales des États-Unis contemporains : toujours hantés par ce passé puritain sur lequel ils se sont fondés et dont ils n’ont jamais vraiment voulu se débarrasser, ils laissent encore la foi conditionner leur quotidien.

Planche intérieure du premier volume du comics ShaD’où l’ouverture du récit lors du Moyen Âge : il ne représente pas, dans ce cas précis, la satisfaction d’un besoin d’exotisme de forme mais participe bel et bien à illustrer le fond de l’œuvre. Pat Mills dénonce ici une nation américaine qui n’a jamais vraiment su évoluer depuis l’époque de sa fondation – au cours du XVIe siècle, justement la période où commence la narration – jusqu’à nos jours où en dépit des progrès techniques, le passé religieux autour duquel la nation américaine s’est constituée (2) devient à présent un frein à ses progrès sociaux. En fait, sa technique sert de progrès de façade, pour mieux dissimuler sa sclérose sociale.

Il semble alors logique de la part du scénariste de s’associer pour un tel projet avec un artiste non seulement spécialisé dans le genre du médiéval-fantastique mais qui en est souvent considéré comme précurseur et leader sur le média de la narration graphique.

Planche intérieure du premier volume du comics ShaOlivier Ledroit se montre ici en pleine possession de son art, mariant les tons et les formes en parfaits tableaux du passé comme du futur. S’il étonne peu dans sa retranscription du premier, en raison d’une œuvre passée bien connue des bédéphiles, son travail sur le second surprend, émerveille même ; car la cité de New Eden qu’il a imaginé évoque un croisement lui aussi, celui de Metropolis (F. Lang ; 1923) et du Los Angeles de Blade Runner (R. Scott ; 1982), mais où pointent des reliques de l’architecture de fer – typique d’une époque pour le moins conservatrice – comme des années 30 et 50 – respectivement périodes de crise, donc de repli sur des valeurs morales, et de chasse aux sorcières.

Ainsi, Sha se présente comme une œuvre tout à fait exceptionnelle. D’abord en réussissant à marier deux genres de l’imaginaire très peu enclins à l’union ; et ensuite à travers des graphismes qui ne se résument pas à de simples illustrations mais qui accentuent les idées du récit.

Nous aurons l’occasion de voir, dans les chroniques des tomes suivants, que cette alchimie ne se gâte pas sur le long terme…

Planche intérieure du premier volume du comics Sha

(1) le lecteur soucieux d’approfondir la problématique que j’évoque ici peut-être trop brièvement se penchera avec bonheur sur cet article de Gérard Klein paru dans le n°21 (février 1992) de NLM.

(2) mérite d’être rappelé que de nombreux colons du Nouveau Monde étaient des protestants qui fuyaient les persécutions religieuses en Europe.

Chroniques de la série Sha :

1. The Shadow One (le présent billet)
2. Soul Wound
3. Soul Vengeance

Sha, t.1 : The Shadow One, Pat Mills & Olivier Ledroit
Soleil Productions, novembre 1996
46 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-877-64565-2

– le site officiel d’Olivier Ledroit
– d’autres avis : Les singes de l’espace, NANOOK, Krinein Magazine, Blog Bazar

Cube

Jaquette DVD de l'édition française du film CubeSix personnes sans aucun lien entre elles s’éveillent dans une salle cubique aux murs de métal. Dans chacune de ces parois, une porte coulissante mène à une autre salle identique. Mais dans certaines se trouvent des pièges. Mortels. Aucun d’eux ne sait pourquoi il se trouve enfermé là. Car ils portent tous des combinaisons à leur nom, qui rappellent celles des prisonniers. Tous ensemble, ils vont tenter de sortir de ce labyrinthe. Mais la sortie semble toujours se dérober à eux… pour autant qu’il y ait vraiment une sortie.

En fait, le seul moyen pour eux de trouver la sortie consiste à travailler ensemble, c’est-à-dire à mettre en commun leurs qualités au lieu de laisser leurs défauts de caractère entraver leur jugement. Plus facile à dire qu’à faire, surtout dans une situation comme celle-ci où le « pourquoi » de leur condition leur échappe autant que le « comment » : perdus dans un contexte qui les dépasse, au moins au premier abord, ils vont peu à peu basculer dans une forme de folie autodestructrice – au moins pour leur groupe – dont l’unique survivant sera celui auquel on s’attend le moins… Ce qui, somme toute, correspond assez bien au postulat de départ.

Car Cube se veut avant tout une allégorie sur la condition humaine au sein de la société, avec tout ce que celle-ci a d’irrationnel et d’illogique, voire d’inhumain. Chacun des « prisonniers » y incarne l’une des principales facettes de la diversité humaine : la connaissance cynique, l’intelligence froide, la schizophrénie asociale, la marginalité astucieuse, l’instinct maternel à l’anxiété paranoïaque et l’autorité par la violence. Comme il se doit, c’est l’échec de cette dernière à souder le groupe – de par cette peur panique qui caractérise les dominants quand ils voient une situation leur échapper – qui contribuera le plus à condamner les espoirs de tous.

