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Grey, tome 2nd

Couverture de l'édition américaine du second tome du manga GreyÀ nouveau l’unique survivant de son équipe, Grey finit par rencontrer Robert J. Dimitri, un halfling – un cyborg. Avec l’aide de son nouveau compagnon, il rejoint la cité de Nagoshi, quartier général de la résistance contre Big Mama, où il rencontre la très mystérieuse Lara mais aussi un vieil ami – qui a bien changé. Dans le fracas des machines qui s’écroulent, Grey découvrira bien sûr la véritable nature de cette méritocratie sanglante jadis instaurée par Big Mama, mais il trouvera aussi la rédemption…

Si le scénario de ce volume tient en quelques lignes à peine c’est parce qu’à défaut de scénario à proprement parler il y a surtout un personnage. Ici, Grey lui-même est un récit, un conte : à l’image des chevaliers des temps anciens, il se situe au-delà du héros et acquiert le statut de symbole ; en libérant le monde du joug de Big Mama, il devient celui qui révèle la vérité – celle-là même dont le prix, toujours bien trop élevé, la rend d’autant plus difficile à accepter qu’elle était pourtant évidente…

Planche intérieure du second tome du manga GreyJusqu’ici l’anti-héros par excellence, Grey témoigne néanmoins dans ce volume d’une évolution indiscutable. À sa décharge, il faut bien avouer que les révélations progressives et les péripéties musclées du tome précédent avaient bien de quoi faire basculer la raison de n’importe qui… Alors, Grey est-il devenu encore plus fou qu’il l’était déjà, ou bien a-t-il recouvré un semblant d’équilibre mental ? À moins, c’est une troisième possibilité, qu’il soit tout simplement redevenu… humain.

Mais la question demeure secondaire pour lui de toutes façons, voire négligeable – c’est d’ailleurs ce qui permet de penser que c’est la bonne – car à ce stade du récit, le mystère a fait place au dénouement, et celui-ci s’orchestre de fureur et de sang mais aussi d’héroïsmes et de sacrifices, comme il se doit. C’est dans cette abolition de la raison pure, car bien trop mécanique pour rester humaine, c’est-à-dire supportable, que Grey trouvera enfin l’unique porte de sortie qui lui demeurait accessible.

Planche intérieure du second volume du manga GreyPorte de sortie que, du reste, la divinité mécanique locale n’avait pas vu s’ouvrir. Il faut dire aussi qu’elle s’entourait de gens qui lui ressemblaient beaucoup trop pour pouvoir tirer de ceux-là quelque réflexion pertinente que ce soit ; on reconnait bien là le problème des puissants : à force de prendre conseil auprès de ceux qui pensent comme eux, ils s’enferment dans une sorte de monologue d’où rien de constructif ne peut sortir – toute ressemblance avec les animaux qui nous gouvernent n’a rien de fortuit.

Pour reprendre la thématique abordée assez brièvement dans la chronique du premier volume, on peut peut-être voir ici une réflexion, pas si sommaire que ça, sur les limites de cette jungle corporatiste et de cet ultra-libéralisme qui caractérisent le Japon d’après-guerre : en plein essor dès les années 60, ils ont atteint leur apogée 20 ans plus tard – c’est-à-dire précisément l’époque où Tagami a créé ce manga – avant de s’effondrer en 1989 (1), selon un schéma similaire à celui que nous avons pu voir à l’automne 2008.

Quant à Grey, c’est parce qu’il a pu dépasser le stade du cadavre ambulant égaré dans un labyrinthe opaque et peuplé de simulacres animés qu’il évite cette déshumanisation où beaucoup trop se sont déjà perdus. Il n’est pas héros parce qu’il triomphe des créations esclavagistes de l’Homme, mais parce qu’il survit à cet effondrement systématique – pour ne pas dire systémique – où les machines s’autodétruisent. Après tout, on ne peut survivre sans cœur, dans tous les sens du terme – y compris, et surtout, le plus humain…

(1) j’ai déjà eu, du reste, plusieurs occasions de m’exprimer sur le rôle que peut jouer la sensibilité des artistes dans le dévoilement – même partiel – des choses à venir.

Grey Perfect Collection Vol. 2, Yoshihisa Tagami, 1989
Viz Media, collection Viz Graphic Novel, juin 1997
2
96 pages, pas d’édition française à ce jour

chronique du tome précédent

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Grey, tome 1er

Couverture de l'édition américaine du premier tome du manga GreyDans ce futur, l’ordinateur fou Big Mama règne sur une Terre dévastée où ne subsistent plus que quelques villes. Les habitants y sont classés du rang F au rang A : atteint par à peine une personne sur 10 000, ce dernier donne la citoyenneté et ainsi l’accès à la mythique Cité ; mais on ne grimpe ces échelons qu’en affrontant les équipes des villes rivales à travers de sanglants jeux de guerre. Son amie Lips victime de ces combats, Grey veut accomplir ce rêve pour elle, et il se fait vite un nom : souvent l’unique survivant de son équipe, on l’appelle « Grey Death »…

Le thème de l’Humanité toute entière – ou du moins ce qu’il en reste – sous le joug d’un dirigeant artificiel est pour le moins ancien : dans la continuité du Frankenstein ou le Prométhée moderne, de Mary Shelley, il prit bien des aspects et se trouva tant de fois dit et redit qu’il en devint un truisme de la science-fiction – et même l’un des plus connus, voire des plus caricaturaux. J’ai, du reste, déjà eu l’occasion d’examiner les tenants et les aboutissants d’un tel sujet narratif dans un précédent article sur une autre production japonaise qui n’est en aucun cas liée à celle-ci à ma connaissance.

