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Angel Doll

Couverture de l'édition française du manhwa Angel Doll Dans une cathédrale, le sermon du prêtre est interrompu par une horde démoniaque qui décime l’assistance dans un bain de sang. Alors surgit un jeune homme aux allures de marionnette mécanique, qui s’appelle Kasater. De sa longue épée en forme de crucifix, il attaque les monstres. Mais il ne vient pas pour aider qui que ce soit : il est juste venu chercher la toute jeune sœur Agnès, car en elle se cache un autre démon – bien pire que tous les autres réunis, et que le jeune homme poursuit depuis bien longtemps…

Il y a quelque chose du poème obscur dans Angel Doll, dans le sens ésotérique du terme comme dans le sens gothique. À vrai dire, c’est un des rares cas où les images complimentent aussi joliment les mots : d’habitude, on peut voir dans une BD un certain décalage entre les qualités de narration et la partie artistique, surtout quand l’une et l’autre de ces parties du tout proviennent de différentes personnes – pour faire bref, je dirais qu’il s’avère souvent difficile de trouver un talent à la hauteur du sien dans sa propre matière. Car ici, art et narration ne se complimentent pas seulement, ils se complètent et s’épaulent, chaque facette donnant à l’autre ce qui lui manque.

Planche intérieure du manhwa Angel DollC’est une œuvre d’Art au sens strict du terme, dont des illustrations entières pourraient servir de tableau, et des tirades de poèmes. Mais sur le plan narratif, pourtant, chacune de ces parties perd son sens aussitôt qu’elle se voit séparée de l’autre – c’est le signe très net d’une œuvre qui exploite au mieux les moyens du média choisi par ses auteurs, ici la narration graphique : il n’y a rien de plus agaçant que ces BD coupables de redondance, c’est-à-dire quand le contenu de l’image se voit repris dans le texte, ou inversement ; les véritables conteurs sur ce média, eux, savent utiliser les images et le texte pour exprimer deux choses à la fois.

Technique narrative que du reste on trouve peu dans les productions asiatiques, ce qui étonne assez : en dépit d’une pluralité et d’une diversité de thèmes et d’idées, les méthodes de narration des auteurs de ce continent demeurent souvent bien classiques – et si j’osais, je dirais « traditionnelles » : comme si les directives fondatrices du « Dieu des mangas » ne pouvaient en aucun cas se voir contestées. Angel Doll s’en écarte pourtant, et avec un certain brio d’ailleurs, même si le style littéraire des textes combiné à ces graphismes hors norme rend parfois les choses un peu difficiles à suivre : pour cette raison, il sera bienvenu de relire l’ouvrage, et plusieurs fois si nécessaire…

Planche intérieure du manhwa Angel DollC’est une des raisons derrière l’obscurité du récit que j’évoquais plus haut. Pour le reste, celle-ci tient bien sûr au thème d’une espèce de course-poursuite à travers l’espace mais aussi le temps, et peut-être même les plans d’existence également, afin de porter secours à une entité prodigieusement ancienne. Quant à la partie graphique, elle rappelle beaucoup les premiers travaux d’Hans Ruedi Giger mais ici réinterprétés à travers une sensibilité tout à fait personnelle où les accents asiatiques originels se voient dépouillés de leur patte traditionnelle par des touches modernes plus que salvatrices et qui contribuent beaucoup à accorder les images aux lettres.

Sur le fond, par contre, le résultat reste plus mitigé et le propos des auteurs se montre difficile à saisir. À vrai dire, on se demande s’il y a quelque chose à comprendre en dehors d’une simple – mais immensément respectable – volonté de distraire. On regrette malgré tout qu’autant de talent, tant littéraire qu’artistique, ne parvienne pas à se combiner en un tout aux fondations plus solides…

Il reste néanmoins un ouvrage bien assez unique sous les aspects principaux du média, les narratifs et artistiques, qui offre ainsi un voyage sans pareil dans les méandres d’inspirations pour le moins hors du commun et dont on attend l’œuvre prochaine avec impatience.