Ce qui suffit à dire que Vincenzo Natali, comme beaucoup d’artistes avant lui, a peut-être voulu illustrer là le principal problème de tous les groupes sociaux en proie à une crise : cette incapacité, réelle ou simulée, des puissants à orienter les efforts du groupe dans la meilleure direction – au reste, un des exercices les plus difficiles qui soient, depuis l’aube des temps et dans toutes les civilisations. Il s’ensuit qu’à force de laisser chacun tirer la couverture à lui, celle-ci finit en toute logique par se déchirer. Ou n’importe quelle autre image comparable : celle d’un ordre qui se fissure sous les coups de boutoir d’égos en proie à leurs démons.

C’est une définition comme une autre du chaos, qu’il ne faut pas confondre avec l’anarchie (1), et qui correspond d’ailleurs assez bien à notre présent où les désirs de chacun font perdre de vue les besoins des autres à travers le triomphe de l’égoïsme. De telle sorte que Cube peut ainsi constituer une métaphore de la société de consommation où la liberté donnée à tous de satisfaire des envies somme toute assez frivoles a largement participé à gonfler une bulle spéculative qui a fini par nous éclater à la figure…

Mais l’idée de départ de ce film reste malgré tout bien assez éternelle pour illustrer à peu près n’importe quelle époque où une société jusqu’à ce moment stable a fini par s’effondrer sous les coups de boutoir des dissensions internes provoquées par l’incapacité des dirigeants à les juguler – ou au moins à les diriger dans un effort constructif.

Voilà pourquoi Cube, au-delà de l’instantané du présent qu’il illustre, reste avant tout une fable, une satire de certains des travers les plus regrettables de toutes les sociétés : les seuls à pouvoir condamner une civilisation entière.

(1) « anarchie » signifie « sans maître » et non « sans ordre » ; en fait, c’est ce dernier état qui définit le chaos…

Récompenses :

– Prix du Meilleur Premier Film Canadien, au Festival international du film de Toronto (1997)
– Prix de la Critique et Prix du Public, au Festival international du film fantastique de Gérardmer Fantastic’Arts (1999)

Notes :

Tous les personnages portent des noms de prisons. Quentin, celui de la prison d’état San Quentin à Marin County, en Californie. Holloway référe à la prison Holloway de Londres. Kazan à celle de Kazan en Russie. Rennes a le même nom que la prison de Rennes en France. Alderson – un personnage secondaire qui ne rencontrera jamais les autres – celui du Alderson Federal Prison Camp à Alderson, en Virginie. Quant à Leaven et Worth, ils forment à eux deux le nom du pénitencier de Leavenworth à Leavenworth, au Kansas.

Après avoir écrit le scénario de ce film, Vincenzo Natali réalisa un court-métrage, intitulé Elevated (1997) et situé dans un ascenseur, avec lequel il tenta de donner aux investisseurs une idée assez précise de ce à quoi Cube devait ressembler en terme d’ambiance et de rythme. Ce « prototype » convainquit et le réalisateur obtint son budget.

Un épisode de la célèbre série TV La Quatrième dimension, intitulé Cinq personnages en quête d’une sortie (Five Characters in Search of an Exit, saison 3, épisode 14), servit d’inspiration pour Cube.

Cube, Vincenzo Natali, 1997
TF1 Vidéo, 2001
86 minutes, env. 13 €

Fight Club

Affiche française du film Fight ClubUn employé de bureau insomniaque se soulage du stress en suivant des réunions de malades en phase terminale ou de rescapés d’un cancer des testicules. Jusqu’à ce qu’il rencontre Tyler Durden, un fabricant et vendeur de savon dont la philosophie de la vie rejette toute forme de consommation : tous deux deviendront vite inséparables, avant de fonder un club de combat clandestin qui accueillera toujours plus de membres – un fight club que Tyler Durden guidera peu à peu vers des desseins… obscurs.

Mais au fait, qui est Tyler Durden ?

Protéiforme, Fight Club aborde de front plusieurs thèmes : critique du consumérisme, de la manipulation, de la virilité perdue dans le modernisme ; ode à la liberté et au droit de choisir par soi-même, à la nécessité de se consacrer à la juste cause, mais aussi à l’autodestruction et à l’abandon d’espoir ; dénonciation du culte de l’apparence et de la futilité des questionnements postmodernes de notre temps… Bref, à travers autant d’idées jetées en tous sens par une réalisation dignes des vidéoclips les plus déjantés du moment, David Fincher finit en quelque sorte par dire tout et son contraire – il aurait, paraît-il, qualifié son film de blague.

De sorte que ce qui exsude de Fight Club au final rappelle une forme de folie rampante et par essence pernicieuse – elle frappe toujours au moment où on l’attend le moins… la personne qu’on croit la moins exposée. Dans ce sens, Fight Club illustre à merveille la mutation de la notion de civilisation qu’induit la société de consommation, celle-ci ayant atteint un sommet que personne ne soupçonnait après la chute du Rideau de Fer ; or, cette mutation se traduit surtout par une accélération constante des progrès au sein du « Système technicien », et ceux-ci présentent comme corollaire une perte progressive des repères qui, elle, implique une forme d’abolition de la raison (1).

Voilà comment se téléscopent tous ces thèmes, ces idées en apparence contradictoire mais qui trouvent pourtant toutes leurs racines dans un quotidien devenu inhumain et où la folie s’affirme de plus en plus comme la seule voie de sortie. Au moins de façon temporaire. Et si la raison revient parfois, elle finit toujours par céder la place à nouveau : l’appel de la liberté est très fort, c’est bien connu, et l’esprit humain peut montrer une imagination à toute épreuve pour y céder – ce n’est pas le docteur Freud qui me contredira sur ce point d’ailleurs (2).

