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L’Homme est-il vraiment un loup pour l’Homme ?

Inventing Iron Man

Couverture de l'édition originale américaine de l'essai Inventing Iron Man: The Possibility of a Human MachineTony Stark combat les vilains et protège les innocents depuis qu’il a revêtu son armure mécanisée aux débuts d’Iron Man chez Marvel Comics en 1963. Au fil du temps, l’armure de Stark lui a permis de traverser les murs, devenir un jet humain, contrôler un immense réseau d’armes par la pensée seule, et réaliser d’innombrables autres exploits. Celui qui nous a expliqué comment devenir Batman tente maintenant de déterminer si la science – et l’humanité – peut dès à présent créer un véritable Iron Man.

E. Paul Zehr déconstruit physiquement Iron Man pour savoir comment les technologies actuelles permettraient de créer une armure semblable à celle de Stark. Avec son expertise scientifique et une immense créativité, Zehr examine comment l’armure d’Iron Man permet à Stark de devenir un super-héros. Il discute les prouesses ahurissantes que réalisa Iron Man pour vaincre des vilains tels que Crimson Dynamo, Iron Monger ou Whiplash, et comment de tels exploits pourraient advenir dans le monde réel. Ainsi, l’auteur découvre que la science approche du point où il sera possible de construire une armure comme celle d’Iron Man. Mais un super-héros ne se résume pas à une technologie. Zehr se penche aussi sur nos propres limitations physiques pour déterminer si une personne avec un entraînement de haut niveau pourrait devenir un super-héros en utilisant l’armure d’Iron Man.

En posant un regard scientifique sur les interfaces cerveau-machine et les extrêmes limites de la frontière entre les neurosciences et la plasticité neurale, Inventing Iron Man se place à mi-chemin des comic books de science-fiction et de la science moderne. Si vous pensez avoir ce qu’il faut pour devenir l’ultime héros cybernétique, alors ce livre s’adresse à vous. (1)

Comme tous les super-héros, le personnage d’Iron Man illustre entre autres ce désir éternel d’améliorer les capacités physiques de l’homme, voire même ces qualités intellectuelles dans une certaine mesure. Bref, de le modifier (2). Si le concept de scaphandre mécanisé servant à amplifier les facultés corporelles de son porteur apparut en 1937 dans les premiers épisodes du cycle des Fulgurs (Lensman ; 1934-1950) de E. E. « Doc » Smith (1890-1965), c’est néanmoins le roman Étoiles, garde-à-vous ! (Starship Troopers ; 1959) de Robert A. Heinlein (1907-1988) qui popularisa le thème en plus d’en inventer le pendant militaire – c’est-à-dire doté de blindage et d’armes ainsi que d’autres dispositifs pour transformer ainsi le soldat en un véritable tank à l’extrême mobilité. Ce modèle du concept devint vite le standard, au point qu’il apparut ensuite dans nombre d’œuvres dont certaines comptent parmi les plus marquantes de la science-fiction littéraire, comme La Guerre éternelle (Joe Haldeman ; 1975) ou Hypérion (Dan Simmons ; 1989), et encore jusqu’à aujourd’hui, par exemple dans Les Légions immortelles (Scott Westerfeld ; 2003).

Il s’agit donc d’un thème ancien du genre, qui apparut plutôt tardivement dans les comics puisque les premières aventures d’Iron Man datent de 1963, mais qui au fond  relève de la même volonté de transformer l’homme évoquée plus haut, et ceci afin d’augmenter ses possibilités. Sous bien des aspects, à vrai dire, il s’inscrit tout à fait dans la lignée de ces figures mythologiques tels que les guerriers Persée et Cúchulain qui utilisaient, respectivement, un casque magique pouvant rendre son porteur invisible ou bien la lance fabuleuse Gae bolga ; mais on peut aussi évoquer, dans un registre peut-être un peu plus cartésien, d’un certain point de vue, les ailes artificielles d’Icare et de son père Dédale. Bref, la science-fiction, comme bien souvent, se contente ici de rationaliser des fantasmes ancestraux à travers les techno-sciences, ce qui au fond reste l’unique moyen de moderniser ces désirs et ce, à travers une maturation de ceux-ci (3).

E. Paul Zehr s’inscrit dans une démarche somme toute assez comparable sous bien des aspects : spécialiste reconnu des neurosciences et de la kinésiologie, ses travaux portent sur le contrôle neural dans la locomotion humaine, et en particulier dans l’interaction des bras et des jambes au cours de la marche, ainsi que sur la plasticité du réseau de neurones qui compose le cerveau, notamment dans une optique médicale. Avec un tel parcours, Zehr est très bien placé pour évaluer la faisabilité d’un dispositif semblable à celui de l’armure d’Iron Man ; hélas pour les aficionados du genre super-héros, le résultat final qu’il entraperçoit reste assez éloigné de ce qu’on peut voir dans les comics, et non seulement pour certaines raisons d’ordre technique mais surtout parce qu’un être humain se trouve dans l’armure.

Si la première partie de l’ouvrage se concentre sur la faisabilité technique du concept de scaphandre mécanisé, en se basant sur les plus récentes applications dans différents domaines, telles que le système HAL – pour Hybrid Assistive Limb – de la société japonaise Cyberdine Inc., que Zehr propose de coupler aux dernières avancées en matière d’interface neuronale directe, ses recherches s’orientent vite sur les aspects humains du problème qui, au fond, restent la limite inaltérable d’un tel projet. Et sur ce point, Inventing Iron Man… se montre assez vite bien moins optimiste que les diverses itérations du concept dans les productions de fiction, qu’elles soient littéraires ou artistiques, pour la simple et bonne raison que l’homme dans le scaphandre reste bien plus fragile que le métal qui le recouvre…

En fait, et même une fois laissée de côté toute la conception de l’objet, qui exige déjà un temps et une énergie considérables, il faut encore au porteur de l’armure toute une discipline journalière aussi rigoureuse que possible pour conserver une parfaite maîtrise du corps à travers lequel il contrôle son scaphandre : ceci comprend entre autre un entraînement permanent pour, par exemple, pallier à la déficience musculaire qu’implique l’utilisation d’un système capable de remplacer l’ensemble de la musculature du corps qui, si elle cesse d’être sollicitée, s’atrophie d’une manière comparable à celle des astronautes qui passent plusieurs semaines en apesanteur. Mais le système de contrôle par interface neuronale devient vite un problème lui aussi, d’abord parce qu’en tant que corps étranger le dispositif tend à être rejeté par l’organisme ce qui implique un traitement antirejet permanent et donc assez lourd – un tel traitement réduit la vigueur du système immunitaire qui protège l’organisme des infections et des intrusions virales – mais aussi parce que l’insertion de corps étrangers dans le cerveau fragilise considérablement celui-ci, au point que tout choc au crâne devient vite prohibé – un problème certain pour un super-héros qui se trouve sans cesse malmené par ses adversaires…