Planche intérieure du manhwa Angel Doll

Angel Doll, Silester S & Maria Ryung, 2005
Soleil Production, collection Asian Connection, mars 2007
200 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-849-46306-2

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Fantôme

Couverture de l'édition française du manwha FantômeSéoul, 2020. Depuis le grand cataclysme de la fin du XXe siècle qui a dévasté le monde et anéanti 60% de la population, il n’existe plus qu’une seule nation dont l’armée sert uniquement à venir en aide aux survivants affamés. C’est le règne des milices privées qui seules peuvent lutter contre les délinquants et les pillards ; mais ces mercenaires ne sont pas plus roses que les soldats qu’ils remplacent car pour eux tout justifie le profit. Un jour, un attentat terroriste secoue le cœur de la mégapole…

Pour sa première incursion dans le domaine de la narration graphique, Jung-Hyun Suk (1) nous propose une histoire pour le moins originale dans la facture et qui témoigne d’une très grande maîtrise de l’infographie. Sur le plan du scénario, hélas, les choses sont moins satisfaisantes, non à cause du manque d’idées mais pour l’aspect un peu « brouillon » qui nuit à la compréhension de l’intrigue.

Si la dénonciation de l’influence des médias et de leurs dérives reste tout à fait pertinente et d’une cruelle actualité, et si la réflexion sur la privatisation de la sécurité témoigne du niveau de cynisme requis pour aborder un tel sujet, ces messages se trouvent hélas noyés dans une narration éclatée à travers de nombreuses pistes différentes qui montrent de nettes difficultés à se rejoindre en un tout vraiment cohérent. De plus, une emphase assez prononcée sur l’action tend à noyer le propos tout en diluant davantage le récit. Enfin, le thème du surhomme – ou du moins un concept assez voisin – est ici abordé avec beaucoup de retenue, peut-être en raison du format court de ce one shot qui ne permet pas d’aller vraiment au fond du sujet.

Planche intérieure du manwha Fantôme

Il reste néanmoins une technique d’illustration tout à fait étonnante, au rendu réaliste mais sensible à la fois, et à la dynamique rarement atteinte dans un tel registre pictural – surtout sur le média de la BD. L’ouvrage est d’ailleurs augmenté d’une partie concept art tout à fait conséquente où l’auteur explique sa démarche narrative et où il présente l’ensemble de ses travaux préparatifs – à noter que les mecha designs y prennent une place substantielle, hélas sous-représentée dans le résultat final. De plus, quelques ébauches commentées permettent de comprendre que le scénario de départ était assez différent de celui de la version publiée – avec notamment des réminiscences plus marquées du travail de Shirow qui a de toute évidence eu une influence importante sur l’ensemble.

En dépit d’un travail de fond conséquent et d’une facture qui ne laisse pas indifférent, Fantôme ne parvient pas à tirer toute la substantifique moelle de son concept de départ qui offre pourtant des possibilités vastes. Peut-être trop vastes d’ailleurs compte tenu de l’expérience encore assez limitée de Jung-Hyun Suk comme scénariste mais aussi de la longueur réduite du volume. L’expérience reste néanmoins agréable – même s’il vaut mieux lire l’ouvrage deux fois pour mieux en cerner certaines subtilités – et laisse présager de bonnes choses dans le futur pour un auteur qui n’a certainement pas encore montré tout ce dont il est capable…

(1) né en 1976, il s’est vite imposé comme un maître du logiciel Painter dans l’industrie du manhwa – les mangas coréens – en travaillant sur nombre de productions de ses confrères ; Fantôme est à ce jour son unique création entièrement personnelle.

Fantôme (The Demon, 2006), Jung-Hyun Suk
Casterman, collection Hanguk , 2007
180 pages, env. 15 €, ISBN : 978-2-20337-706-6


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