Et voilà comment Fight Club atteint cette universalité dans son propos : non à travers la pluralité des thèmes abordés – car leur nombre restera toujours en quantité inférieure par rapport à ceux que propose la réalité – mais par la folie au moins sous-jacente que cette pluralité implique et qui constitue un reflet du présent, par le feu d’artifice d’idées qu’elle apporte et dans lesquelles chacun peut trouver sa vérité – celle qui l’isole des autres.

Or c’est bien cette solitude qui pousse le narrateur dans cette automutilation mentale où le récit trouve son point de départ, celle-là même qui le jettera dans les griffes de Tyler Durden – lui aussi victime de sa propre folie.

Reste encore à savoir qui est Tyler Durden

(1) le développement technique est incontrôlable par essence : parce qu’on le subit, il exerce une pression constante sur l’esprit qui se trouve ainsi plus exposé au stress et à l’anxiété, et donc in fine aux pathologies mentales.

(2) je rappelle brièvement que Freud considérait les névroses comme trouvant leurs racines dans les exigences sociales : si celles-ci se durcissent, notamment à travers le progrès technique, que deviennent les névroses ?

Récompenses :

Empire Award de la meilleure actrice britannique pour Helena Boham Carter en 2000.

Notes :

Fight Club est une adaptation du roman éponyme de Chuck Palahniuk publié en 1996. Le propos y est plus spécifique et la narration plus décousue que dans le film.

Une adaptation en jeu vidéo de combat, sous le même titre, vit le jour en 2004 pour Xbox et Playstation 2.

En dépit d’un score pour le moins mitigé au box office, Fight Club connut un immense succès en DVD, au point qu’il est maintenant considéré comme un film culte.

Fight Club, David Fincher, 1999
Fox Pathé Europa, 2010
135 minutes, env. 10 €

– l’article de Raphaël Arteau-McNeil dans la revue PHARES, Volume 1 Hiver 2001
– le site officiel du film

À poil, le Nounours !

Couverture de l'édition française du comics À poil, le Nounours !La fin des années 80. Deux frères, James et Edward, abordent l’adolescence à peu de temps d’intervalle. Si le premier croit que la fin du monde est proche, le second se contente de suivre son aîné dans ses délires de savant fou amateur. Une nuit, après un autre cauchemar de James, ils partent vers une maison abandonnée où ils rencontrent une jeune artiste marginale, Joy : dans la cave de la bâtisse, une « porte » s’ouvre soudain qui les précipite tous trois dans un monde de bizarreries et de merveilles…

En se réclamant presque ouvertement d’œuvres telles qu’Alice au pays des merveilles (Lewis Carroll, 1865) ou Peter Pan (James M. Barrie, 1911), plus beaucoup d’autres qu’il serait bien trop long de nommer, pour autant que je les aies toutes repérées, À poil, le Nounours ! nous propose une plongée aux accents tout à fait fantasmagoriques dans les névroses d’une époque. Les reliquats de l’enfance s’y mêlent aux angoisses d’un temps encore bien proche à travers l’immense talent de John Bolton et la narration splendide d’Ann Nocenti en nous décrivant la brève aventure de trois personnages assez peu communs dans un univers bigarré de terreurs et de poncifs détournés avec un certain sens du sarcasme.

Planche intérieure du comics À poil, le Nounours !Si à première vue, le récit peut sembler gratuit, et même prévisible, on y trouve assez vite une mosaïque des préoccupations d’une époque peu lointaine où la peur d’une guerre nucléaire et de l’effondrement des valeurs sociales menaient de jeunes esprits à la dérive. Ainsi, James se construit une fusée dans la cabane au fond du jardin pour fuir la Terre avec son jeune frère Edward car il croit celle-ci condamnée à brève échéance, alors que Joy a fui la maison familiale suite à un malentendu avec ses parents. C’est en explorant les inconscients de cette jeunesse en proie à des doutes insoupçonnés par ses géniteurs que Nocenti brosse un portrait assez corrosif d’un temps déjà bien essoufflé – même si le pire restait à venir…

Mais elle dresse aussi un inventaire des sujets les plus courants des genres de l’imaginaire à la sauce anglo-saxonne, ou du moins ceux de leurs expressions « populaires » : horreur, fantastique et super-héros s’y croisent et s’y entrecroisent en un savant mélange qui peut sembler décousu mais qui reflètent bien le maelstrom de sujets, de thèmes et de genres que représente cette culture moderne dont les diverses itérations s’entrechoquent dans les esprits des personnages. L’affection évidente qu’éprouve l’auteur pour ces stéréotypes s’y mêle d’ailleurs avec finesse à une certaine satire que les aficionados apprécieront.

Le tout servi à merveille par un John Bolton dont les expérimentations plastiques, ici, rappellent Bill Sienkiewicz sous bien des aspects : les aquarelles, les pastels et les crayonnés y forment un savant mélange hétéroclite dans la forme mais homogène sur le fond, qui reflète un sens artistique bien peu commun et tout à fait saisissant dans l’émotion induite sur le lecteur.

Très belle réussite, tant sur le plan narratif que pictural, À poil, le Nounours ! fait partie de ces œuvres aujourd’hui méconnues qui méritent très largement la redécouverte…

Quatrième de couverture de l'édition française du comics À poil, le Nounours !

