Posts Tagged 'super héros'

Inventing Iron Man

Couverture de l'édition originale américaine de l'essai Inventing Iron Man: The Possibility of a Human MachineTony Stark combat les vilains et protège les innocents depuis qu’il a revêtu son armure mécanisée aux débuts d’Iron Man chez Marvel Comics en 1963. Au fil du temps, l’armure de Stark lui a permis de traverser les murs, devenir un jet humain, contrôler un immense réseau d’armes par la pensée seule, et réaliser d’innombrables autres exploits. Celui qui nous a expliqué comment devenir Batman tente maintenant de déterminer si la science – et l’humanité – peut dès à présent créer un véritable Iron Man.

E. Paul Zehr déconstruit physiquement Iron Man pour savoir comment les technologies actuelles permettraient de créer une armure semblable à celle de Stark. Avec son expertise scientifique et une immense créativité, Zehr examine comment l’armure d’Iron Man permet à Stark de devenir un super-héros. Il discute les prouesses ahurissantes que réalisa Iron Man pour vaincre des vilains tels que Crimson Dynamo, Iron Monger ou Whiplash, et comment de tels exploits pourraient advenir dans le monde réel. Ainsi, l’auteur découvre que la science approche du point où il sera possible de construire une armure comme celle d’Iron Man. Mais un super-héros ne se résume pas à une technologie. Zehr se penche aussi sur nos propres limitations physiques pour déterminer si une personne avec un entraînement de haut niveau pourrait devenir un super-héros en utilisant l’armure d’Iron Man.

En posant un regard scientifique sur les interfaces cerveau-machine et les extrêmes limites de la frontière entre les neurosciences et la plasticité neurale, Inventing Iron Man se place à mi-chemin des comic books de science-fiction et de la science moderne. Si vous pensez avoir ce qu’il faut pour devenir l’ultime héros cybernétique, alors ce livre s’adresse à vous. (1)

Comme tous les super-héros, le personnage d’Iron Man illustre entre autres ce désir éternel d’améliorer les capacités physiques de l’homme, voire même ces qualités intellectuelles dans une certaine mesure. Bref, de le modifier (2). Si le concept de scaphandre mécanisé servant à amplifier les facultés corporelles de son porteur apparut en 1937 dans les premiers épisodes du cycle des Fulgurs (Lensman ; 1934-1950) de E. E. « Doc » Smith (1890-1965), c’est néanmoins le roman Étoiles, garde-à-vous ! (Starship Troopers ; 1959) de Robert A. Heinlein (1907-1988) qui popularisa le thème en plus d’en inventer le pendant militaire – c’est-à-dire doté de blindage et d’armes ainsi que d’autres dispositifs pour transformer ainsi le soldat en un véritable tank à l’extrême mobilité. Ce modèle du concept devint vite le standard, au point qu’il apparut ensuite dans nombre d’œuvres dont certaines comptent parmi les plus marquantes de la science-fiction littéraire, comme La Guerre éternelle (Joe Haldeman ; 1975) ou Hypérion (Dan Simmons ; 1989), et encore jusqu’à aujourd’hui, par exemple dans Les Légions immortelles (Scott Westerfeld ; 2003).

Il s’agit donc d’un thème ancien du genre, qui apparut plutôt tardivement dans les comics puisque les premières aventures d’Iron Man datent de 1963, mais qui au fond  relève de la même volonté de transformer l’homme évoquée plus haut, et ceci afin d’augmenter ses possibilités. Sous bien des aspects, à vrai dire, il s’inscrit tout à fait dans la lignée de ces figures mythologiques tels que les guerriers Persée et Cúchulain qui utilisaient, respectivement, un casque magique pouvant rendre son porteur invisible ou bien la lance fabuleuse Gae bolga ; mais on peut aussi évoquer, dans un registre peut-être un peu plus cartésien, d’un certain point de vue, les ailes artificielles d’Icare et de son père Dédale. Bref, la science-fiction, comme bien souvent, se contente ici de rationaliser des fantasmes ancestraux à travers les techno-sciences, ce qui au fond reste l’unique moyen de moderniser ces désirs et ce, à travers une maturation de ceux-ci (3).

E. Paul Zehr s’inscrit dans une démarche somme toute assez comparable sous bien des aspects : spécialiste reconnu des neurosciences et de la kinésiologie, ses travaux portent sur le contrôle neural dans la locomotion humaine, et en particulier dans l’interaction des bras et des jambes au cours de la marche, ainsi que sur la plasticité du réseau de neurones qui compose le cerveau, notamment dans une optique médicale. Avec un tel parcours, Zehr est très bien placé pour évaluer la faisabilité d’un dispositif semblable à celui de l’armure d’Iron Man ; hélas pour les aficionados du genre super-héros, le résultat final qu’il entraperçoit reste assez éloigné de ce qu’on peut voir dans les comics, et non seulement pour certaines raisons d’ordre technique mais surtout parce qu’un être humain se trouve dans l’armure.

Si la première partie de l’ouvrage se concentre sur la faisabilité technique du concept de scaphandre mécanisé, en se basant sur les plus récentes applications dans différents domaines, telles que le système HAL – pour Hybrid Assistive Limb – de la société japonaise Cyberdine Inc., que Zehr propose de coupler aux dernières avancées en matière d’interface neuronale directe, ses recherches s’orientent vite sur les aspects humains du problème qui, au fond, restent la limite inaltérable d’un tel projet. Et sur ce point, Inventing Iron Man… se montre assez vite bien moins optimiste que les diverses itérations du concept dans les productions de fiction, qu’elles soient littéraires ou artistiques, pour la simple et bonne raison que l’homme dans le scaphandre reste bien plus fragile que le métal qui le recouvre…