Pour autant, et parce que Zehr ne perd pas de vue qu’on apprend toujours mieux en s’amusant, il sait faire preuve de beaucoup d’humour dans ses diverses explications et autres exposés. Voilà pourquoi, au final, Inventing Iron Man… s’affirme aussi comme un passionnant ouvrage de vulgarisation scientifique, sur tous les éléments évoqués ici mais aussi bien d’autres que j’ai omis à escient afin de ne pas vous gâcher la surprise et qui joueront peut-être bien tous un rôle ou un autre dans le quotidien de chacun d’ici plus ou moins longtemps. À dire le vrai, il s’agit peut-être même du véritable intérêt de cet ouvrage.

Quant aux fans de super-héros, ils y trouveront malgré tout quelques belles occasions d’alimenter leurs rêves : c’est bien là au fond une marque propre aux ouvrages qui valent qu’on les lise.

(1) la traduction de ce quatrième de couverture est de votre serviteur.

(2) Bounthavy Suvilay, Robot géant : de l’instrumentalisation à la fusion (Belphegor, Dalhousie University, vol. 3, no 2, Terreurs de la science-fiction et du fantastique, 2004).

(3) Jacques Goimard, Du Surnaturel au supranormal, préface à Histoires de pouvoirs (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3770, 1975, ISBN : 2-253-00739-0).

Note :

En dépit de tout son intérêt, cet ouvrage reste à ce jour indisponible en français : il vaut néanmoins de mentionner que l’ensemble reste écrit dans un anglais aussi simple que lisible, et abondamment illustré.

Inventing Iron Man: The Possibility of a Human Machine, E. Paul Zehr
Johns Hopkins University Press, octobre 2011
224 pages, env. 20 €, ISBN : 978-1-421-40226-0

– le site officiel de l’ouvrage (en)
– d’autres avis (en) : Robert Frost, Books at the Beach, Examiner

Aider la Recherche scientifique ne coûte rien !

Absolument : il existe des tas d’applications téléchargeables, sans frais ni contribution aucune, qui rassemblent et calculent diverses données pour certains centres scientifiques afin d’aider la recherche qui en a bien besoin à notre époque où les budgets des labos se réduisent toujours plus à chaque jour.

Voici une liste (non-exhaustive) de certaines applications disponibles en libre téléchargement et qui le plus souvent ne nécessite aucun enregistrement auprès de quelque base de donnée que ce soit. Ces programmes utilisent le processeur de votre ordinateur afin de mener à bien diverses opérations de calcul dont les résultats sont envoyés au centre de recherche correspondant avant de recevoir de nouvelles données à calculer, et ainsi de suite… Certains fonctionnent comme économiseur d’écran ou alors comme tache de fond mais tous peuvent être désactivés à loisir d’un simple clic quand vous avez besoin de toute la puissance de votre machine pour une raison ou pour une autre. Ainsi pourrez-vous contribuer, tout aussi modestement soit-il, à la recherche scientifique – c’est-à-dire à rendre notre monde meilleur.

RECHERCHE HUMANITAIRE :

Lifemapper : en l’utilisant comme économiseur d’écran, vous aiderez à mieux connaître la vie sur notre planète pour le bénéfice de la Terre, de ses habitants et leur environnement. Ce programme calcule, cartographie et permet d’approfondir les connaissances concernant les zones où vivent les espèces animales et végétales de la planète et celles où ces même espèces pourraient vivre mais aussi où et comment ces espèces pourraient se propager à la surface du globe. Tous ensemble, les Lifemappers permettent d’établir un puissant atlas électronique de la diversité biologique terrestre.

Folding@Home : ce centre travaille sur une meilleure compréhension de l’assemblage et l’agrégation des protéines ainsi que leur maladies associées telles que les Alzheimer ou Parkinson, ou encore la maladie de la vache folle. Les algorithmes de cette application sont conçus de sorte que chaque ordinateur qui rejoint le projet apporte une contribution significative à la vitesse de simulation.

ClimatePrediction.net : cette expérience a pour but d’obtenir le meilleur outil de prédiction d’évolution du climat afin d’aider à la compréhension de l’influence des hommes et des ses activités industrielles sur le changement de celui-ci. Bien que l’ensemble de la communauté scientifique s’accorde à dire que le climat du XXIe siècle sera très différent du précédent, personne ne peut réellement dire dans quelle mesure : rassembler les données de milliers de ces modèles téléchargeables permettra de créer la plus grande expérience de prédiction du climat.

FightAIDS@Home : basé sur le même principe que Folding@Home et soutenu par BOINC! (voir ci-dessous), ce client vous permet de participer à la recherche contre le sida.

RECHERCHE PHYSIQUE ET MATHEMATIQUE :

Euler : ce projet a pour but de trouver une puissance de six égale à six puissances de six.

OGR (Optical Golomb Ruler) : Les règles de Golomb doivent leur nom au docteur Solomon W. Golomb, un professeur de mathématiques qui s’est surtout intéressé à l’analyse combinatoire, à la théorie des nombres, à la théorie du codage et aux communications. Le docteur Golomb s’intéresse aussi aux jeux et aux énigmes mathématiques : il est l’auteur de nombreux articles parus dans la rubrique « Jeux Mathématiques » de Scientific American. Les OGR ont de nombreuses applications dont entre autres : le positionnement des capteurs pour la cristallographie à rayons X, et la radioastronomie. Les règles de Golomb jouent aussi un rôle en combinatoire, en théorie du codage et dans les communications ; le docteur Golomb est l’un des premiers à avoir analysé leur utilité dans ces domaines.

GIMPS (Great Internet Mersenne Prime Search) : un nombre premier Mersenne est un nombre premier de la forme 2P-1. Le 40e a été découvert le 17 novembre 2003 par l’ordinateur de Michael Shafer et contient 6 320 430 décimales.

Seventeen or Bust : il s’agit d’une tentative pour résoudre le problème du nombre de Sierpiński.

RECHERCHE GLOBALE :

BOINC! : ce projet propose de partager les ressources entre des projets indépendants, le client installé permet de choisir les projets auxquels on souhaite participer. L’application téléchargera et installera elle-même les programmes nécessaires et administrera la gestion des temps de calcul à leur consacrer en fonction des préférences que vous paramétrez ; si un projet est abandonné ou temporairement arrêté, le temps de calcul sera réparti entre les autres projets toujours actifs.