À poil, le Nounours ! (Someplace Strange), John Bolton & Ann Nocenti, 1988
Glénat, collection Comics USA, avril 1990
64 pages, env. 15 € (occasions seulement)

Les Monades urbaines

Couverture de l'édition de poche du roman Les Monades urbainesEn l’an 2381, la Terre porte soixante-dix milliards d’êtres humains dont la devise est : Croissez et multipliez. Ils habitent des tours de mille étages, les monades urbaines, et jouissent d’une totale liberté sexuelle. Ils ne quittent jamais leurs villes verticales et explorent rarement un autre étage que le leur. Ils vivent l’utopie, la promiscuité, le bonheur.

Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné. Qui est incurable est exécuté.

Micael, l’électronicien, rêve pourtant de la Terre du passé, de l’océan, de la nature qu’il a découverts à travers un film vieux d’un siècle. Il fuit.

Et Jason, l’historien, armé par son savoir contre tous les tabous anciens, redécouvre de son côté un sentiment proscrit, la jalousie.

Dans ce roman, qui reste peut-être son œuvre la plus aboutie à ce jour, Robert Silverberg nous dépeint un univers devenu en quelque sorte concentrationnaire en extrapolant les développements possibles de cet urbanisme vertical propre à l’Amérique mais aussi du concept de l’Unité d’habitation échafaudé par Le Corbusier. Je rappelle brièvement que cette verticalité reste la meilleure solution au gaspillage des surfaces arables suite à la croissance des villes, en « superposant » en quelque sorte les habitations comme les magasins de la même manière qu’on superpose les étages dans les maisons individuelles – c’est le principe du building, ou gratte-ciel, mais aussi du centre commercial. Par la suite, de nombreux théoriciens – urbanistes comme architectes – continuèrent à développer ces idées ; on peut citer en particulier l’exemple de Paolo Soleri et de ses arcologies dont il explique les tenants et les aboutissants dans un ouvrage publié pour la première fois en 1969.

Les Monades urbaines que nous décrit ici Silverberg reprennent une partie seulement des travaux de Soleri : ces Unités d’habitation de mille étages, des espèces de villes verticales où les buildings ont été empilés les uns sur les autres si vous préférez, accueillent chacune en leur sein près d’un million d’habitants – plus une centaine de naissances chaque jour. Toute cette promiscuité entraîne donc un bouleversement radical des modes de vie. L’intimité, par exemple, y a presque disparu, et comme il y a à présent bien assez d’espace pour chacun la démographie ne tolère plus aucune limite : l’espace dorénavant asservi permet à chacun de se reproduire selon ses envies, de laisser libre cours à ses pulsions ; ainsi devient-il de bon ton de ne plus refuser quelques avances à caractère sexuel que ce soient. Chaque soir, les hommes errent dans les couloirs de ces colossales cages à poules, tapant aux portes des appartements pour que lui offre son corps l’épouse d’un mari qui se livre à la même activité nocturne…

À travers sept récits qui sont autant de facettes de ce cauchemar concentrationnaire, Silverberg nous livre deux avertissements précieux. Le premier concerne cette itération du collectivisme que représentent de tels projets d’urbanisme où le rationnel le dispute à l’humain : nul besoin en effet d’y regarder de près pour y distinguer les excès typiques de la planification quand elle se voit poussée à son extrême ; et que des projets comparables, dans leur essence, aient été échafaudés, au cours de la réalité historique récente, par des concepteurs nés au cours de la seconde moitié du XIXème siècle, c’est-à-dire pendant l’heure de gloire des idées marxistes, n’est bien sûr pas un hasard : on retrouve bien dans de telles idées une volonté de construire une forme d’utopie urbaniste qui défie le bon sens – je veux dire par là qui s’oppose radicalement à la réalité de cette nature humaine par essence affamée de liberté, c’est-à-dire de ce besoin de s’affranchir de la proximité des autres pour mieux se débarrasser de leur influence.

Le second avertissement, un peu plus surprenant, concerne ce qui prend tout l’air d’une critique de cette liberté sexuelle typique de l’époque où Silverberg écrivit ce roman. En décrivant une civilisation toute entière tournée vers une liberté totale d’aimer physiquement, l’auteur nous montre surtout les limites d’une telle banalisation : en dévoyant ainsi l’acte d’amour, celui-ci perd tout son sens ; il ne devient plus rien d’autre qu’une manière de se débarrasser de la tension permanente, de la pression d’un « vivre ensemble » abâtardi jusqu’à l’aberration ultime de la fourmilière : en fait, cet amour-là se trouve ici réduit à son essence reproductrice dans tout ce qu’elle a de plus animale, mais aussi à son effet apaisant de « fix », c’est-à-dire de dose d’une drogue tout ce qu’il y a de plus naturelle mais qui produit elle aussi une accoutumance pernicieuse – c’est-à-dire un moyen de contrôle pour mieux asservir des populations immenses qui autrement refuseraient bien sûr un tel mode de vie.

Ainsi Les Monades urbaines mérite-t-il de figurer parmi les plus grands classiques de la fiction spéculative : en concentrant son propos sur l’aspect social de son idée de départ plutôt que sur ses éléments techniques, et en les développant avec une telle maestria à travers une réflexion sur certains des excès les plus regrettables de la nature humaine, ce roman démontre une qualité littéraire qui ne rougirait pas de la comparaison avec des chefs-d’œuvres de la dystopie comme Le Meilleur des mondes ou 1984.