En fait, et même une fois laissée de côté toute la conception de l’objet, qui exige déjà un temps et une énergie considérables, il faut encore au porteur de l’armure toute une discipline journalière aussi rigoureuse que possible pour conserver une parfaite maîtrise du corps à travers lequel il contrôle son scaphandre : ceci comprend entre autre un entraînement permanent pour, par exemple, pallier à la déficience musculaire qu’implique l’utilisation d’un système capable de remplacer l’ensemble de la musculature du corps qui, si elle cesse d’être sollicitée, s’atrophie d’une manière comparable à celle des astronautes qui passent plusieurs semaines en apesanteur. Mais le système de contrôle par interface neuronale devient vite un problème lui aussi, d’abord parce qu’en tant que corps étranger le dispositif tend à être rejeté par l’organisme ce qui implique un traitement antirejet permanent et donc assez lourd – un tel traitement réduit la vigueur du système immunitaire qui protège l’organisme des infections et des intrusions virales – mais aussi parce que l’insertion de corps étrangers dans le cerveau fragilise considérablement celui-ci, au point que tout choc au crâne devient vite prohibé – un problème certain pour un super-héros qui se trouve sans cesse malmené par ses adversaires…

Pour autant, et parce que Zehr ne perd pas de vue qu’on apprend toujours mieux en s’amusant, il sait faire preuve de beaucoup d’humour dans ses diverses explications et autres exposés. Voilà pourquoi, au final, Inventing Iron Man… s’affirme aussi comme un passionnant ouvrage de vulgarisation scientifique, sur tous les éléments évoqués ici mais aussi bien d’autres que j’ai omis à escient afin de ne pas vous gâcher la surprise et qui joueront peut-être bien tous un rôle ou un autre dans le quotidien de chacun d’ici plus ou moins longtemps. À dire le vrai, il s’agit peut-être même du véritable intérêt de cet ouvrage.

Quant aux fans de super-héros, ils y trouveront malgré tout quelques belles occasions d’alimenter leurs rêves : c’est bien là au fond une marque propre aux ouvrages qui valent qu’on les lise.

(1) la traduction de ce quatrième de couverture est de votre serviteur.

(2) Bounthavy Suvilay, Robot géant : de l’instrumentalisation à la fusion (Belphegor, Dalhousie University, vol. 3, no 2, Terreurs de la science-fiction et du fantastique, 2004).

(3) Jacques Goimard, Du Surnaturel au supranormal, préface à Histoires de pouvoirs (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3770, 1975, ISBN : 2-253-00739-0).

Note :

En dépit de tout son intérêt, cet ouvrage reste à ce jour indisponible en français : il vaut néanmoins de mentionner que l’ensemble reste écrit dans un anglais aussi simple que lisible, et abondamment illustré.

Inventing Iron Man: The Possibility of a Human Machine, E. Paul Zehr
Johns Hopkins University Press, octobre 2011
224 pages, env. 20 €, ISBN : 978-1-421-40226-0

– le site officiel de l’ouvrage (en)
– d’autres avis (en) : Robert Frost, Books at the Beach, Examiner

Publicités

Spirit of América – Marshal Law, tome 3e

Couverture du troisième et dernier tome de l'édition française du comics Marshal LawAlors que Marshal semble sur le point de découvrir l’étendue de la machination qui implique Super Patriote, ses deux suspects lui échappent soudain et il doit se lancer à leur poursuite. Mais il ignore que le Marchand de Sable suit ses moindres pas en se remémorant tout ce qui l’a amené là : depuis son enfance de frustrations, en passant par l’éducation autoritaire que lui donna sa mère et sa vie de souffre-douleur au collège qui lui permit de découvrir ses pouvoirs, jusqu’à ce qu’il apprenne la véritable identité de son père…

En guise d’apothéose, ce dernier volume de la série Marshal Law nous propose deux nouvelles déconstructions. La première concerne le personnage du Marchand de Sable, ici dépeint d’une manière bien plus aboutie que dans la plupart des autres titres du genre super-héros où, le plus souvent, le « méchant » se borne à un simple mégalomane voué à la conquête du monde pour des raisons jamais vraiment explicitées. Dans Marshal Law, par contre, l’antagoniste du héros présente une psychologie développée, issue d’une relation pour le moins vénéneuse avec sa propre mère qui a elle-même ses propres raisons – bien sûr discutables – d’avoir élevé son fils ainsi : les connaisseurs retrouveront dans ce parcours du Marchand de Sable un profil dans les grandes lignes assez typique des tueurs en série et qui, d’ailleurs, ne va pas sans rappeler le personnage de Norman Bates dans le roman Psychose (Psycho ; Robert Bloch, 1959) qu’adapta Alfred Hitchcock (1899-1980) en 1960.

Planche intérieure du troisième tome de l'édition française du comics Marshal LawLa seconde déconstruction concerne l’archétype du super-héros. Si jusqu’ici le récit de Marshal Law s’attaquait au genre super-héros en général, le modèle du super-héros lui-même restait encore assez épargné, mis à part pour certaines cases et situations aux nets accents caricaturaux. Cette lacune se trouve là enfin comblée, et à travers une étude d’ordre psychologique et sociale, faute de meilleurs termes, par un des personnages du récit : de longs extraits de cette thèse parsèment la seconde moitié de ce dernier volume, qui démontrent tous les travers de cet archétype et surtout son influence néfaste sur la société – dans le contexte de l’univers fictif de Marshal Law, bien évidemment. À travers le texte de cette étude, le récit mais aussi son personnage principal ainsi que sa relation au fond assez obsessionnelle à Super Patriote prennent une coloration nouvelle et inattendue sous bien des aspects.

Loin d’une banale conclusion orientée action, comme l’aurait à coup sûr proposé n’importe quel autre titre du genre bien moins inspiré, ce dernier volume de Marshal Law approfondit considérablement le propos de départ pour le mener jusqu’à des sommets bien peu souvent effleurés, et encore moins atteints dans les récits de super-héros.

Ce qui ne fait jamais qu’une raison de plus pour laquelle Marshal Law mérite toute votre attention.