Voilà ce que je peux vous proposer dans l’état actuel des choses : si avec tout ça vous ne trouvez pas votre bonheur, c’est que vous y mettez de la mauvaise volonté… Accessoirement, si vous trouvez d’autres initiatives de ce genre à rajouter à cette liste, n’hésitez pas à m’en tenir informé dans les commentaires ou ailleurs.

Le Cantique des quantiques : Le monde existe-t-il ?

Couverture de la dernière édition française de l'essai Le cantique des quantiques : Le monde existe-t-il ?Élaborée depuis le début du XXe siècle, grâce au travail de quelques physiciens de génie, la mécanique quantique a des implications philosophiques d’une importance sans précédent dans l’histoire de l’humanité, qui nous obligent à considérer sous un jour nouveau les interrogations métaphysiques les plus traditionnelles.
Pour comprendre ces enjeux, les auteurs de ce livre – devenu un classique depuis sa parution en 1984 – brossent l’histoire de l’élaboration de la théorie quantique et en exposent les principes fondamentaux. Ils le font en termes simples et sans recours aux mathématiques, grâce à des images insolites et des explications à la portée de tous.
Et dans une postface inédite de 2007, ils expliquent les développements récents de la mécanique quantique, et en particulier la très étrange inversion de l’ordre du temps qu’impliquent les expériences « à choix retardé ».

La fin du XIXe siècle vit un aboutissement de cette recherche scientifique entamée lors du siècle des Lumières qui amena nombre des plus grands penseurs de ce temps à croire que la nature avait enfin livré tous ses secrets, à peu de choses près, et qu’une connaissance quasi totale de l’univers serait établie dans un futur très proche ; seules quelques babioles restaient encore à cerner… Puis Albert Einstein (1879-1955) publia sa théorie de la relativité et ouvrit ainsi un nouveau champ de connaissance qui mena peu à peu à échafauder une conception inédite de l’univers : la physique quantique. C’est de ce corpus de savoir dont les auteurs de ce livre parlent, et il en ressort que notre perception de l’univers pourrait très bien être tout à fait erronée.

Encore qu’on pourrait se demander de quel univers on parle, car les explications apportées par les chercheurs à certaines des observations évoquées ici amènent à penser qu’il pourrait très bien y en avoir plusieurs. Ou bien, encore plus vertigineux, que notre propre esprit serait responsable des résultats de ces observations : le résultat des expérimentations effectuées dépendrait donc de celui qui les observe, ce qui contredit bien sûr tous les préceptes de la physique classique stipulant que l’univers existe et se conduit indépendamment de l’observateur ; certains chercheurs n’hésitent d’ailleurs pas à affirmer que l’influence de l’esprit sur ces observations pourraient même traverser le temps afin d’influencer le passé pour modifier le futur…

Bref, ce qui ressort de cet ouvrage, qui ne fait que retranscrire le plus fidèlement possible l’état des connaissances actuelles dans le domaine de la physique quantique, c’est que notre univers tel que nous le percevons, la réalité toute entière pourrait très bien n’être qu’une vaste mais pourtant simple illusion – en un mot comme en cent : une vue de l’esprit.

En d’autres termes, les mots que vous lisez en ce moment même n’existent peut-être que de votre fait. Et si vous sentez à cette idée une immense perplexité vous envahir, ne paniquez pas, c’est tout à fait normal.

Et sans gravité non plus d’ailleurs, car cette perplexité, après tout, pourrait très bien n’être qu’une simple illusion elle aussi…

Le cantique des quantiques : Le monde existe-t-il ?
Sven Ortoli & Jean-Pierre Pharabod, 1984
Éditions La Découverte, collection : La Découverte/Poche, 2007
150 pages, env. 7 €, ISBN : 978-2-707-15348-7

SF : la science mène l’enquête

Couverture du livre SF : la science mène l'enquêteExpression de l’imaginaire qui met la science en scène, la science-fiction questionne le réel et s’intéresse aux conséquences sociales des progrès techniques et scientifiques. À défaut de pouvoir se livrer à des expériences en vraie grandeur, elle explore le champ des possibles grâce à des expériences de pensée. C’est peut-être dans cette capacité à interroger le réel par la pensée, en se posant la languissante question « Et si… ? », que se trouve le lien secret qui unit science et science-fiction. Après Tintin, Superman et Star Wars, Roland Lehoucq se propose d’analyser les grands thèmes de la science-fiction grâce aux outils de la physique. Bien sûr, il n’est nullement question de briser, avec cette analyse scientifique, la part de rêve inhérente à toute œuvre imaginaire, mais de porter un autre regard sur elle, plus dynamique, en cherchant à comprendre l’envers du décor grâce à la science. Et de tenter de répondre à toutes les questions que posent ces explorations extraordinaires : pourra-t-on aller au centre de la Terre ? voyager dans le temps ? parcourir la galaxie ? Et que se passerait-il si la Terre était ailleurs ? et s’il y avait vraiment une cinquième dimension ?…

Comme le terme même de science-fiction l’implique, ce genre littéraire entretient depuis ses débuts un commerce étroit avec la science. Si cet aspect décourage souvent les lecteurs qui possèdent peu d’affinités avec ce champ d’études, les autres y trouvent au contraire une stimulation intellectuelle qui constitue souvent le premier intérêt qu’ils attribuent à la science-fiction, et qui les pousse à continuer à en lire ; il arrive plus souvent qu’on le croit, d’ailleurs, qu’une vocation scientifique naisse de cet intérêt, et une fois au moins une telle passion parvint à changer le monde : quand De la Terre à la Lune (1865), le roman de Jules Verne, inspira le jeune Wernher von Braun à se lancer dans les travaux qui devraient par la suite l’amener à développer pour la NASA la fusée Saturn V avec laquelle le programme Apollo permit à des hommes de marcher sur la Lune ; on devrait pouvoir trouver d’autres exemples comparables sans trop de difficulté mais ce n’est pas le propos de cette chronique.