Les Monades urbaines (The World Inside), Robert Silverberg, 1971
Livre de Poche, collection SF n° 7225, août 2005
256 pages, env. 5 €, ISBN : 2-253-07225-7

– d’autres avis : nooSFère, Quadrant Alpha, Traqueur Stellaire
Majipoor.com : le site quasi officiel de Robert Silverberg

Jack Barron et l’éternité

Couverture de la dernière édition de poche du roman Jack Barron et l'éternitéJack Barron est une icône de la télévision, un redresseur de torts moderne, le donneur de coups de pied au cul pour cent millions de gogos accrochés à leur écran tous les mercredis soirs. Pour l’irrésistible présentateur, malgré la corruption, la pauvreté et la ségrégation, c’est le bizness qui compte avant tout… jusqu’à ce qu’il heurte de front les intérêts du tout-puissant Benedict Howards. Commence alors le feuilleton en direct d’un combat sans merci entre le pouvoir de l’argent et de la politique et celui des médias. Mais la lutte peut-elle être équitable lorsque l’immortalité elle-même fait pencher la balance  ?

Jack Barron et l’éternité reste à ce jour le roman le plus connu de Norman Spinrad, encore considéré comme le plus frappant dans son style d’écriture et le plus abouti dans ses idées : iconoclaste sous bien des aspects, ce roman coup de poing fustige de nombreux éléments de son temps – et dont beaucoup ont hélas perduré jusqu’à nos jours. Mais comme on laisse peu souvent la parole aux auteurs à propos de leurs ouvrages, je vous propose de commencer ce billet avec les mots même de Norman Spinrad, tel qu’il s’est exprimé dans les pages du n°16 du magazine Galaxies (mars 2000) :

« Jack Barron et l’éternité fut mon quatrième roman à être publié, et une grande percée pour moi en termes de style. Je partais de l’idée d’écrire un roman avec pour thème l’immortalité, mais en tenant compte des problèmes d’ordre politique et économique qui en résulteraient pendant la période de transition, car, au moins au début, seuls les gens très riches en bénéficieraient. Donc, il me fallait trouver un contre-pouvoir. Mais quel genre de contre-pouvoir pourrait rivaliser avec l’argent ? Et la réponse était la télévision. Donc, vous avez un mec, ancien gauchiste, qui fait un talk-show à la télé, et devient ainsi un personnage influent dans la vie politique. »

« Je crois que ce livre a peut-être inspiré quelques politiciens américains, des gens comme Robert K. Dornan, Pat Buchanan ou Alan Keyes, qui ont tous présenté des programmes à la télé avec à peu près le même format que celui de Jack Barron, et se sont fait élire après. Malheureusement, au contraire de mon livre, les seuls qui semblent utiliser cette filière comme véhicule pour s’introduire dans la politique sont des affreux fachos  ! Donc, je pense que ce livre reste d’actualité, mais ce sont les mauvais qui ont appris la leçon. »

« La traduction en français de Jack Barron par Guy Abadia est tout à fait géniale. Parce que c’est un livre difficile à traduire, écrit dans un style très spécial. Abadia allait passer une année comme enseignant à Saint-Pierre-et-Miquelon, près des côtes de Terre-Neuve. À l’époque, j’habitais à New York et il est venu me voir. Nous avons discuté du livre, et il m’a dit  : “Je vais être bloqué sur cette petite île pendant une année, et, à part donner mes cours, je n’aurai rien à faire sauf la traduction de ton roman.” Et il a fait un boulot formidable, à mon avis. Je reste toujours très content de cette traduction. »

À travers la métaphore d’un futur si immédiat qu’il en devient un portrait à peine exagéré du présent, Norman Spinrad réalise en fait une critique sociale sur des thèmes aussi divers qu’inextricablement liés les uns aux autres : la corruption du monde politique, les luttes de pouvoir au sein des médias, le racisme latent et la ségrégation, la dissolution des idéaux révolutionnaires dans un quotidien immoral. Et de réaliser, à travers cette satire sans concession, combien les choses ont en fin de compte peu changé depuis la rédaction de cet ouvrage, il y a à peine un peu plus de 40 ans…

Des thèmes sulfureux ici servis par un style d’écriture brut de décoffrage, où le cynisme le plus brutal se double d’un usage permanent et tout aussi brillant d’une variante de la métaphore pour décrire au lecteur non les scènes telles qu’elles apparaissent à l’œil mais au contraire les ressentis et les émotions qui s’en dégagent. Un style en phase avec son temps, c’est-à-dire comme enivré par les psychotropes et dont les tournures rêches se voient amplifiées par l’utilisation intensive de l’argot mais aussi par des descriptions érotiques dépourvues de toutes formes de fioritures contemplatives.

Livre coup de poing, dénonciateur parce que cynique, Jack… figure sans aucune discussion possible parmi les classiques des classiques de cette science-fiction qui dit ce qu’elle pense, des plus grosses gifles que ce genre peut asséner à un lecteur – et peut-être même des ouvrages littéraires les plus lucides de la littérature du XXième siècle.