Planche intérieure du troisième tome de l'édition française du comics Marshal LawChroniques de la série Marshal Law :

1. Chasseur de héros
2. Bactérie
3. Spirit of América (le présent billet)

Marshal Law, t.3 : Spirit of América, Pat Mills & Kevin O’Neill, 1987
Zenda, mai 1990
56 pages, env. 7 € (occasions seulement)

Bactérie – Marshal Law, tome 2nd

Couverture du second tome de l'édition française du comics Marshal LawMarshal peut enfin se mesurer au Marchand de Sable mais le tueur en série a le dessus sur lui. Le vigilant reprend donc son enquête et doit vite faire face à des pressions pas toujours affichées, en particulier venant de sa propre hiérarchie. Alors, s’il accepte de remercier publiquement Super Patriote pour sa donation aux vétérans de la Zone mutilés par les combats, Marshal ne perd pas de vue sa mission et guette juste le bon moment pour intervenir – une opportunité, d’ailleurs, qui ne tardera pas à se montrer…

Au contraire de ce que peut laisser penser son édition française, le récit de Marshal Law ne se divise pas en tiers mais en moitiés. Ce tome central se répartit donc entre la fin de l’exposition de ce futur proche et le développement de l’intrigue vers son climax (1). Ici, l’auteur se penche sur la face intime de Super Patriote et surtout à travers sa relation avec Céleste, ce qui permet ainsi au lecteur de saisir toute l’hypocrisie qui caractérise ces deux personnages comme l’amoralité perverse de leur liaison de façade ; enfin, c’est aussi l’occasion de souligner que la guerre dans la Zone reste au fond une allégorie de celle du Vietnam puisque dans l’une comme dans l’autre nombre de soldats américains sont revenus brisés et incapables de se réinsérer dans la société.

Planche intérieure du second tome de l'édition française du comics Marshal LawPour le reste, et une fois laissés de côté différents détails concernant la hiérarchie de la police de San Futuro pour laquelle travaille Marshal et qui s’avère elle aussi bien vénéneuse à sa façon, ou bien les courtes apparitions de divers surhommes qui n’ont de super-héros que les super-pouvoirs même s’ils restent du bon côté de la loi, le rythme de la narration s’emballe ici d’une façon assez soudaine alors que Super Patriote et Céleste vont voir leur longue relation enfin officialisée à travers les liens sacrés du mariage – et tous les aficionados du genre savent combien de telles cérémonies peuvent marquer, dans tous les sens du terme, une vie de super-héros : ils ne seront pas déçus dans le cas présent car l’intervention improvisée de Marshal saura la pimenter d’une manière… surprenante.

Si les pièces du puzzle finissent de s’emboiter les unes dans les autres pour fournir une lecture somme toute assez complète du récit, le troisième et dernier tome de la série apportera néanmoins son lot de révélations. Et celles-ci donneront à une conclusion en fin de compte assez convenue une saveur pour le moins inattendue…

Planche intérieure du second tome de l'édition française du comics Marshal Law

(1) en français dans le texte.

Chroniques de la série Marshal Law :

1. Chasseur de héros
2. Bactérie (le présent billet)
3. Spirit of América

Marshal Law, t.2 : Bactérie, Pat Mills & Kevin O’Neill, 1987
Zenda, janvier 1990
56 pages, env. 15 € (occasions seulement)

Chasseur de héros – Marshal Law, tome 1er

Couverture du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawUn futur proche. Dans les rues de San Futuro, qu’on appelait San Francisco avant qu’un séisme la dévaste, errent des gangs de super héros. En fait d’anciens soldats génoboostés, ce sont des vétérans de la Zone, où les États-Unis menèrent jadis une guerre sans merci aux groupes communistes qui menaçaient de s’emparer de l’Amérique Centrale. Rendus fous par ces combats mais aussi par les pouvoirs surhumains dont l’armée les affubla, ces combattants s’avérèrent incapables de se réintégrer à la vie civile une fois de retour au pays.

Marshal Law compte lui aussi parmi ces rescapés, mais à la différence de ses semblables lâchés dans les rues il œuvre pour préserver la paix civile, quitte à faire le ménage par le vide à l’occasion. Depuis peu, toutefois, un mystérieux tueur volant appelé le Marchand de Sable s’en prend à des femmes qui revêtent le costume de Céleste, super héroïne de renom et compagne du héros national adoré de tous : Super Patriote lui-même. D’ailleurs, l’enquête de Marshal l’amène vite à soupçonner ce dernier, ce qui lui va très bien puisqu’il n’a jamais pu le supporter…

Quoi de mieux en effet pour un chasseur de héros que l’occasion d’épingler le meilleur d’entre eux ? Ou supposé tel…

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawOn appelle souvent « Dark Age » ou encore « Modern Age » du domaine super-héros cette période du genre qui se caractérise sur le plan narratif par des récits sombres et des personnages plus complexes que d’accoutumée. À y regarder de près, pourtant, cette évolution s’affirme surtout comme la déconstruction de cette branche du comic book. Se trouvent le plus souvent considérées comme œuvres pionnières de ce mouvement les célèbres Watchmen (Alan Moore & Dave Gibbons ; 1986) et Batman: The Dark Knight Returns (Frank Miller ; même année) : si les auteurs du premier, dit-on, souhaitaient faire entrer les super-héros dans le registre du réel, mais en démontrant par là même que de tels personnages ne peuvent en fin de compte avoir aucune influence véritable sur la réalité, de telle sorte que le qualificatif de « héros » et encore plus celui de « super-héros » ne leur convient donc pas du tout, le créateur du second titre, lui, affirmait haut et fort que seule la folie pouvait mener un homme à se déguiser pour aller tabasser des criminels et que pour cette raison parmi d’autres la notion même de vigilant était devenue à l’époque aussi anachronique que celle des légendes des chevaliers d’antan qui l’avait peut-être inspirée.