Cependant, si de nombreux auteurs de science-fiction possèdent un bagage scientifique et technique souvent plus que bien conséquent, de par leur profession ou leur formation même, leur œuvre ne reflète pas toujours l’exactitude de ce domaine : il arrive que certains détails soient en quelque sorte exagérés pour mieux servir l’aspect littéraire de leur récit. A contrario, certaines de leurs idées précédent parfois des inventions qui ont beaucoup contribué aux progrès sociaux – bien que d’une manière jamais aussi spectaculaire que celle décrite dans le paragraphe précédent… Dans les deux cas, le profane comme l’initié se trouvent bien en peine de démêler le vrai du faux, le phantasme du possible, et le rêve du réel – à travers ces doutes et ces zones d’ombre, la science-fiction se voit bien malgré elle encourager les spéculations exagérées de certains aficionados un peu trop enthousiastes mais aussi l’incrédulité, voire le mépris de ses détracteurs.

Roland Lehoucq se propose ici de faire un tri dans certains des truismes du genre. Épaulé par une formation scientifique d’astrophysicien qui travaille au Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA) mais qui enseigne aussi à l’École polytechnique dans les cours de relativité restreinte et de physique nucléaire, il se passionne pour la diffusion des connaissances – comme l’illustre très bien le nombre conséquent de ses publications de vulgarisation scientifique. Et puisqu’il est très pédagogue, ses explications passent comme une lettre à la Poste ; dans le pire des cas, quelques schémas très simples et très clairs éclairent son texte en un coup d’œil ; en fait, au contraire d’autres ouvrages, celui-ci se montre tout à fait abordable par les profanes. Et, cerise sur le gâteau, Roland Lehoucq fait preuve de beaucoup d’humour.

C’est dans cette franche bonne humeur que vous aurez l’occasion d’apprendre – outre les quelques exemples cités dans le quatrième de couverture reproduit ci-dessus en italique – comment fonctionne le principe d’un ascenseur spatial, s’il est envisageable d’explorer l’intérieur d’un trou noir, quelle taille maximale peuvent atteindre des êtres vivants, si les pouvoirs de certains super-héros ne sont pas plutôt un fardeau, comment fonctionne le terraformage qui permet de rendre l’atmosphère des autres planètes respirable par des êtres humains, si les univers parallèles entrent vraiment dans le registre du possible, quel est le niveau de réalisme du vaisseau extraterrestre dans le roman Rendez-vous avec Rama, et des tas d’autres choses tout autant passionnantes…

En fait, SF : la science mène l’enquête dépasse assez vite le cadre des explications et des justifications pour entrer de plein pied dans celui de la vulgarisation scientifique : au final, c’est surtout un ouvrage de découverte pour une meilleure compréhension du monde et du réel – soit un livre tout à fait recommandable pour tous les esprits curieux.

SF : la science mène l’enquête, Roland Lehoucq
Le Pommier, collection Essais, avril 2007
245 pages, env. 20 €, ISBN : 978-2-746-50283-3

Nanomonde

Couverture du livre de vulgarisation scientifique Nanomonde : des nanosciences aux nanotechnologiesQu’est-ce que le nanomonde ?

C’est le monde des objets dont la taille est environ 10 000 fois plus petite que l’épaisseur d’un cheveu. À l’échelle du nanomètre (le milliardième de mètre) certains phénomènes et effets sont inattendus, parfois fascinants.

Pourquoi le préfixe nano est-il de plus en plus souvent associé aux sciences et aux technologies ? S’agit-il vraiment, comme certains le déclarent, d’une révolution scientifique, d’une rupture technologique ? Ou, plus simplement, d’une nouvelle étape de l’évolution vers la miniaturisation ?

Sans utiliser de notions scientifiques ardues ni de termes techniques complexes, cet ouvrage présente le nanomonde et répond à ces questions. Il met en lumière un large éventail d’applications, de l’électronique à la médecine, en passant par la protection de l’environnement et les économies d’énergie. Certaines de ces applications sont déjà présentes autour de nous, et le potentiel de développement des nanosciences et des nanotechnologies est considérable.

Nos sociétés auront à faire des choix pour que ces évolutions soient équilibrées et raisonnées. Destiné à un large public, ce livre a pour ambition de contribuer à l’information sur ces nouveaux enjeux de société.

Il m’est arrivé d’évoquer les nanotechnologies dans une chronique précédente portant sur l’ouvrage longtemps resté la principale référence dans le domaine. Si Nanomonde : Des nanosciences aux nanotechnologies se penche sur le même sujet, c’est néanmoins avec un écart de près de 20 ans, soit un intervalle de temps bien suffisant pour que des ingénieurs et des chercheurs aient tenté de mettre en pratique certaines des possibilités avancées par K. Eric Drexler dans son livre déjà mentionné. Roger Moret nous fait ici un premier bilan des résultats de ces recherches, et le premier constat qui en résulte est que ce pari reste loin d’être gagné…

Il faut dire aussi que quand la physique quantique se mêle à des expérimentations, les choses deviennent vite compliquées – simple question d’« Effet tunnel », entre autres inconvénients typiques des quanta. Mais il faut surtout se rendre à l’évidence : la théorie demeure incapable d’anticiper toutes les subtilités de la réalité. De sorte qu’en dépit du travail de théorisation tout à fait admirable de Drexler, et qui a suscité de nombreuses vocations sans lesquelles notre compréhension du monde serait demeurée bien plus restreinte qu’elle ne l’est aujourd’hui, les époustouflantes avancées techno-scientifiques qu’il évoquait dans son livre se cantonnent au domaine du « rêve ».

Ce qui ne veut pas dire que les nanotechnologies en elles-mêmes constituent une impasse, bien au contraire : elles s’avèrent juste un peu plus compliquées à domestiquer que ce qu’on aurait pu croire. De ces diverses techniques, qui vont de l’observation à la manipulation en passant par la localisation et la mesure, Roger Moret propose une liste bien sûr très loin de l’exhaustif mais qui a le mérite de se situer dans les limites du factuel, du tangible. C’est l’occasion pour le lecteur de comprendre combien ce nouveau champ d’étude et d’expérimentation s’avère aussi fondamentalement différent de tous ceux qui l’ont précédé – de par l’instrumentation même qu’il requiert.

Mais c’est aussi à travers une brève présentation de ce « nanomonde » et de l’utilité qu’il représente que brille cet ouvrage : Roger Moret ne se contente pas ici de lister les méthodes, mais bien d’expliquer pourquoi on les a développées – en d’autres termes, il nous explique pourquoi ces nanotechnologies sont un des champs d’étude les plus importants de l’avenir : loin de l’utopie d’une corne d’abondance trop souvent annoncée, il s’agit surtout d’un des meilleurs moyens de produire des matériaux toujours plus robustes à un coût toujours moindre et dans des conditions de fabrication toujours plus sûres pour les techniciens comme pour l’environnement.

