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Geno Cyber

Couverture de l'édition française du manga Geno CyberDans ce futur proche, les multinationales supplantent les gouvernements et font régner la loi du plus fort en réduisant peu à peu l’homme en esclavage à son insu. Le n°1 de l’armement, Tron Dynamics, s’intéresse de très prés aux recherches d’un savant en bio-ingénierie sur les interfaces homme-machine : il utilise le lien psychique qui unit ses deux filles pour mener à bien des expérimentations au potentiel révolutionnaire. Après qu’un test ait mal tourné, il veut stopper ses travaux mais Tron Dynamics le contraint à poursuivre…

Je préfère vous prévenir tout de suite, le plus frustrant dans Geno Cyber, c’est sa fausse « fin » car tout porte à croire que cette série ne fut jamais terminée par son créateur – ce que corrobore d’ailleurs l’édition américaine puisqu’elle aussi s’achève sur le même cliffhanger. Et cette frustration s’avère d’autant plus intense que le récit qui la précède présente des qualités certaines. Si l’univers de Geno Cyber en lui-même ne propose rien de bien nouveau – on y retrouve la plupart des truismes cyberpunks et surtout ceux de la culture manga sur ce thème, avec en tête de liste Bubblegum Crisis (1987-1991), l’œuvre-culte d’Artmic (1) –, son histoire tout comme son atmosphère, en revanche, ne manquent pas de charme.

Planche intérieure du manga Geno CyberSi le niveau problématique reste assez convenu – on y retrouve les habituelles mises en garde à propos d’une science devenue folle –, ce manga brille néanmoins par son ambiance qui se place bien loin des futurs cybernétiques aseptisés auxquels les productions actuelles nous ont habitués depuis maintenant assez longtemps (2) : noir et ultra-violent – de nos jours on dit « seinen » –, Geno Cyber nous propose un futur glauque et sombre, d’où toute notion d’espoir semble disparue, où l’homme est redevenu un loup pour l’homme et où l’enfer quotidien des masses laborieuses n’émeut plus les élites dirigeantes depuis belle lurette.

Bref, c’est un futur qui a besoin d’un héros. Et c’est là que Geno Cyber présente sa caractéristique la plus brillante, en nous proposant un cocktail somme toute bien assez adroit où les clichés cyberpunks croisent ceux du sentaï – ce qui convient plutôt bien avec l’aspect postmoderne du thème cyberpunk (3). Car Geno Cyber est bien le (super) héros enfanté par ce monde de passions anthropophages pour mieux le détruire afin qu’un autre puisse le remplacer – concept pour le moins original à l’époque et qui préfigure sous certains aspects le très recommandable manga court Abara (2005-2006) de Tsutomu Nihei, mais dans un registre graphique bien plus commun.

Planche intérieure du manga Geno CyberGraphismes qui, soit dit en passant, reflètent malgré tout l’admiration que porte Tony Takezaki au style résolument réaliste de Katsuhiro Otomo : le souci du détail joue ici un rôle majeur dans la retranscription des visions de l’auteur sur cet avenir tenu en otage par les zaïbatsus, de même que les chara designs tout autant palpables traduisent leurs passions et leurs folies avec une exactitude admirable. Enfin, on ne peut clore cette partie sans évoquer les divers mecha designs de très bonne facture, à défaut de se montrer vraiment originaux, qui rappellent bien sûr les travaux du studio Artmic à bien des égards – un gage certain de qualité…

Voilà pourquoi cette conclusion qui n’en est pas vraiment une frustre profondément, parce que tout ce qui la précède nous fait désirer une fin véritable, un récit à proprement parler – mais celui-ci n’existe pas en réalité, sauf peut-être dans la tête du lecteur si celui-ci a vraiment de l’imagination : ce n’est pas si rare après tout.

Reste une production aux accents d’expérimentation, qui permet d’apprendre à regretter que Takezaki n’ait pas produit davantage de titres tant son inspiration en fait un auteur à part entière…

Planche intérieure du manga Geno Cyber

(1) je rappelle que le même auteur illustra aussi le manga AD Police: Dead End City (1989-1990), cette préquelle d’AD Police Files, l’OVA de trois épisodes qui tient lieu de spin off à Bubblegum Crisis.

(2) il semble que les artistes, scénaristes et réalisateurs japonais aient été à ce point traumatisés par le Ghost in the Shell (1995) de Mamoru Oshii qu’ils en ont oublié que le cyberpunk ne s’arrête pas à des questionnements sur l’identité – au reste une problématique d’ordre philosophique assez ancienne qui ne présente que très peu de lien avec le postmodernisme cyberpunk…

(3) je rappelle à toute fin utile que le postmodernisme se caractérise par la réduction de l’ensemble des valeurs culturelles et artistiques établies au cours de l’Histoire au rang de simples produits au sommaire d’une liste dans laquelle il suffit de se servir : il se caractérise donc par un mélange des genres.