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawCe développement du genre se poursuivit à travers des productions comme Rising Stars (scénarisée par Joe Michael Straczynski ; 1999-2005), The Authority (Warren Ellis & Bryan Hitch ; 1999-présent) ou Kingdom Come (Mark Waid & Alex Ross ; 1996), parmi d’autres, en illustrant au passage le triomphe de l’hypercapitalisme ultralibéral, d’abord sous la présidence de Ronald Reagan (1911-2004) au cours des années 80, puis après la chute du bloc communiste dans la décennie suivante. On peut en effet souligner que le super héros reste une itération du surhomme et s’affirme donc, en raison même de ses capacités surhumaines qui le placent au-dessus du commun des mortels, comme une contestation de cette doctrine libérale qui exige que les chances soient les mêmes pour tous (1) ; rappelons que Superman, le tout premier super héros de l’histoire du comic book, fut créé par Jerry Siegel (1914-1996) et Joe Shuster (1914-1992) en 1932 avant de connaître sa première publication en 1938, soit lors de cette Grande Dépression qui resta longtemps la plus grande crise du libéralisme. Le « Dark Age », par contre, s’affirme comme l’exact opposé de cette période, d’où une des raisons possibles derrière le déclin des super héros dans le cœur des lecteurs : ces chevaliers de pacotille, en fait, avaient bel et bien échoué à sauver le monde de ses pires prédateurs…

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawAinsi, Marshal Law s’affirme-t-il avant tout, et dans la droite lignée des œuvres fondatrices du « Modern Age » déjà citées, comme une satire d’une certaine Amérique dont les dérives « va-t-en guerre » ainsi que les replis sur les valeurs religieuses et/ou consuméristes ne servent en fait qu’à cacher l’effondrement de ce rêve américain qui, bien évidemment, ne pouvait résister à l’épreuve de la réalité. D’ailleurs, le symbolisme du personnage de Super Patriote, incontestable caricature de Superman, ne laisse ici aucun doute : super héros issu de manipulations génétiques et resté jeune uniquement en raison d’un long voyage dans l’espace à des vitesses relativistes (2), il ne se distingue du commun des mortels qu’à travers ces artificialités que constituent ses super pouvoirs et autres capacités surhumaines mais sans les compléter par aucune des qualités véritables, celles du cœur et de la compassion, qui caractérisent le vrai héros, celui-ci semblant destiné à demeurer une légende – et pour cause : il paraît bien trop beau pour être vrai… Quant à Marshal Law lui-même, son nom est un jeu de mot évident avec « martial law » qu’on peut traduire par « loi martiale » ce qui en dit bien assez long sur le personnage ; pourtant, et en dépit de son costume tout bardé de signes de force et d’autorité, il reste peut-être encore le moins atteint des deux.

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawPour toutes ces raisons, Pat Mills et Kevin O’Neill n’y vont pas par quatre chemins dans la violence tant graphique que morale. Si le premier nous présente un scénario mené tambour battant mais où le lecteur se verra néanmoins bien inspiré de prêter une attention particulière au verbe utilisé tout le long du récit afin d’en cerner toutes les nuances, le second témoigne ici d’une évolution très nette de son art qui donne l’impression de s’aventurer du côté des exagérations à tendance caricature satiriste que ne renierait pas un Bill Sienkiewicz, et surtout pas quand ce dernier travaille avec un certain Frank Miller… Bien sûr, ce premier tome se montre encore assez timide sur les principales qualités de cette série à bien des égards exceptionnelle et se cantonne dans les grandes lignes à une présentation de son univers déjanté, pour dire le moins, et de ses personnages tout autant dérangés en posant les bases de son intrigue elle aussi à la hauteur des deux autres ingrédients : nous aurons l’occasion de voir dans les chroniques des prochains volumes de quelle manière ce cocktail murira peu à peu jusqu’à atteindre le stade de l’explosif.

Avec son ambiance de folie furieuse qui épingle brillamment les dérives d’une certaine Amérique dont les excès perdurent encore, Marshal Law reste à ce jour un des plus brillants exemples de ce que les comics de super héros peuvent offrir à des lecteurs exigeants. L’a d’ailleurs prouvé le succès que connut son protagoniste principal tout au long des années 90, à travers une dizaine de récits inscrits à la suite de celui-ci.

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal Law

(1) Gérard Klein, « Surhommes et Mutants », préface à Histoires de mutants (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3766, 1974, ISBN : 2-253-00063-9) ; lire ce texte en ligne.

(2) pour un exemple explicité de ce processus, voir le paradoxe des jumeaux, ou paradoxe de Langevin.

Note :

Si les volumes de l’édition française de cette courte série peuvent s’avérer assez difficiles à trouver, du moins à un prix raisonnable, une réédition complète des récits mettant en scène le personnage de Marshal Law doit paraître le 30 avril prochain sous le titre de Marshal Law: The Deluxe Edition (DC Comics, 480 pages, ISBN : 978-1-401-23855-1).

Chroniques de la série Marshal Law :

1. Chasseur de héros (le présent billet)
2. Bactérie
3. Spirit of América

Marshal Law, t.1 : Chasseur de héros, Pat Mills & Kevin O’Neill, 1987
Zenda, septembre 1989
58 pages, env. 15 € (occasions seulement)

Tiger & Bunny

Jaquette DVD/Blu-Ray de l'édition française de l'anime Tiger & BunnySi l’apparition des NEXTs, des individus surhumains, a d’abord effrayé le monde, ces super-héros sont à présent très bien intégrés à la société. L’émission de télé-réalité Hero TV filme leurs exploits à grand renfort de sponsors et tous les ans l’un d’eux est sacré « Roi des héros ». De son côté, et afin de poursuivre sa carrière de vigilant sur le déclin, le vétéran Wild Tiger se voit soudain obligé de faire équipe avec un nouveau venu, Barnaby Brooks Jr. Mais celui-ci a une vision du métier bien différente de la sienne…

Parmi les différents sujets et thèmes que le Japon d’après-guerre emprunta aux fictions occidentales, on peut compter celui des super-héros – et bien qu’il était encore assez récent quand l’archipel entra dans la modernité (1). Si la notion de surhomme se retrouve dans toutes les cultures (2), le concept de super-héros s’en distingue souvent en se présentant comme une branche cousine de ce thème, et une itération qui resta longtemps l’apanage des anglo-saxons. Entre autres exemples apparus dans les production japonaises, on peut citer Kamen Rider (Shotaro Ishinomori ; 1971) ou The Bio-Booster Armor Guyver (Yoshiki Takaya ; 1985), du moins si on retient comme définition de ce genre celui du surhumain qui met ses pouvoirs au service de l’humanité.