Bref, c’est un élément prépondérant des progrès technologiques, et donc sociaux, de l’avenir immédiat. En sont témoins les quelques réalisations parvenues depuis peu non dans le registre du banal mais au moins dans celui du réalisable : nanotubes de carbone, 100 fois plus résistants que l’acier mais six fois plus légers et plus flexibles ; autonettoyant nanomètrique, qui empêche la saleté et la poussière de s’y fixer ; colle sans adhésif, basée sur des films de polymères tapissés de poils de taille submicromètrique ; capteurs et filtres anti-polluants améliorés par nanostructuration ; perfectionnement des panneaux photovoltaïques ou de la thermoélectricité,…

Et il ne s’agit que de ce qui est actuellement réalisable, non de ce que l’avenir nous réserve mais dont l’auteur nous présente néanmoins les possibilités les plus à même de se concrétiser effectivement d’ici très bientôt. Il reste encore à répondre à la question la plus importante : qu’en ferons-nous ? Voilà pourquoi les derniers chapitres concernent les problèmes éthiques ainsi que les débats et choix de société qui s’imposeront eux aussi. Tôt ou tard.

Car c’est bien connu : on n’arrête pas le progrès…

Nanomonde : Des nanosciences aux nanotechnologies, Roger Moret
CNRS Éditions, collection Nature des sciences, 2006
95 pages, env. 15 €, ISBN : 978-2-271-06468-4

La Singularité technologique

Vue d'artiste du concept de la SingularitéJ’évoquais il y a un certain temps « la convergence des idées » au sein des sciences comme seul moyen pour celles-ci d’aboutir sur des découvertes inimaginables autrement. Mais il existe un autre concept aux possibilités tout aussi renversantes, c’est celui de la Singularité technologique – aussi appelé Singularité tout court.

D’abord théorisée par John von Neumann dès les années 50, du moins si on en croit Ray Kurzweil, cette idée s’exprima à grand bruit dans un essai publié en 1993 par l’auteur de science-fiction Vernor Vinge qui enseigne l’informatique et les mathématiques à l’université de San Diego. Ce terme de « singularité » vient du vocable de l’astrophysique, où il exprime l’impuissance de la physique moderne à évaluer la véritable portée des forces en présence au sein de la singularité gravitationnelle d’un trou noir où certaines quantités relatives à la gravité deviennent infinies – faute d’un meilleur terme…

Appliqué au champ technologique, ce mot « singularité » désigne l’accroissement exponentiel du progrès qui se produira quand le développement technique aura atteint un certain seuil et au-delà duquel il deviendra impossible d’anticiper la croissance de ce développement, même dans les grandes lignes. En bref, la technique aura définitivement échappé à l’Homme, ou du moins à ses possibilités d’appréhender les conséquences du progrès technologique : devenue en quelque sorte autonome, la technologie poursuivra son développement sans que ses concepteurs aient leur mot à dire. D’un certain point de vue en tous cas.

Mais, je vous rassure tout de suite, ce n’est qu’une théorie…

Elle reste malgré tout assez renversante pour induire les idées les plus folles – dans tous les sens du terme, qu’il soit positif ou non. Au point d’ailleurs que certains y voient tout et surtout n’importe quoi : la notion même de Singularité empêche toutes formes de prévisions, par définition. On trouve néanmoins des études assez sérieuses sur le sujet, au moins pour tenter de présenter ce concept de la manière la plus objective possible.

Ainsi, le site Internet ACTU.net propose-t-il un dossier pour le moins conséquent et, surtout, passionnant : j’espère qu’il vous ouvrira certains horizons…

The High Frontier: Human Colonies in Space

Couverture de la 3ème édition américaine de l'essai The High FrontierAu milieu des années 70, le professeur de physique Gerard K. O’Neil, à présent disparu, publia son livre The High Frontier. Il y établissait un plan de route possible pour l’installation d’habitats hors de la Terre. Pour O’Neil, l’avenir se montrait aussi positif que motivant, et ses astronautes ressemblaient à vous et moi. Il croyait au pouvoir d’individus capables de bâtir des poches de vie dans un système solaire largement hostile, et il nous expliquait comment une telle vision pouvait devenir possible… (1)

À l’heure où la raréfaction à venir des ressources nous amènent à échafauder de nouveaux paradigmes sociaux, il peut être bienvenu de se rappeler qu’une grande partie de ce travail a déjà été effectué il y a maintenant près de 40 ans par le docteur Gerard K. O’Neill de la prestigieuse université de Princeton. À cette époque, les exploits de Youri Gagarine et de Neil Armstrong s’inscrivaient dans l’histoire récente et laissaient penser que l’espace tout entier se trouvait à notre portée. C’est dans cet état d’esprit que Gerard O’Neill échafauda son projet de colonisation de l’orbite terrestre – même si sa formation de physicien l’incitait à bien plus de prudence que beaucoup d’autres dans de telles projections.

Vue d'artiste de l'intérieur d'une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste de l’intérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

D’ailleurs, il ne se lança pas dans cette réflexion de son propre chef mais à la demande de la NASA, ce qui laisse supposer une étude du plus grand sérieux. Cependant, le problème de départ ne consistait pas à proposer un moyen de concrétiser les rêves de la science-fiction mais bel et bien à trouver une réponse à l’impasse de l’exploitation à outrance des ressources naturelles en énergie et en matières premières – une préoccupation de premier plan dans la communauté scientifique dès les années 60. La réponse d’O’Neill à cette problématique a de quoi surprendre car il propose de conquérir l’orbite proche, donc le ciel, en réponse à la disparition de minerais et d’énergies fossiles, c’est-à-dire des éléments du sous-sol…

Vue d'artiste de l'intérieur d'une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste de l’intérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

En fait, O’Neill n’avait pas perdu de vue que c’est bien au-delà de l’atmosphère terrestre qu’on trouve en abondance les matières premières et l’énergie – respectivement, dans les astéroïdes géocroiseurs et la lumière du soleil. Au contraire des panneaux photovoltaïques que nous connaissons tous à présent, la vision d’O’Neill consiste à aller chercher cette énergie là où elle ne se trouve pas filtrée par les différentes couches de gaz atmosphériques qui nous protègent d’une grande partie des rayons cosmiques, c’est-à-dire de leur puissance, mais là où elle est la plus forte – dans l’espace, où les rayonnements solaires sont bien plus abondants et surtout permanents. Quant aux astéroïdes, ils représentent une quantité de minerais bruts équivalente à plusieurs fois celle de la Terre…