Jack Barron et l’éternité, Norman Spinrad, 1969
J’AI LU, collection science-fiction n° 856, juin 2007
384 pages, env. 7 €, ISBN : 978-2-290-32113-3

– d’autres avis : nooSFère, Branchum, Traqueur Stellaire, Foudre Olympienne
– le site de Norman Spinrad, et son blog (tous deux en anglais)
– une interview de l’auteur chez Viceland

American Gods

Couverture de l'édition de poche du roman American GodsÀ peine sorti de prison, Ombre apprend que sa femme et son meilleur ami viennent de mourir dans un accident de voiture et qu’ils étaient amants. Seul et désemparé, il accepte de travailler pour un mystérieux individu qui se fait appeler Voyageur. Entraîné dans une aventure où ceux qu’il rencontre semblent en savoir plus sur ses origines que lui-même, Ombre va découvrir que son rôle dans les desseins de l’énigmatique Voyageur est bien plus dangereux qu’il aurait pu l’imaginer. Car, alors que menace un orage d’apocalypse, se prépare une guerre sans merci entre les anciens dieux saxons des premiers migrants, passés à la postérité sous les traits des super-héros de comics, et les nouveaux dieux barbares de la technologie et du consumérisme qui prospèrent aujourd’hui en Amérique… (1)

Voilà un livre qui aura fait parler de lui. Issu de la plume toujours fluide et inspirée mais aussi pour le moins originale d’un Neil Gaiman qui n’a plus rien à prouver depuis longtemps, du moins dans son registre de prédilection qu’est le fantastique, cet ouvrage nous narre rien de moins qu’une guerre entre divinités. Un tel thème est bien entendu colossal, et rappelle évidemment la plupart des conclusions de mythes traditionnels tels que l’Apocalypse ou le Ragnarök, parmi d’autres… C’est-à-dire un champ d’exploration dont la vastitude dépasse nos limites de simples mortels, et dont la conclusion – croyons-nous bien naïvement – atteindra des dimensions cosmiques à défaut de cosmogoniques.

Car ici, les dieux des mythologies d’antan ont cédé la place aux idoles du modernisme – chaînes de fast-food et de supermarchés, marques de boissons et de plats préparés, canaux télé et hertziens, etc. Avec le recul des religions et de leurs figures tutélaires, ces divinités des temps anciens ont perdu leurs forces et leur grandeur : Odin est devenu un escroc à la petite semaine, Thot et Anubis des croque-morts, Czernobog retraité d’un abattoir, la Reine de Saba une prostituée,… ; inapte à la modernité, Thor a mis fin à ses jours – comme quelques autres. Alors, bien sûr, cette déchéance appelle la haine et la vengeance : pour reprendre leur place dans le cœur des hommes, les anciens dieux préparent un dernier coup d’éclat, une ultime démonstration de force qui pourrait bien sceller le sort de la modernité…

Pourtant, et au contraire de ce que peut laisser penser la conclusion du paragraphe précédent, le propos de ce roman s’articule beaucoup moins autour d’une guerre entre les dieux d’hier et d’aujourd’hui que d’une dénonciation de la société de consommation actuelle dont les divinités – argent, pub, télé, médias, etc – se sont substitués aux objets de culte d’antan et à leurs exigences toujours disproportionnées en regard de ce qu’elles accordaient ; car à ces nouveaux dieux aussi nous sacrifions des choses bien précieuses : notre temps, notre argent, nos relations sociales, et bien d’autres trésors inestimables. Dans ce sens, American Gods est plus qu’un récit fantastique : c’est aussi un reflet fidèle et critique de notre présent.

Mais au-delà de cette constatation, Gaiman nous livre aussi une réflexion pertinente sur notre besoin d’idoles, notre ardeur à consacrer notre vie et tout ce que nous avons de plus cher à des abstractions qui nous dépassent et restent bien loin de nous payer en retour pour tout notre dévouement. En réalité, l’auteur évoque beaucoup moins les excès du modernisme que celui de la nature humaine qui n’a pu s’empêcher de remplacer d’anciennes divinités par de plus nouvelles au fil des siècles, selon qu’elles semblaient lui apporter quelque chose de mieux – comme elle a toujours fait depuis l’aube des temps, en parfaite opportuniste qu’elle est.

C’est aussi une très belle occasion d’examiner de plus près l’immense érudition de Gaiman sur les mythologies traditionnelles des cultures du monde entier – anglo-saxonnes et scandinaves mais aussi africaines et amérindiennes, pour citer les plus présentes dans cet ouvrage. Érudition qui se double aussi d’une compréhension profonde de ses symboles primordiaux – l’exemple de Thor, dieu réactionnaire, violent et borné par excellence, et qui n’a donc pu s’adapter au monde moderne en raison même de ces travers, en est d’ailleurs la parfaite illustration.

Bien plus qu’un autre roman fantastique, American Gods s’affirme en réalité comme une réflexion de fond sur les rapports qu’entretiennent les hommes avec des figures du passé dont ils ne parviennent pas à se défaire et au lieu de ça les transforment pour mieux persister dans leur adoration.

(1) ce quatrième de couverture correspond à celui de l’édition brochée parue Au Diable Vauvert en 2002.

Récompenses :

– Meilleur roman de science-fiction : prix Hugo et Nebula 2002
– Meilleur roman de fantasy : prix Locus 2002
– Meilleur roman fantastique : Bram Stoker Award 2002
– Meilleur roman étranger : prix Bob Morane 2003

Notes :

De nombreux thèmes présents dans ce roman ont été précédemment abordés par l’auteur dans sa célèbre série de comics Sandman parue chez Vertigo de 1989 à 1996 et disponible en France aux éditions Delcourt.