Tiger & Bunny se place dans une mouvance assez traditionnelle du genre, qui suit le modèle narratif fondé jadis par Stan Lee au début des années 60 et dont un des points-clés consistait à développer les problèmes personnels des super-héros en-dehors de leurs activités de justiciers : voilà pourquoi, par exemple, Les Quatre Fantastiques (S. Lee & Jack Kirby ; 1961) se disputent sans cesse et pourquoi Spider-Man (S. Lee & Steve Ditko ; 1962) est toujours sans le sou ou bien rencontre constamment des difficultés dans ses relations avec le sexe opposé. Tiger & Bunny prend le même point de départ et de telle sorte qu’une bonne partie de ce récit s’articule autour de la vie quotidienne de chacun de ses deux protagonistes principaux.

Mais ne croyez pas pour autant que tout ici se résume à des tranches de vie. Car si le quotidien de Tiger s’avère assez classique pour sa relation souvent difficile avec sa fille qui ignore la double vie de son père, comme c’est souvent le cas avec les super-héros puisqu’ils ne peuvent avouer leurs activités de vigilants à leurs proches, de son côté Bunny présente une histoire radicalement différente qui deviendra d’ailleurs un élément-clé de l’intrigue globale liant chacun des épisodes. Et ceci à travers une narration pour le moins riche en rebondissements et en action pure qui traduit tout l’immense savoir-faire de Sunrise, au point d’ailleurs que Tiger & Bunny devint vite un des événements de l’actualité anime de 2011, et non sans raison.

Pourtant, l’intérêt principal de Tiger & Bunny se situe encore sous cette apparence en fin de compte assez simple, ou du moins déjà vue quelque part. Car on trouve bel et bien ici une déconstruction du genre super-héros : réduits à l’état d’égéries éphémères d’une société de surconsommation, ils y perdent leur auréole de chevaliers servants pour adopter celui, bien moins enviable, du produit qu’on jette après usage et dont plus personne ou presque ne se souvient après quelques années à peine – et alors même que le héros se doit, de par sa définition même, de demeurer éternel dans les mémoires… Doit-on y voir une volonté de résister à ce courant qui, depuis le tout début de ce siècle, nous abreuve de toujours plus de super-héros, et ce jusqu’à la nausée ?

Peut-être bien. Cependant, l’idée de fond semble plus en prise avec notre présent où ces programmes de télé-réalité occupent toujours plus de temps de cerveau disponible. Car en pervertissant de la sorte les héros de ce futur proche, l’émission Hero TV se veut une ultime assimilation de ce qui reste un des principaux opposants à l’idéologie libérale : le surhomme, en effet, de par ses capacités supérieures à celles des humains normaux, met à mal le principe fondamental du libéralisme traditionnel qui exige que les chances soient les mêmes pour tous (3). Ainsi, la déconstruction du genre super-héros se double-t-elle ici d’une dénonciation des excès d’un temps, ceux-là même qui nous vendent des rêves en carton pour mieux nous anesthésier…

Enfin, il vaut peut-être de préciser que cette série s’inscrit dans une science-fiction qui prétend à une certaine qualité de fond en proposant une vision d’un monde où l’apparition de super-héros contribua à faire évoluer cet univers dans une direction bien spécifique (4), à l’inverse de l’écrasante majorité des itérations du genre qui s’enlisent dans une redite permanente.

Pour toutes ces raisons, vous vous verriez bien inspirés de ne pas passer à côté de Tiger & Bunny : pour ses idées comme pour sa réalisation, cette œuvre mérite bel et bien toute votre attention.

(1) je retiens ici la notion moderne du genre des super-héros, apparue avec Superman (Jerry Siegel & Joe Shuster ; 1938), et laisse délibérément de côté des œuvres antérieures que certains puristes y rattacheraient peut-être, comme le Nyctalope (Jean de la Hire ; 1911) ou The Shadow (Walter B. Gibson ; 1930), voire même Doc Savage (Lester Dent ; 1933), parmi d’autres exemples.

(2) Jacques Goimard, « Du Surnaturel au supranormal », préface à Histoires de pouvoirs (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3770, 1975, ISBN : 2-253-00739-0).

(3) Gérard Klein, « Surhommes et Mutants », préface à Histoires de mutants (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3766, 1974, ISBN : 2-253-00063-9) ; lire ce texte en ligne.

(4) pour le rapport entre science et société dans la science-fiction, lire l’article « Social Science Fiction » d’Isaac Asimov au sommaire de « Modern Science Fiction: Its Meaning and Its Future » (New York: Coward-McCann, 1953) ; lire un exemple dans l’article « Asimov’s Three Kinds of Science Fiction » sur le site tvtropes.org (en).

Adaptations :

Sous forme de deux mangas : Tiger & Bunny: The Comic, par Erika Yoshida et Hiroshi Ueda, sorti au Japon en 2011 et actuellement sans édition française, et Tiger & Bunny, par Mizuki Sakakibara, sorti la même année mais publié en France chez Kazé depuis octobre 2012.

Une paire de films pour le grand écran et réalisée par Yoshitomo Yonetani est aussi en cours de réalisation : Tiger & Bunny -The Beginning- sortit au Japon en septembre 2012, et Tiger & Bunny -The Rising- est prévu pour début 2013.

