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Christine

Jaquette DVD de la dernière édition française du film ChristineRockbridge, Californie, 1978. Le jeune Arnie se balade quand il a le coup de foudre pour Christine. Une voiture. Une Plymouth Fury 1957 rouge sang à l’état d’épave dont l’ancien propriétaire, dit-on, s’est suicidé au volant de son véhicule. Mais Arnie ne s’en soucie pas. Avec une passion qui étonne tous ses proches, il s’acharne à retaper Christine. Et l’adolescent complexé se trouve une assurance inattendue, voire une arrogance qui l’isole peu à peu de son entourage. Puis les gens commencent à disparaître autour de lui…

Il arrive que les adaptations de romans se montrent supérieures au matériau original. Ainsi Christine, tiré du roman éponyme de Stephen King, présente-t-il comme immense avantage de parvenir à combiner le récit de départ avec un élément essentiel de celui-ci : le rock ‘n’ roll. Car si les paroles de nombreux morceaux à succès des années 50 parsèment le roman, celui-ci ne parvient hélas pas à retranscrire leur rythme, ni même l’ambiance de leur époque. À la différence du roman, par contre, le film double bien sûr les images d’une bande son et dans celle-ci de nombreuses compositions émaillent la réalisation ; parmi d’autres, on y trouve des morceaux de choix d’artistes et groupes à succès d’antan comme d’aujourd’hui tels que Ritchie Valens (1941-1959) ou The Rolling Stones.

Si cette bande originale contribue beaucoup à donner son identité au film, en réussissant là où le roman original échouait, c’est-à-dire en rendant un vibrant hommage à ces années 50 sans pareilles dans toute l’histoire des États-Unis, elle ne prend toutefois sa véritable envergure qu’une fois mise en opposition avec les différents morceaux composés par le réalisateur lui-même et son complice préféré, Alan Howarth : des partitions modernes à base de synthétiseurs et de boites à rythme qui contrastent bien sûr énormément avec ceux de la génération précédente, créés à l’aide d’instruments certes modernes mais néanmoins devenus bien plus traditionnels à l’époque de ce film. Voilà comment, et d’une manière somme toute bien inattendue avec un tel thème, Christine illustre avant tout l’éternel fossé entre les générations.

Ce portrait se fait ici à travers un autre, celui de l’adolescence, âge de tourments et de misère morale où, à force de se chercher, des jeunes personnes en viennent parfois à renier leur héritage familial ; il arrive même que ce soit tout à fait justifié dans certains cas : il y a des parents, on le sait, qui se donnent plus ou moins volontairement pour rôle d’empêcher leurs enfants de grandir, ceci afin de reprendre les propres termes d’Arnie dans le film… Grâce à Christine, celui-ci trouvera son propre chemin vers l’émancipation vis-à-vis de ces parents qui l’étouffent depuis trop longtemps : l’automobile, on le sait aussi, reste avant tout synonyme d’indépendance et de liberté – la preuve en est qu’on obtient souvent sa première voiture bien avant son premier appartement…

Dans ce cas précis, toutefois, ce thème du teen age se double aussi d’un autre, tout aussi éternel : les émois du premier amour qui, justement, apparaissent le plus souvent pendant cette adolescence déjà citée et qui ne représentent au fond qu’un autre chemin vers cette délivrance tant souhaitée par rapport à l’influence familiale. Toute la question, dans le cas qui nous occupe ici, consiste à savoir qui est l’objet réel des désirs d’Arnie, tout comme il vaut de savoir aussi laquelle de ses conquêtes se montrera la plus excessive, la plus vorace dans cet échange somme toute bien plus dangereux quand il s’avère à double sens – c’est une autre des tirades d’Arnie : rien n’arrête un amour réciproque, absolument rien.

Mais la peinture que brosse Christine comprend aussi une critique habile de ce culte de l’automobile caractéristique des nations industrialisées, et en particulier de cette Amérique qui s’est bâtie sur la voiture en conditionnant ainsi les plans de ses villes tout en donnant un rôle central à l’industrie pétrolière et en prolongeant le nomadisme typique des différentes générations de colons par la construction de vastes réseaux d’autoroutes qui permettent de voyager sans encombres d’un bout à l’autre du pays.

À ceci s’ajoute des qualités de réalisation tout à fait réussies et d’autant plus étonnantes qu’elles se montrent capables de beaucoup avec bien peu, notamment dans cette scène admirable de « réparation » de Christine qui nous rappelle qu’on savait faire des effets spéciaux saisissants bien avant l’avènement du virtuel…

Écho d’hier, par ses thèmes comme par son âge, Christine reste depuis maintenant 30 ans une grande réussite du cinéma fantastique des années 80, et même un film culte pour certains.