Quand Neil Gaiman commença à rédiger cet ouvrage, ses éditeurs ouvrirent un site web promotionnel proposant un blog où l’auteur décrivait le processus quotidien d’écriture, de révision, de publication et de promotion du roman ; après la sortie du livre, ce blog aborda d’autres centres d’intérêt de son auteur et il est encore régulièrement mis à jour.

American Gods, Neil Gaiman, 2001
J’AI LU, collection Fantastique n° 7350, août 2004
608 pages, env. 9 €, ISBN : 2-290-33041-8

– d’autres avis : nooSFère, Scifi-Universe, Intercal{Air}e, Et puis…, Le Livraire
– le site officiel de Neil Gaiman

Rêve de fer

Couverture de la dernière édition française du roman Rêve de ferEt si, écœuré par la défaite allemande en 1918, Adolf Hitler avait émigré aux États-Unis ?

S’il s’était découvert une vocation d’écrivain de science-fiction ?

S’il avait rêvé de devenir le maître du monde et s’était inspiré de ses fantasmes racistes et belliqueux pour écrire Le Seigneur du Svastika, un roman couronné par de prestigieux prix littéraires ?

Étonnante uchronie et terrifiante parodie, Rêve de fer est une dénonciation sans appel et sans ambiguïté du nazisme.

Voilà le genre de roman qu’il faut savoir replacer dans son contexte pour en apprécier toutes les saveurs. En ce début des années 70, le courant dit « New Wave » de la science-fiction bat son plein : ayant pris son essor une dizaine d’années plus tôt, il s’était affirmé en opposition à cet « Âge d’Or » des années 40 et 50 dont le credo consistait à proposer des textes aux bases techno-scientifiques très solides, mais au détriment des aspects humains du récit dont les héros – en général – confinaient à la caricature pure et simple de par leur vide psychologique – pour ne pas dire leur manichéisme – ; en fait, et sous bien des aspects, ces personnages servaient la plupart du temps de simple prétexte pour exposer les théories techniques et scientifiques que les auteurs avaient développé comme point central de leur histoire.

Il en résultait souvent des récits simples, assez binaires, où la supériorité technologique remplaçait la force brute en donnant ainsi à l’histoire les apparences d’une sophistication en fin de compte assez fausse : que la force repose sur les muscles ou bien sur des systèmes techniques plus aboutis que ceux de l’adversaire revient un peu au même, car l’un comme l’autre n’est jamais que l’expression d’une énergie matérielle dont la psychologie reste exclue. Ainsi, les productions de l’« Âge d’Or » demeuraient malgré elle assez manichéennes et relativement conservatrices alors que leurs auteurs exprimaient souvent des idées peu élaborées, pour ne pas dire franchement superficielles, voire clichées – au moins sur le plan humain.

La « New Wave » changea les règles du jeu, notamment en prétendant à une réelle sophistication littéraire – des personnages aux caractères aboutis et à la sexualité parfois « déviante » au lieu des archétypes habituels – mais aussi en politisant les récits – nombre de productions du genre se penchent sur les problèmes sociaux, entre autres – et en accueillant la musique – dont la culture rock. Mais surtout, c’est en s’ouvrant aux sciences dites « molles » que la « New Wave » acheva sa séparation d’avec la mouvance classique de l’« Âge d’Or » : en illustrant des théories issues de secteurs de recherche non soumis à l’exactitude mathématique, cette « Nouvelle Vague » (1) trancha pour toujours le cordon ombilical qui la gardait dans le giron de la génération précédente d’auteurs.

À la fois anti-technologique et anti-scientifique, la « New Wave » se penchait sur des problématiques d’ordre linguistique (Babel 17, de Samuel Delany ; 1966) ou ethnologique (La Main gauche de la nuit, d’Ursula Le Guin ; 1969) mais aussi sociale (Tous à Zanzibar, de John Brunner ; 1968) ou encore politique (Jack Barron et l’éternité, de Norman Spinrad ; 1969). Les expériences personnelles étaient parfois le point de départ d’œuvres depuis devenues emblématiques de la science-fiction (L’Oreille interne, de Robert Silverberg ; 1972) ou tout simplement majeures (La Guerre éternelle, de Joe Haldeman ; 1975). La dictature de la vraisemblance scientifique et du conservatisme enfin abolie, les auteurs pouvaient aborder les idées les plus folles (La Forêt de Cristal, de J. G. Ballard ; 1966) ou bien les plus dérangeantes (Génocides, de Thomas Disch ; 1965).

En un mot comme en cent, c’était une révolution. Ou du moins quelque chose qui en avait la saveur…

Alors, bien sûr, comme toutes les révolutions, surtout quand elles sont progressistes, il y eut des grincements de dents : la « New Wave » dérangeait. Elle allait trop loin, se montrait trop obscure, trop contestataire,… En fait, elle représentait tout simplement le changement de paradigme qui touchait la génération d’après-guerre au sein des pays occidentaux, celle à laquelle on doit ce mouvement iconoclaste et revendicatif qui a touché tous les domaines culturels et artistiques des années 60 et 70 – depuis devenues symboles de révolte et d’anticonformisme par excellence – mais que les plus anciens n’ont jamais vraiment acceptés.