On peut aussi évoquer le jeu vidéo Tiger & Bunny On Air Jack! développé par Namco Bandai Games pour la PSP et sorti au Japon en septembre 2012.

Enfin, une pièce de théâtre, Tiger & Bunny the Live, fut à l’affiche du Zepp Diver City de Tokyo en août et septembre 2012.

Notes :

Le personnage d’Agnès Joubert, productrice de l’émission Hero TV, semble une référence à Alexia Laroche-Joubert, productrice française de plusieurs émissions de télé-réalité. Cette suspicion est corroborée par sa façon de saluer Tiger et Bunny dans l’épisode cinq : au lieu d’utiliser le japonais « konnichiwa », elle emploie le français « bonjour ».

L’épisode 15 montre des clins d’œil au film Metropolis (Fritz Lang ; 1927) : outre le nom de Rotwang, le même que celui du savant qui créa le robot Maria dans ce film, l’un des robots ressemble beaucoup à ladite Maria. Le second robot, par contre, évoque un autre film, Planète interdite (Fred M. Wilcox ; 1956) et son célèbre Robby.

La ville de Stern Bild où se déroule l’essentiel de l’action de cette série se base sur l’île de Manhattan sur le plan visuel. On peut en effet y voir des repères comme l’Empire State Building, dans l’épisode 16, le Rockefeller Center, dans l’épisode 19, ou encore Central Park, dans plusieurs autres épisodes.

Environ la première douzaine d’épisodes de la série se trouve disponible en streaming légal sur la chaîne Dailymotion de l’éditeur français, KZplay, en version originale sous-titrée. La seconde moitié est aussi disponible sur la même chaîne, mais en VoD (service payant, donc).

Tiger & Bunny, Keiichi Satou, 2011
Kazé, 2012
25 épisodes, pas d’édition intégrale disponible à ce jour

Heroes

Depuis une éclipse, et partout dans le monde, des gens en apparence normaux et sans aucun lien entre eux développent des capacités surhumaines. Leur surprise laisse vite place à la peur, car ces pouvoirs engendrent des conséquences souvent fâcheuses. Mais de plus une bien mystérieuse « compagnie » semble les traquer, et par tous les moyens. Dans quel but ? Certains seraient-ils vraiment dangereux ? Et si l’un d’eux pouvait devenir une bombe humaine – une bombe… nucléaire ?

Il n’aura échappé à personne que, depuis une douzaine d’années, les super-héros opèrent un retour en force sur tous les écrans. On s’en étonne d’autant moins que nous vivons une époque où le besoin de rêves ainsi que de ces héros qui les portent se fait cruellement sentir. Il vaut d’ailleurs de rappeler que le tout premier super-héros de l’industrie du comic book, Superman, apparut à une époque de troubles économiques, sociaux et politiques assez comparable à celle que nous connaissons, et qui se caractérisait par une prise de conscience collective des limites de l’idéologie libérale – car cette itération du surhomme que représente le super-héros, en tant qu’individu supérieur, et puisqu’il ne joue pas selon les règles de la parfaite égalité des chances indispensable au succès du libéralisme, s’affirme au fond comme une contestation de ce dernier (1).

Bien sûr, la notion de surhomme plonge ses racines bien plus loin. Elle remonte au moins aux mythologies antiques où des humains et des dieux frayaient pour enfanter des plus qu’humains mais moins que des dieux (2) et où des héros morts dans la gloire atteignaient le statut de divinités auxquelles on pouvait demander leur force à travers la prière (3). Mais au contraire des super-héros, ces surhommes et demi-dieux, par leur appartenance à une croyance d’ordre religieuse, participaient à une représentation du monde – pour cette raison, je pense que le terme de « mythologie » correspond mal aux univers de super-héros et lui préfère celui de « cosmogonie ». Pourtant, les super-héros partagent avec les figures mythologiques d’antan qu’ils reflètent ce thème universel du désir de puissance qu’on retrouve dans toutes les cultures, et en particulier celui de l’invincibilité auquel cette branche de la narration graphique se trouve limitée presque entièrement (4).

Une autre différence tient dans ce que les super-héros, pas toujours mais souvent, relèvent des fantasmes techno-scientifiques de la science-fiction, c’est-à-dire d’une volonté de rationaliser le monde, de lui donner des contours concrets qui rentrent dans le domaine de l’explicable ou en tous cas du plausible. Au moins en apparence, car en tant que genre populaire destiné dans l’écrasante majorité des cas à un public peu exigeant, les récits de super-héros ne présentent que très rarement un fond vraiment cartésien, dans tous les sens du terme, que ce soit sur le plan des sciences physiques ou sur celui des sciences sociales – au contraire des mythologies qui reflétaient une représentation erronée du monde, les super-héros relèvent plus de l’escroquerie intellectuelle, ou assimilé. Pendant longtemps, dans ce monde à l’équilibre détruit par une autre guerre, l’atome se vit utilisé dans ce but, donner des capacités surhumaines à un simple humain, par exemple à travers une forme pour le moins simplifiée, voire idéalisée car bien peu souvent viable en réalité, de mutation ; d’autres procédés supposés capables de modifier l’humain, comme des facteurs polluants ou bien la manipulation génétique, parmi d’autres, relèvent au fond du même subterfuge : une science présentée comme nocive, au moins implicitement, provoque l’avènement de celui ou celle capable de remplacer l’Homme (5), illustrant par là même cette peur nouvelle issue de la compréhension que nos civilisations sont mortelles.