Vue d'artiste de l'extérieur d'une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste de l’extérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Mais, comme c’est souvent le cas avec la science, dont la réponse à une question amène la plupart du temps dix autres questions supplémentaires, cette solution présente elle aussi son cortège de contraintes. Les satellites chargés de récolter cette énergie exigent une maintenance permanente compte tenu de la vaste quantité de micro-débris qui pullulent dans l’orbite de la Terre ; et comme envoyer des équipes de réparation à intervalles réguliers reviendrait bien trop cher, le plus simple consiste en fait à les y installer de manière permanente – ce qui soulève un autre problème, bien plus préoccupant : l’espace restant le milieu le plus hostile à la vie qui soit, une simple station spatiale ne suffit pas…

Maquette d'une colonie de type Sphère Bernale (NASA Ames Research Center)

Maquette d’une colonie de type Sphère Bernale (NASA Ames Research Center)

Bref, il faut des villes entières dans l’espace, construites à partir de minerais extraits de la Lune comme d’astéroïdes errants, et habitées par des techniciens capables non seulement de maintenir ces cités en bon état mais aussi par les éleveurs et les agriculteurs qui pourront les nourrir – sans oublier le cortège obligé de médecins, d’administrateurs, d’industriels, d’ouvriers, etc. Des villes sous forme de vastes sphères plus ou moins allongées, voire de gigantesques cylindres de plusieurs dizaines de kilomètres de long et d’une demi-douzaine de diamètre, qui génèrent une gravité artificielle en tournant sur leur axe longitudinal – par force centrifuge donc – et dont le revêtement de métal protège ses habitants des rayons cosmiques.

Vue des modules agricoles d'une Sphère Bernale (NASA Ames Research Center)

Vue des modules agricoles d’une Sphère Bernale (NASA Ames Research Center)

Il s’agit donc ni plus ni moins que de coloniser l’espace proche. Encore une fois, non pour flatter les rêves des auteurs de science-fiction mais pour répondre à ce qui reste à la fois le plus grand défi et la plus grande menace que connaît actuellement la race humaine. C’est une question de survie pour celle-ci en fait, c’est-à-dire – au-delà de l’aspect monumental de l’entreprise – une simple question de bon sens. Ou du moins quelque chose de cet ordre. Un défi que nous aurons à affronter un jour ou l’autre, car les ressources de notre monde tant en énergie qu’en matériaux bruts restent aussi finies que la planète elle-même (2) – et cette situation ne s’arrange pas à chaque jour nouveau, bien au contraire…

Vue d'artiste d'une colonie toroïdale (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste d’une colonie toroïdale (NASA Ames Research Center)

Mais si O’Neill nous explique ici, par A + B, pourquoi l’humanité doit quitter son berceau, il nous explique aussi comment y parvenir. Il ne se contente pas de poser le problème sur la table en laissant à d’autres le soin de trouver la solution. Or, les solutions techniques qu’il envisageait au moment de la rédaction de ce livre existaient déjà toutes à l’époque – autrement dit, elles appartiennent de nos jours au registre du banal… De plus, la troisième édition de cet ouvrage s’enrichit de nombreux articles par des spécialistes des technologies de l’aérospatiale (3) qui reviennent sur les idées d’O’Neill en proposant des solutions à la fois encore plus modernes et moins coûteuses.

Vue d'artiste d'une partie d'une colonie toroïdale (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste d’une partie d’une colonie toroïdale (NASA Ames Research Center)

C’est une réalité indiscutable, du moins sur le plan strictement technique : la colonisation de l’orbite terrestre se trouve bel et bien à portée de nos mains, et il n’appartient qu’à nous de décider de la saisir pour trouver enfin la réponse à ce problème des ressources qui, autrement, pourrait bien signifier la fin de la civilisation…

La question qui s’ensuit est simple : qu’attendons-nous ?

Vue d'artiste de l'intérieur d'une colonie toroïdale

Vue d’artiste de l’intérieur d’une colonie toroïdale

(1) la traduction de ce quatrième de couverture est de votre serviteur.

(2) à moins qu’on parvienne enfin à surmonter le défi des nanotechnologies, ce qui reste un autre problème…

(3) tels que Peter Glaser, George Friedman, Rick Tumlinson et John Lewis, en plus d’une introduction de Freeman Dyson.

Récompense :

Prix Phi Beta Kappa en 1977, dans la catégorie Science.

Notes :

Le modèle de colonisation spatiale d’O’Neill inspira bien sûr de nombreux auteurs de science-fiction et des œuvres encore plus nombreuses, sur tous les médias : on peut citer en particulier le roman Rendez-vous avec Rama (1973) d’Arthur C. Clarke – qui connaissait personnellement O’Neill, voilà pourquoi son roman parut avant The High Frontier – ainsi que la série TV Babylon 5 (1993-1999) créée par Joe Michael Straczynski mais aussi l’anime Mobile Suit Gundam (1979) de Yoshiyuki Tomino. Le concept du « cylindre O’Neill » est maintenant devenu un élément à part entière du genre.

La première édition de cet ouvrage fut traduite en français et publiée en 1978 sous le titre Les villes de l’espace – Vers le peuplement, l’industrialisation et la production d’énergie dans l’espace (Robert Laffont, collection Les Visages de l’Avenir, 368 pages, ISBN : 2-221-00062-5).

The High Frontier: Human Colonies in Space, Gerard K. O’Neill, 1976
Collector’s Guide Publishing (3ème édition révisée), 2001
184 pages, env. 21 €, ISBN : 1-896-52267-X

– la page web du livre sur le site du Space Studies Institute
– l’avis de la National Space Society
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L’Âge de l’empathie

Couverture de l'essai L'Âge de l'empathieSommes-nous sur terre, comme on l’affirme si souvent, dans le seul but de servir notre propre survie et nos intérêts personnels ? Est-ce vraiment dans la nature humaine de se poignarder dans le dos pour gravir les échelons de la hiérarchie ? Dans ce livre stimulant, l’auteur de Le singe en nous, unanimement salué par la critique, examine comment l’empathie vient naturellement aux humains et à certains autres animaux.

Le comportement égoïste et l’esprit de compétition, souvent présentés comme conformes aux théories de l’évolution, sont ici magistralement remis en cause.

Fort de son expérience sur le terrain et de ses recherches sur les chimpanzés, les bonobos et les singes capucins, ainsi que sur les dauphins, les baleines et les éléphants, Frans de Waal nous montre que de nombreux animaux sont prêts à prendre soin les uns des autres, à s’entraider et, dans certains cas, à se mobiliser pour sauver la vie de leurs congénères.