Adaptation :

En une OVA de cinq épisodes, sous le titre de Genocyber, réalisée par Koichi Ohata en 1994 et dont le scénario s’inspire très librement du manga original de Takezaki mais sans pour autant proposer une narration alternative vraiment plus satisfaisante ; ce titre présente la particularité d’être la première OVA sortie aux États-Unis avant de l’être au Japon.

Geno Cyber, Tony Takezaki, 1993
Samouraï Éditions / L’Écho des Savanes, mai 1996
200 pages, env. 8 € (occasions seulement), ISBN : 2-226-08627-7

AD Police: Dead End City

Couverture de l'édition américaine du manga AD Police: Dead End CityMegatokyo, 2028 : trois ans ont passé depuis le grand tremblement de terre qui a anéanti la capitale du Japon ; reconstruite grâce à la technologie de la toute puissante multinationale Genom, les boomers – des androïdes biomécaniques – en sont devenus partie intégrante et y exécutent toutes les basses œuvres, des plus honorables aux plus lubriques. Mais les machines peuvent devenir folles parfois, et c’est aux experts en démolition de l’AD Police qu’on laisse le soin de les maîtriser ; tant pis pour la casse aux alentours…

Pour Leon McNichol – transféré depuis peu de la Normal Police – et Jeena Malso – vétérante de l’AD Police et experte dans la chasse aux boomers – c’est la routine : un androïde qui semait la terreur dans les rues a été mis hors d’état de nuire à l’aide de quelques grenades et roquettes bien placées, et chacun est rentré chez soi. Mais dans l’espace, un groupe de boomers a massacré ses gardiens et fuit une station orbitale pour la Terre. Ils sont dirigés par un cerveau artificiel à la psychose messianique qui croit que les boomers sont l’étape suivante de l’évolution, destinée à remplacer les êtres humains. Et il a la capacité de fusionner avec les autres machines intelligentes pour s’approprier leurs capacités…

Planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VF)Le studio Artmic nous a gratifié de plusieurs productions d’envergure (Genesis Climber Mospeada, 1983 ; Megazone 23, 1985 ; Gall Force: Eternal Story, 1986) avant de tomber, victime de la banqueroute, en 1997. Mais auparavant, cette équipe réalisa ce qui reste certainement son œuvre la plus aboutie : Bubblegum Crisis (1987), dont le futur proche à l’inspiration cyberpunk a marqué une assez large audience et lui a valu d’être un des fers de lance de l’exportation de la culture manga / anime en occident au cours des 90s – et notamment aux USA.

Hommage évident au film Blade Runner (1982) de Ridley Scott, mais augmenté des dernières trouvailles techno-scientifiques concernant des secteurs de pointe tels que les nanotechnologies ou les biotechnologies, cette série d’OVA s’est frayé un chemin tout à fait particulier vers les cœurs des otakus du monde entier, pour son orientation action comme pour sa noirceur au moins sous-jacente – et je ne désespère pas de trouver un jour le temps de vous en parler plus en détails…

Extrait de planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VA)Une autre série d’OVA fut réalisée un peu plus tard, AD Police Files, qui lui servit de préquelle – au ton beaucoup plus noir et violent – et dont ce manga, comme le titre l’indique, est un spin off situé chronologiquement un peu plus tard mais sans pour autant en être une séquelle, plutôt une side story (1). À cette époque, le groupe de vigilants en armures mécanisées connu sous le nom de Knight Sabers n’existe pas encore et le seul moyen de protéger les citoyens d’un boomer devenu fou furieux réside dans les moyens de l’ADvanced Police – une brigade spéciale au départ créée pour contrer le terrorisme mais vite reconvertie dans la lutte contre les androïdes défectueux.