Dans le cas de Heroes, ces mutations en apparence spontanées seraient liées à la destruction de l’environnement par les activités humaines, comme une réponse de la nature au réchauffement climatique qui, selon les préceptes darwiniens de la théorie de l’évolution, engendrerait ainsi l’apparition d’êtres mieux adaptés à cette situation nouvelle. L’explication vaut ce qu’elle vaut, d’autant plus que des personnages apparaissant dans les saisons suivantes de la série montrent clairement que ce mécanisme seul ne se trouve pas à l’œuvre : des gens dotés de capacités spéciales ont existé il y a plusieurs siècles au moins, alors qu’il n’y avait aucun réchauffement climatique… Quoi qu’il en soit, l’apparition de ces surhommes reste classique, que ce soit dans les « origines » des héros comme dans la suite des événements : si on admet que les récits de surhumains relèvent de quatre situations type (6) – découverte d’une société de surhommes, apparition de ceux-ci parmi les humains, descriptions de leurs conflits intérieurs personnels dus à leur supériorité, et enfin domination totale de l’adversité en raison de cette même supériorité –, alors Heroes illustre à merveille la seconde et la troisième, au moins au début de l’histoire, avant de s’orienter vers la quatrième à travers le seul moyen d’alimenter un suspense quelconque quand des personnages se montrent à ce point supérieurs à n’importe quel autre, c’est-à-dire en décrivant l’affrontement de plusieurs surhommes entre eux – ce qui, au fond, reste la définition même du genre super-héros.

Pourtant, l’intérêt de Heroes ne se trouve pas dans ce classicisme somme toute assez attendu – il s’agit bien d’une série TV – mais se dissimule en fait dans les replis des divers futurs possibles et tous aussi cauchemardesques les uns que les autres que les héros, ici, tentent d’éviter, saison après saison. Car dans Heroes, l’apparition de surhommes devient le prétexte de bouleversements sociaux, ce qui reste la marque d’une science-fiction de qualité (7) ; si on regrette que le genre des super-héros ne s’aventure que trop rarement dans de telles contrées, en leur préférant des récits en fin de compte assez superposables et qui ne peuvent donc tirer pleinement profit de leur potentiel réel, on peut néanmoins évoquer comme influences bien visibles pour Heroes l’aventure Days of Future Past (Chris Claremont & John Byrne ; 1981) des X-Men, le célèbre et brillant Watchmen (Alan Moore & Dave Gibbons ; 1986) ou encore, bien iconoclaste à sa façon, Top Ten (Alan Moore, Gene Ha & Zander Cannon ; 1999), parmi d’autres œuvres d’exception dans le domaine du comic book de super-héros ; mais on y trouve aussi des références à des productions majeures de la science-fiction, certaines très orientées vers le thème du surhumain comme Cristal qui songe (1950) et Les Plus qu’humains (1953), les deux principaux romans de Théodore Sturgeon (1918-1985), ou bien vers la thématique post-apocalyptique classique du monde dévasté par un virus mortel qu’on trouve à la base d’un nombre incalculable de récits du genre, quel que soit leur média.

Ainsi, dans la lignée du hélas bien trop mal connu mais pourtant fondamental Miracleman (Alan Moore, Alan Davis & Gary Leach ; 1982), Heroes évoque surtout, bien que de manière assez sous-jacente, le destin possible de surhommes dans notre société ainsi que plusieurs manières possibles d’évolution pour ladite société au contact de tels individus surhumains. On observe donc ici une parfaite adéquation entre le fond et la forme, car cette image du super-héros en tant que surhumain mutant, c’est-à-dire une transformation progressive du patrimoine génétique de la race humaine à travers l’action de la nature, consiste bien sûr en un aperçu du futur – ce qui suffit pour faire de ce surhomme issu de l’évolution naturelle une parfaite incarnation d’une des nombreuses définitions de la science-fiction, en raison même de cette image de l’avenir qu’il incarne. Pour cette raison, et à travers les nombreux portraits de temps à venir possibles que présente Heroes, même si ces projections se situent toutes à une époque très proche et s’avèrent aussi – hélas – assez sommaires, cette production parvient à combiner non seulement son concept de départ avec une science-fiction exigeante mais donne aussi une réponse à l’idée, la question implicite propre au thème du surhomme mutant en lui esquissant un contour – celui du post-humain, par ailleurs un autre thème propre à la science-fiction.

Voilà pourquoi on ne peut que regretter l’arrêt complet de la série après la quatrième saison car la conclusion de celle-ci ouvrait le récit dans une direction alors jamais vue à ma connaissance dans le registre des séries TV de super-héros et qui laissait augurer le meilleur pour une suite qu’on ne verra malheureusement sans doute jamais… Quant au projet évoqué par plusieurs sources officielles de terminer l’histoire par une paire de téléfilms, s’il ne manque pas d’intérêt il fait surtout craindre qu’un tel format se montre bien trop court pour exploiter tout le potentiel des différents thèmes de Heroes à leur juste valeur. Mais comme de toutes manières les dernières nouvelles fournies par les créateurs de la franchise sur ce point font dire que même cette issue est tombée à l’eau, et que de plus on reste sans nouvelles sur la possibilité avancée par l’auteur principal de poursuivre l’aventure sur d’autres supports… Peut-être en fin de compte faudra-t-il attendre de voir cette œuvre, une fois devenue culte, engendrer une séquelle ou un remake d’ici 10, 12 ou 15 ans, voire plus, comme on a pu le voir avec d’autres réalisations qui en leur temps n’ont pas satisfaits leurs producteurs.

Quoi qu’il en soit, il n’en reste pas moins que Heroes compte parmi ces œuvres du genre super-héros et de science-fiction en général parmi les plus réussies du petit écran, pour les raisons explicitées ici comme pour ses techniques narratives d’une efficacité redoutable et ses personnages bien plus fouillés qu’ils peuvent en donner l’impression au premier abord. Pour ceux d’entre vous lassés de tous les clones du genre qui se suivent sans vraiment se distinguer, et tout aussi distrayants qu’ils puissent s’avérer, Heroes reste le meilleur candidat à ce jour.

(1) Gérard Klein, « Surhommes et Mutants », préface à Histoires de mutants (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3766, 1974, ISBN : 2-253-00063-9) ; lire ce texte en ligne.

(2) Demètre Ioakimidis, « Différents puisque supérieurs », préface à Histoires de surhommes (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3786, 1984, ISBN : 2-253-03411-8).