Écrit dans un langage accessible à tous, nourri d’histoires animales aussi extraordinaires qu’émouvantes, L’Âge de l’empathie, en mettant la coopération au cœur de l’évolution des espèces, ouvre des perspectives passionnantes sur la nécessaire solidarité dans nos sociétés.

Il était une fois un animal qui prit conscience de son animalité et, probablement parce qu’elle l’horrifia, lutta contre de toutes ses forces, tant et si bien qu’il en oublia son statut d’animal. Jusqu’à ce que Charles Darwin lui rappelle ses racines sauvages et l’animal en conçut un si profond désarroi que sa raison se trouva bien près de basculer… L’un d’eux en particulier, un certain Herbert Spencer, y vit une conception de la réalité qui cadrait tout à fait avec la sienne, et qui l’amena à développer une doctrine philosophique et sociologique qu’il baptisa de l’expression « sélection des plus aptes » encore que de nos jours on préfère parler de « théorie organiciste » – ce qui se traduit en langage populaire par « darwinisme social ».

« Théorie organiciste » à travers laquelle Spencer affirmait, entre autres, et dans les grandes lignes, que non seulement les pauvres ne peuvent que rester pauvres mais aussi qu’ils ne peuvent qu’engendrer des pauvres ; nul besoin d’y regarder de près pour comprendre que cette doctrine n’est jamais qu’une apologie de la féodalité et de la monarchie – ou quelque chose de cet acabit. Et encore : nombreux sont les monarques d’antan qui anoblirent des roturiers pour services rendus à la nation, de sorte que même la féodalité acceptait l’idée qu’un individu puisse gravir les échelons de la hiérarchie sociale – ce qui en dit long sur le soi-disant « modernisme » des idées de Spencer.

Et puis de toutes manières, le principe même de l’ultra-libéralisme dont se réclament les darwinistes sociaux repose tout entier sur l’idée qu’un homme ou une femme peut à lui seul infléchir le destin pour se tailler son propre chemin dans la vie – idée dont la patrie des ultra-libéraux, d’ailleurs, est l’exemple le plus frappant ; je parle bien sûr de ces États-Unis dont la fierté nationale repose presque entièrement sur ce « Rêve américain » qui veut que quiconque parti de rien peut y faire fortune, ce qui contredit complétement les préceptes du darwinisme social. En fait, tout porte à croire que ces darwinistes sociaux n’ont en réalité rien compris à cette doctrine qu’ils proclament comme la leur.

Ce qui n’est pas très étonnant en regard des démonstrations exposées dans cet ouvrage. Par exemple, à propos de ces secteurs de l’économie et des finances dont on dit qu’il est tout entier aux mains de la raison pure et de la logique du profit qui se base uniquement sur les froides spéculations mathématiques : les neurosciences ont déterminé avec la plus grande certitude que les régions du cerveau stimulées lors d’opérations financières, par exemple par les traders, sont en fait celles qui correspondent à l’excitation sexuelle ; en réalité, les spéculateurs et les financiers éprouvent une forme de plaisir sexuel quand ils gagnent de l’argent. En d’autres termes, ils raisonnent avec leurs couilles.

Et justifier la sauvagerie des marchés par l’idée que l’Humanité a vu le jour à une époque de violence et de guerres perpétuelles est une conception largement dépassée. Pour la simple et bonne raison qu’à l’époque des premiers primates il existait environ 2 000 individus sur toute la planète, c’est-à-dire bien trop peu pour vouloir prendre le risque de perdre la vie dans une guerre afin de voler leur nourriture aux autres : il y en avait bien assez pour tout le monde. Et le problème ne se posait pas davantage quand l’homo devint sapiens puisqu’il totalisait une population d’environ deux millions de personnes à peine. Quand on inventa l’agriculture, par contre, les données changèrent et il commença à s’avérer rentable de mener des raids sur des positions riches en nourriture…

Mais ce n’est pas le propos de Frans de Waal, puisque ce psychologue docteur en biologie est surtout expert du comportement animal : il a le bon sens de stopper ses considérations d’ordre « historique » quand les primates cessent d’être des animaux pour devenir des humains – ou du moins il les restreint au strict minimum pour mieux étayer ses propres dires et explications. À travers ses travaux, il démontre peu à peu, avec une logique implacable et sans faille, que, oui, l’homme est bien un animal mais que, non, les animaux ne sont pas si sauvages que ça. En fait, les animaux sont bien plus « humains » qu’on veut le croire – et par « humain » je veux dire : capables de compassion et d’empathie, c’est-à-dire de compréhension des besoins des autres.

Encore plus fort : les expérimentations ont prouvé que ça n’a rien à voir avec l’intelligence, car tout dépend en fait de l’attitude. Et, oui, les animaux sont tout à fait capables de saisir le sens des expressions non seulement de leurs congénères mais aussi de représentants d’autres espèces. En fait, c’est plus une question de patrimoine génétique que de cerveau ; formulé autrement, plus l’ADN d’un animal est proche de celui d’un autre et mieux ils se comprennent – faute d’un meilleur terme. L’intelligence joue bien sûr un rôle – inutile d’attendre de la compassion d’un poisson rouge par exemple – mais pas aussi déterminant que ce qu’on croit en général…

Les mammifères s’avèrent les plus sensibles aux ressentis des autres, les plus aptes à l’empathie en raison de leur lien particulier à leur progéniture : celle-ci se trouvant complétement tributaire de ses parents à la naissance, le seul moyen que trouva cette branche de la faune de se perpétuer fut de développer ce qu’on appelle des liens familiaux – c’est-à-dire un moyen pour les parents de comprendre les besoins, c’est-à-dire la détresse, de leurs petits, afin de mieux y répondre. Et si les mammifères s’affirment comme l’espèce la plus prolifique de la planète, car la mieux adaptée, c’est précisément en raison de ce sens en quelque sorte inné de l’entraide et de la coopération – non de la compétition perpétuelle.

L’auteur a ici pour ambition de remettre certaines pendules à l’heure, et il ne s’en cache pas d’ailleurs, notamment en revenant sur l’influence qu’ont pu avoir des personnages tels qu’Herbert Spencer sur les interprétations à donner aux conclusions de Darwin – qui, lui, n’a jamais fait que présenter des faits scientifiquement démontrés et n’en a jamais tiré aucune conclusion sur la façon dont les sociétés devaient être menées. Si ici Frans de Waal ne contredit pas Spencer quant à la nature première de l’homme, il en tire néanmoins des conclusions très différentes à la lumière des dernières découvertes scientifiques sur le comportement animal.