C’est dans ses rangs qu’on trouve l’un des protagonistes principaux de Bubblegum Crisis, le « bleu » – car tout juste transféré de la Normal PoliceLeon McNichol, même s’il jouera dans ce récit un rôle somme toute assez mineur car la vedette y est plutôt laissée à Jeena Malso – une « ancienne » de la maison, au point d’ailleurs qu’elle en porte des stigmates bien visibles – et surtout dans la seconde moitié de l’histoire : ce sera l’occasion de voir à l’œuvre cet archétype féminin de la culture manga qui n’a pas pour habitude de s’en laisser conter, même par des machos armés jusqu’aux dents…

Extrait de planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VA)Pourtant, et c’est ce qui est appréciable dans cette itération, le focus ici est fait sur les boomers eux-mêmes : d’habitude relégués dans le camp des « méchants » (2), voire des sous-fifres, ils n’avaient en général pas vraiment le droit à la parole dans les productions animées. S’ils ne deviennent pas les personnages principaux pour autant dans cette narration graphique, ils prennent néanmoins une place bien plus prépondérante, et pas seulement à travers les scènes d’action… C’est ce qui fait le principal intérêt de Dead End City par rapport aux animes de la franchise : à travers une espèce de technique narrative « miroir », il examine l’autre facette de cet univers, celui qui n’avait jamais vraiment eu l’opportunité de s’exprimer jusqu’ici alors qu’il avait tout de même deux ou trois choses à dire.

Il ne s’agit pas de questions de fond pour autant : ne vous attendez pas à y trouver des pensées fulgurantes quant au rapport entre l’homme et ses créations pensantes car vous seriez déçu. Il s’agit en fait plus d’interrogations de victimes de l’intolérance qui ne comprennent pas ce que les humains ont de si supérieur pour traiter leurs créatures comme ils le font… Si Frankenstein n’est pas bien loin, ceci reste néanmoins un thème assez récurrent dans les productions nippones, et qui n’atteint pas ici de niveau supérieur de réflexion.

Extrait de planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VF)Enfin, les boomers ne se posent pas tous ces questions non plus. L’un d’entre eux est bien trop mégalomane pour ça. Esquinté alors qu’il travaillait sur une station orbitale, les radiations solaires ont grillé ses circuits de telle sorte qu’il en a perdu la « raison » et s’est ainsi convaincu d’être le messie destiné à libérer les intelligences artificielles du joug des humains. Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais vu le thème de « La Révolte des Robots » tournée ainsi sous l’angle de la psychiatrie mais c’est en tous cas le prétexte de situations souvent cocasses et assez hautes en couleurs. Mais ne croyez pas pour autant que l’atmosphère de noirceur viscérale typique d’AD Police est ici absente, seulement elle tient plus dans les images aux accents fantasmagoriques de Tony Takezaki (3) que dans la violence du propos ou de l’intrigue – ce qui peut éventuellement être considéré comme un changement bienvenu.

Mais la part belle est aussi donnée à l’action, à travers des scènes pas si nombreuses que ça où la frénésie des combats mettant en scène des boomers est ici retranscrite avec une violence rare, qui du reste convient très bien à l’ambiance de folie furieuse et pas toujours larvée qui caractérise l’univers sombre d’AD Police. Quant au chapitre final, il fait un clin d’œil assumé et appuyé au tout premier Die Hard, et ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle.

Si AD Police: Dead End City ne révolutionne rien, et surtout pas l’univers de Bubblegum Crisis dont il est issu, ce one shot constitue néanmoins une excellente introduction à ce qui reste encore de nos jours une des franchises les plus emblématiques de la culture manga / anime en occident : vous auriez tort de passer à côté.

Couverture de l'édition française du manga AD Police: Dead End City

(1) ce qui est d’autant plus surprenant que ce manga fut réalisé avant l’OVA AD Police Files, peut-être comme une sorte de coup d’essai pour tester si le concept en était viable vis-à-vis du public. Peut-être…

(2) toutes proportions gardées bien sûr : après tout, une machine ne fait que ce pourquoi elle est programmée…

(3) fantasmagories qui trouvent d’ailleurs leur point culminant dans Geno Cyber (1993) – un titre en aucun cas lié à celui-ci, et qui reste une création entièrement personnelle de son auteur pour ce que j’en sais.

Notes :

Ce manga fut traduit et publié en français chez Samouraï Éditions en 1993 mais il est actuellement épuisé ; on peut néanmoins le trouver sans difficulté sur des sites de vente en ligne à des tarifs intéressants. Par contre, cette chronique concerne l’édition américaine dont la couverture illustre le début de ce billet.

Le mecha design du cerveau artificiel qui tient lieu de principal protagoniste de cette histoire traduit à lui tout seul toute l’admiration – assumée et même revendiquée – que suscite l’œuvre de Katsuhiro Otomo chez Tony Takezaki, jusqu’au numéro 28 qui orne la « poitrine » de ce boomer.

AD Police: Dead End City, Tony Takezaki & Toshimichi Suzuki, 1989-1990
Viz Media, collection Viz Graphic Novel, mai 1994
164 pages


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