(3) Jacques Goimard, « Du Surnaturel au supranormal », préface à Histoires de pouvoirs (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3770, 1975, ISBN : 2-253-00739-0).

(4) Jacques Goimard, op. cité.

(5) Gérard Klein, op. cité.

(6) Demètre Ioakimidis, op. cité.

(7) Isaac Asimov, « Social Science Fiction », in « Modern Science Fiction: Its Meaning and Its Future » (New York: Coward-McCann, 1953) ; lire un exemple dans l’article « Asimov’s Three Kinds of Science Fiction » sur le site tvtropes.org (en).

Adaptations et spin-offs :

Sous forme d’une série de webcomics d’une demi-douzaine à une dizaine de pages chacun environ et totalisant 173 numéros en tout. Si les premiers restent assez anecdotiques et ciblent de toute évidence les plus grands fans de la série, plusieurs récits ultérieurs qui s’étendent parfois sur plusieurs numéros se montrent souvent bien plus intéressants et approfondissent assez l’univers de la série. À noter que Fusion Comics en a publié en français deux recueils comprenant les numéros un à 34 pour le premier volume (sorti en mars 2008) et les numéros 35 à 80 pour le second (publié en septembre 2009) ; on reste à ce jour sans nouvelles d’un troisième tome.

Sous la forme d’un roman intitulé Heroes: Saving Charlie écrit par Aury Wallington et publié chez Del Rey Books le 26 décembre 2007. Situé dans la première saison de la série, ce récit met en scène Hiko Nakamura quand celui-ci voyage vers le passé dans l’espoir de sauver Charlene « Charlie » Andrews qui doit mourir sous la main du tueur en série aux super-pouvoirs Sylar. Bien que rédigé en étroite collaboration avec les créateurs de la série, la canonicité de ce roman reste encore à établir officiellement…

Récompenses :

Outstanding Program of the Year aux 23e TCA Awards en 2007.
Favorite New TV Drama aux 33e People’s Choice Awards en 2007.
– l’ensemble du casting de la première saison fut nommé « People who Mattered » dans le numéro Person of the Year 2006 du Time.

Heroes, 2006-2010
Universal Pictures, 2010
4 saisons, env. 60 €

Essential Man-Thing, vol.2

Couverture de l'édition américiane originale du comics Essential Man-Thing, vol.2Avec Captain America, Docteur Strange, Spider-Man et la Chose aux alentours, dur de se faire remarquer dans la bande – mais, à sa manière, l’Homme-Chose y parvient ! Citrusville, en Floride, doit faire face à la censure, aux préjugés, à la psychose et à des pirates fantômes dans des récits aussi pertinents aujourd’hui qu’ils l’étaient il y a plus de vingt ans ! Sorcellerie, hommes des neiges et sérums de super-soldat ! Des démons, de la démence et D’Spayre vous attendent – mais n’ayez pas peur parce-que sinon… (1)

Il arriva donc ce qui devait arriver. Le succès attisa les intérêts et ceux-ci se combinèrent à des techniques commerciales bien rodées pour assurer pérennité à une source de profits – mais de préférence en édulcorant l’intérêt primordial de l’œuvre. Si ce second et dernier volume de l’essentiel des récits de l’Homme-Chose conclue avec brio et originalité la première série menée haut la main par le très regretté Steve Gerber (1947-2008), elle enchaîne aussi avec la seconde, hélas bien moins inspirée en dépit de la présence d’auteurs de renom aux scénarios de ces épisodes ; on peut citer parmi ceux-là Michael Fleisher et surtout Chris Claremont, qui en dépit de leur immense talent respectif ne parvinrent pas vraiment à s’affranchir de l’influence de Gerber.

Ajoutées à cette quasi-absence d’émancipation les apparitions intempestives de personnages récurrents du bestiaire Marvel, tels que ceux évoqués dans la quatrième de couverture de l’ouvrage reproduite ci-dessus, et ceci afin d’attirer de nouveaux-venus à ces récits mettant en scène l’Homme-Chose qui, pourtant, ne partage que bien peu de choses avec les personnages susmentionnés, et c’est le bouquet : la platitude des scénarios se trouve d’autant plus tirée vers le bas qu’elle se combine à ce genre des super-héros qui s’avère dans l’écrasante majorité des cas incapable du réalisme le plus essentiel et par là même d’apparaître vraiment crédible (2). Bref, cette seconde série se perd bien loin de la sophistication de la précédente, celle-là même qui devint une œuvre-culte mais aussi, dit-on, influença beaucoup Neil Gaiman notamment.

À vrai dire, la seule raison qui pourrait pousser un lecteur un tant soit peu critique à acquérir ce second volume tient dans la conclusion de la première série amorcée dans le volume précédent et où l’immense talent de conteur de Gerber frise lors de ce dénouement ce qu’on pourrait peut-être appeler du génie – ou du moins quelque chose qui y ressemble…

(1) la traduction de ce quatrième de couverture est de votre serviteur.

(2) j’invite le lecteur curieux d’en savoir plus sur ma position à ce sujet en lisant ma chronique de Miracleman (Alan Moore, Alan Davis & Gary Leach ; 1982).

Note :

Si ce second et dernier volume d’Essential Man-Thing s’arrête avec la seconde série de l’Homme-Chose, les récits mettant en scène celui-ci se poursuivirent à travers une troisième puis une quatrième série, sans oublier les diverses apparitions du personnage dans les aventures de différents personnages de l’univers Marvel. À ma connaissance, seule la dernière de ces productions ultérieures connut une réédition sous forme de compilation comme c’est le cas pour ces deux Essential.

Essential Man-Thing, vol.2
Marvel Comics, août 2008
560 pages, env. 15 € (occasions seulement)

– chronique du tome précédent : Essential Man-Thing, vol.1
– la fiche du personnage sur le wiki de Marvel Universe (en)
– la fiche biographique du personnage sur Marvel World
– l’index des parutions sur Grand Comics Database (en)


Entrer votre e-mail :