Que ce livre ait été rédigé suite à la crise financière de l’automne 2008 n’est bien sûr pas un hasard – cet événement est cité dès la préface de l’ouvrage et à plusieurs reprises dans le corps du texte. Comme l’auteur n’est pas qu’un scientifique mais aussi – surtout – une homme de grande intelligence, il a bien évidemment remarqué comme ce système socio-économique ultra-libéral basé sur une compétition permanente pouvait détruire les personnes à force de les monter les unes contre les autres pour en tirer toujours plus de jus. C’est ce système qu’il démonte ici, avec une rigueur toute scientifique, en démontrant que ses racines ont en fait été mal comprises.

Sous bien des aspects d’ailleurs, ce n’est pas tant l’ultra-libéralisme qu’il fustige que les techniques de management – sujet certes connexe du précédent mais pas forcément inséparable. Si Frans de Waal défend la liberté de chacun, comme tous citoyens américains, il défend aussi le besoin de protection dont aucun de nous ne peut se passer, comme tous ces européens dont il faisait partie avant d’émigrer aux États-Unis. Et en combinant le meilleur de chacun de ces mondes, il parvient à dessiner l’espoir d’un futur plus beau.

L’Âge de l’empathie, Frans de Waal
Les Liens qui libèrent, 2010
330 pages, env. 22 €, ISBN : 2-918-59707-4

Une brève histoire du temps

Couverture de l'édition de poche du livre Une brève histoire du tempsStephen Hawking est universellement reconnu comme l’un des plus grands cosmologistes de notre époque et l’un des plus brillants physiciens depuis Einstein. Successeur de Newton, il occupe à l’université de Cambridge la chaire de Mathématiques, et s’est rendu célèbre pour ses travaux sur les origines de l’Univers.

Une brève histoire du temps est le premier livre qu’il ait décidé d’écrire pour le non-spécialiste. Il y expose, dans un langage simple et accessible, les plus récents développements de l’astrophysique concernant la nature du temps et du monde. Retraçant les grandes théories du cosmos, de Galilée et Newton à Einstein et Poincaré, racontant les ultimes découvertes de l’espace, expliquant la nature des trous noirs, il propose ensuite de relever le plus grand défi de la science moderne : la recherche d’une théorie unitaire combinant et unifiant la relativité générale et la mécanique quantique.

On sait que Stephen Hawking lutte depuis plus de trente ans contre une maladie neurologique très grave. On n’en trouvera que plus fascinant cet extraordinaire effort d’un esprit scientifique pour parvenir à une compréhension ultime des secrets de l’Univers.

Il était une fois l’Univers, cet édifice si colossal qu’aucun terme d’aucun vocabulaire de la planète ne permet d’en exprimer la vastitude. Âgée d’une quinzaine de milliards d’années au moins – dit-on sans en être vraiment sûr puisque une telle affirmation revient à dire qu’on sait ce qu’est l’Univers alors que sa réalité exacte persiste à nous échapper –, donc prodigieusement ancienne, cette construction dont l’architecte nous dépasse forcément, dans tous les sens du terme, a, d’une manière assez curieuse, du moins du point de vue du profane en astrophysique, une histoire plutôt brève. D’où le titre, fort à propos, de cet ouvrage.

Non que rien ne soit arrivé durant tout ce temps, bien au contraire, mais ces événements se résument en fait, et pour résumer assez grossièrement, à l’affinage progressif d’une « matière brute » originelle jusqu’à ce que celle-ci finisse par engendrer des formes de vie sur au moins une des planètes que compte cette vastitude. « Matière brute » qui trouve ses origines dans ce fameux Big Bang dont on ne cesse de nous rebattre les oreilles sans pour autant qu’on sache de quoi il s’agit exactement et encore moins ce qu’il y avait avant ; c’est-à-dire, pour reformuler cette interrogation au moins sous-jacente, de quoi ce phénomène est issu : car ce « début » de l’univers vient forcément de quelque part, ce qui implique qu’il y avait bien « quelque chose » avant le début, et donc que ce début n’en était pas un – pas vraiment en tous cas…

Ce livre est plein de « révélations » de ce genre, et à peu près chacune d’entre elle se montre tout aussi capable que celle-ci de vous donner le tournis. Mais la plus surprenante d’entre elles concerne la nature de la texture même de la réalité : de quoi elle se compose réellement, de quoi elle est faite. Nul ne le sait à vrai dire. Voilà pourquoi ce livre porte comme titre « Une brève histoire du temps » et non « Une brève histoire de l’univers » : car le temps est la seule chose dont on est certain qu’elle existe, ce qui est d’autant plus curieux qu’il n’a ni consistance ni odeur et encore moins de texture ou de poids. Pourtant, il est bien là et nous n’avons même pas besoin de montre ou d’horloge pour le mesurer : il suffit d’attendre que le temps passe…

En bref, si nous sommes certains qu’il existe, nous sommes incapables de le définir. D’autant plus qu’il varie d’un endroit à l’autre de l’univers, simple question de vitesse de déplacement d’un corps qui, lorsqu’il commence à dépasser une certaine allure, voit l’écoulement du temps se modifier – mais juste pour lui, pas pour les autres qui se déplacent moins vite. C’est ce que nous a enseigné Einstein à travers sa fameuse Relativité, celle-là même qui nous a permis de dépasser certaines illusions pour nous permettre de nous engager dans des examens bien plus approfondis de ces éléments dont on était certain qu’ils existaient…

Jusqu’à ce que l’incroyable se fasse jour et fonde une branche entièrement nouvelle des sciences physiques. Cette branche s’appelle « physique quantique » et elle nous enseigne que tout ce qui nous entoure n’a rien de ce qu’on croit – et peut-être même rien du tout d’ailleurs, puisqu’il est tout à fait possible que ce « tout » n’existe pas. En d’autres termes, l’univers entier pourrait très bien se résumer à une vaste illusion dont les éléments qui la composent se réduisent en fait à de simples probabilités. Une vue de l’esprit en quelque sorte.

Stephen Hawking nous fait là une superbe leçon de cosmologie mais surtout de modestie, car en dépit des avancées tout à fait admirables et à bien des égards époustouflantes du savoir en matière d’astrophysique tout au long du XXe siècle, ce que l’auteur nous démontre en fait ici c’est que les mystères de l’univers demeurent malgré tout à l’échelle de sa vastitude prodigieuse…

Une brève histoire du temps (A Brief History of Time), Stephen Hawking, 1988
Flammarion, collection Champs sciences, mai 2008
245 pages, env. 6 €, ISBN : 2-081-21484-9


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