Christine (John Carpenter’s Christine), John Carpenter, 1983
Sony Pictures Entertainment, 2005
110 minutes, env. 7 € l’édition spéciale

– la page du film sur le site officiel du réalisateur
– d’autres avis : Libre Savoir, Films Cultes

Les Tommyknockers

Couverture de la dernière édition de poche du roman Les TommyknockersTard, la nuit dernière et celle d’avant.
Toc ! Toc ! à la porte — les Tommyknockers !
Les Tommyknockers, les esprits frappeurs…
Je voudrais sortir, mais je n’ose pas,
Parce que j’ai trop peur du Tommyknocker.

Tout commence par les rythmes apaisants d’une berceuse ; et pourtant, sous la plume de Stephen King, les vers anodins se muent en une inoubliable parabole de l’épouvante, qui entraîne les habitants pourtant bien sages et terre à terre d’un paisible village dans un enfer plus horrible que leurs plus abominables cauchemars… ou que les vôtres. Une histoire fascinante et démoniaque que seul Stephen King pouvait écrire. Et lorsqu’on frappera à votre porte, par prudence, mettez la chaîne, si tant est qu’une chaîne suffise…

Stephen King s’aventure rarement sur les terres de la science-fiction, lui préférant celles du fantastique qui ont fait sa renommée de par le monde, mais quand il lui arrive d’arpenter de tels territoires, ses inspirations premières refont surface assez vite. Ainsi, Les Tommyknockers rappelle-t-il ces films de science-fiction des années cinquante qui ont bercé son enfance ; cinéma voué à l’époque à la distraction pure et simple, les productions du genre se distinguaient assez peu de l’horreur et de l’épouvante tels qu’on les percevait en ce temps-là : à travers des mises en garde vite devenues bien convenues sur les divers dangers de la science, et l’atomique en particulier, ou bien l’exploitation des angoisses de l’époque envers le communisme, les films de science-fiction de cette période semblaient tous vouloir susciter la terreur.

Ainsi Les Tommyknockers s’articule-t-il autour du thème pour le moins classique de l’invasion de la Terre par des extraterrestres qui feront d’ailleurs leurs premières victimes chez les habitants du petit village local. Que leur vaisseau spatial soit enterré depuis des siècles, si ce n’est des millénaires, et que leur emprise sur les humains prenne d’abord l’allure d’une manipulation de leurs esprits, ces divers éléments évoquent bien sûr une des influences majeures que connut Stephen King comme d’ailleurs la plupart des autres auteurs de fantastique : Howard Philips Lovecraft (1890-1937). Nul besoin d’y regarder de bien près pour entrevoir chez ces êtres maléfiques venus d’ailleurs, disposant de pouvoirs terrifiants et dissimulés aux yeux de tous depuis des temps immémoriaux, un énième avatar de Cthulhu et de ses sbires (1).

Le reste du récit, par contre, soit l’écrasante majorité de celui-ci à vrai dire, reste typique de Stephen King, à la fois dans le crescendo de l’horreur comme dans le portrait d’une certaine Amérique rurale, encore qu’elle se trouve ici dépeinte de manière assez sobre au contraire de certaines productions précédentes de l’auteur – comme Dead Zone (1979), Cujo (1981) ou Simetierre (1983) par exemple. Dans cette vue en coupe des États-Unis des années 80, l’œuvre de Stephen King trouve une grande partie de sa spécificité et de son intérêt, c’est-à-dire de son importance dans ce qu’elle affiche ce qui la place à part des productions des confrères de l’auteur à l’époque : un témoignage de certains des mœurs de son temps. Bref, un roman tout à fait intéressant mais aussi, hélas, un des derniers de ce calibre de la part de cet auteur…

(1) l’auteur, cependant, aurait cité dans son essai Écriture : Mémoires d’un métier (2000) la nouvelle La Couleur tombée du ciel, qui ne fait pas partie du Mythe de Cthulhu à ma connaissance, comme une de ses principales inspirations derrière ce roman.

Adaptation :

En un téléfilm en deux parties, réalisé par John Power et sorti sous le même titre en 1993.

Les Tommyknockers (The Tommyknockers), Stephen King, 1987
Le Livre de Poche, collection Fantastique n° 15146, janvier 2004
958 pages, env. 11 €, ISBN : 2-253-15146-7

– le site officiel de Stephen King (en)
– d’autres avis : Le Chapitre secret, Les Lectures de Louve, Le Bazaar de S. King


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