Rêve de fer est un peu une « pique » dirigée contre eux. Car il ne faut pas s’y tromper, ce roman ne doit surtout pas être pris au premier degré : le simple fait que Spinrad ait choisi Hitler comme auteur du récit, Le Seigneur du Svastika, qui prend l’écrasante majorité des pages de cet ouvrage est bien assez révélateur en soi ; ce que Spinrad dénonce ici n’est rien d’autre que l’obscurantisme intellectuel – ou à tout le moins littéraire – qui caractérise la science-fiction de l’« Âge d’Or » évoqué plus haut. Ce que Spinrad attaque en fait, c’est la « dictature » du conservatisme techno-scientifique de la génération d’auteur des années 40 et 50.

En racontant une histoire de conquérants en lutte contre des hordes de dégénérés à l’aide de leur supériorité technologique et de leur foi inébranlable en leur destinée cosmique, ou assimilée, Spinrad produit en réalité une parodie, voire une satire de ces récits d’aventures prépondérants dans la science-fiction de l’époque des pulps – celle qui a donné ses lettres de noblesse au genre mais l’a aussi enfermé dans une spirale répétitive d’où toute portée véritablement littéraire d’une œuvre se trouvait exclue. Mais aussi celle où cette « New Wave » dont Spinrad se réclame trouve ses racines…

Car, à bien y réfléchir, ce que fait Spinrad ici n’est rien d’autre que tuer le père en fin de compte : en rejetant avec autant de haine et de colère ce qui est le premier véritable aboutissement intellectuel de la science-fiction moderne (2), il poignarde en réalité ce qui l’a lui-même inspiré et poussé à devenir auteur – c’est-à-dire la volonté de surpasser ceux qui l’ont fait rêver, de donner à ces derniers des raisons de l’admirer à son tour. C’est du reste une attitude typique des écrivains en général : écrire demeure un acte de révolte, de contestation d’une autorité – c’est-à-dire d’une image du père – qu’on juge plus ou moins consciemment dépassée.

C’est là que Rêve de fer commence à prendre une tournure que son auteur n’avait peut-être pas prévu. Si ce roman s’affirme comme une parfaite incarnation de cette « New Wave » aux aspirations définitivement littéraires – en se basant sur un aspect psychologique typique de tous les écrivains – il dépasse en fait assez vite la portée que voulait lui donner Spinrad. Car les choses ont-elles vraiment changé au final ? Les auteurs de science-fiction des années 60 et 70 se sont-ils montrés plus ouvert à la génération suivante d’écrivains de science-fiction que leurs aînés ? Si on en juge par les réactions pour le moins contrastées vis-à-vis des cyberpunks, rien n’est moins sûr…

Au final, Rêve de fer dénonce surtout le caractère tyrannique du monde de la science-fiction pris dans sa globalité, et par extension les divergences de points de vue qui caractérisent ce « fossé des générations » typique de tous les domaines créatifs où des idées neuves remplacent sans cesse les précédentes – avec plus ou moins de bonheur. Un exemple concret : le récent engouement des jeunes pour la culture manga reste encore assez mal vu par l’arrière-garde de la science-fiction – celle-là même qui prétend pourtant à une ouverture d’esprit sans faille – car elle n’y voit que mercantilisme – ce qui n’est pas complétement faux mais reste néanmoins réducteur.

Faut-il y voir un refus de cette nouveauté typique de cet esprit conservateur, voire réactionnaire, que Spinrad dénonçait pourtant de son temps et qui semble bien ne pas avoir disparu du tout, bien au contraire ? Je rappelle à ce sujet que l’arrière-garde que j’évoque ci-dessus est constituée précisément de gens appartenant à la même génération que Spinrad, c’est-à-dire des lecteurs qui ont vu dans Rêve de fer l’expression de leur propre révolte… Alors, qu’est devenue celle-ci ?

Presque quarante ans après sa première publication, Rêve de fer reste en fait d’une troublante actualité…

(1) c’est la traduction littérale du terme « New Wave ».

(2) je rappelle qu’avant le credo techno-scientifique des décennies 40 et 50, les récits de science-fiction ne tenaient aucun compte de quelque forme de réalisme que ce soit : si les auteurs de l’« Âge d’Or » se sont avérés incapables de donner une dimension véritablement littéraire à leurs écrits, ils sont néanmoins parvenus à faire sortir le genre de l’ornière du « n’importe quoi » qui le caractérisait avant eux ; ceci mérite malgré tout qu’on s’en souvienne…

Note :

La réédition de cet ouvrage chez Folio SF en janvier 2006, avec une couverture et un résumé pour le moins provocateurs, fut assez mal accueillie par le public qui crut avoir affaire à une apologie du nazisme – et sans même l’avoir lue, bien évidemment – ; pour cette raison, une seconde réédition parut en mai de la même année : c’est celle dont l’illustration de couverture est reproduite au début de ce billet. L’une et l’autre réédition propose bien sûr exactement le même texte intérieur.

Rêve de fer (The Iron Dream, 1972) Norman Spinrad
Gallimard, collection Folio SF n° 239, mai 2006
386 pages, env. 8 €, ISBN : 2-07-032052-9

– la préface de Roland C. Wagner
– prix Apollo, sans catégorie, en 1974
– d’autres avis : nooSFèreCulture SF, Traqueur Stellaire, Denchamanie, Bookona


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