Planche intérieure du premier tome du manga GreyPourtant, le premier véritable robot de la culture manga d’après-guerre – je parle bien sûr d’Astro Boy (Osamu Tezuka, 1952) – ne représentait en aucun cas une menace pour le genre humain, bien au contraire. Mais cette conception de la « machine » évolua au fil du temps et à partir des années 80 on put voir de nombreuses productions aborder ce thème sous un angle plus sombre : parmi les plus connues en occident, on peut citer Guyver (Yoshiki Takaya, 1985), Bubblegum Crisis (studio Artmic, 1988), Gunnm (Yukito Kishiro, 1990), Detonator Orgun (Masami Obari, 1991) ou encore Geno Cyber (Tony Takezaki, 1993), et bien d’autres.

Il n’aura pas échappé au connaisseur que la majorité de ces exemples concernent plus le thème de la fusion homme-machine que celui des robots à proprement parler, mais ça reste un sujet connexe : dans les deux cas, l’artificiel vient bouleverser la vie des humains – parfois même pour toujours. Mais si une telle conception des choses est bien sûr effrayante pour l’occidental, elle l’est doublement au Japon en raison de croyances confucéennes qui exigent qu’on meure avec le corps en une seule pièce, et d’idées shintoïstes qui placent la pureté physique au-dessus de tout (1) ; or la propagation de la machine dans la vie de tous les jours – que ce soit à travers l’industrie, la domotique ou bien la médecine – est bien sûr une expression de son intrusion dans le corps social.

Planche intérieure du premier tome du manga GreyC’est donc un sujet narratif pour le moins délicat dans le Japon contemporain, et a fortiori à l’époque où ce manga fut publié il y a 25 ans. De sorte que quand il se double, comme c’est le cas ici, d’un environnement post-apocalyptique induit par l’intervention d’une machine, et qui plus est quand celle-ci est devenue l’autorité suprême dans ce monde qu’elle a anéantit elle-même, le symbolisme qui en découle dépasse de beaucoup ce que l’occident produit en général à partir de thèmes semblables : en dépit des apparences, on reste bien loin de Terminator (James Cameron, 1984) et de ses clichés sur « La Révolte des Robots » – et sans pour autant renier les autres qualités de ce film au demeurant tout à fait appréciable à bien des égards…

Le cauchemar atteint de nouveaux sommets quand la « machine folle » contraint les humains sous son contrôle à une guerre perpétuelle. Parqués dans des cités aux allures de bidonvilles, leur unique moyen d’échapper à cette vie de rats consiste à gravir les échelons de la hiérarchie sociale en combattant les soldats d’une autre ville afin d’obtenir les crédits nécessaires pour « acheter » leur progression. La guerre, sujet déjà largement dénoncé par la génération de mangakas des années 60 (2), est à ce stade rendue d’autant plus intolérable qu’elle est fratricide alors que l’ennemi commun reste bien intelligemment hors de portée – et il ne faut pas regarder bien loin pour comprendre que c’est là un excellent moyen de contrôle pour l’ordinateur mégalomane : « Diviser pour mieux régner » comme on dit…

Planche intérieure du premier tome du manga GreySous bien des aspects, d’ailleurs, ce conflit perpétuel – sans raison ni but, du moins pour les combattants – ne va pas sans rappeler la jungle corporatiste de ce Japon qui « a perdu la guerre mais gagné la paix », pour reprendre l’expression chère aux historiens. Dépourvu d’armée au lendemain de la guerre du Pacifique, le Japon s’est lancé à corps perdu dans le développement économique et industriel, avec pour conséquence directe la constitution d’une lutte des classes d’autant plus féroce que la tradition féodale du pays – déjà bien brutale – n’était pas loin (3) : de façon consciente ou non, l’auteur fait ici une retranscription fidèle – même si très métaphorique – de cet élan national qui à sa manière fit bien des victimes et se poursuit d’ailleurs encore à ce jour.

Ainsi comprend-on mieux pourquoi Grey, le personnage principal de ce récit, est aussi amoral, cynique et sans scrupules, comment il a pu atteindre si vite un tel degré de perfectionnement dans « L’Art de la guerre » : il n’avait pas vraiment le choix pour commencer, même si ses motifs de départ ne manquaient pas d’un certain romantisme qui le rend quelque peu humain et lui attire ainsi une certaine sympathie de la part du lecteur – le reste de l’histoire montrera qu’il n’est pas non plus dépourvu de tous sentiments, et notamment d’une forme de fidélité envers ses camarades qui servira d’ailleurs de moteur principal pour lancer le récit proprement dit.

Planche intérieure du premier tome du manga GreySi un examen superficiel ne permet pas vraiment de distinguer Grey de n’importe quel récit de survie saupoudré de scènes d’action gratuites, il combine néanmoins avec talent des ficelles narratives peut-être éculées mais qui forment malgré tout un propos pertinent sur comment une société belliciste – dans tous les sens du terme (4) – peut manipuler ses citoyens, doublé d’une dénonciation virulente du principe même de hiérarchie sociale qui pousse les individus à s’entredéchirer pour obtenir une place au soleil.

(1) Antonia Levi, Samurai from Outer Space: Understanding Japanese Animation (Open Court Publishing Company, 1996, ISBN : 978-0-8126-9332-4) p. 93.

(2) Jean-Marie Bouissou, Du Passé faisons table rase ? Akira ou la Révolution self-service (La Critique Internationale n°7, avril 2000).

(3) à ce sujet, il vaut de rappeler que le Japon ne connut de véritable Révolution Industrielle que sous l’occupation américaine, soit à peine un peu moins de 30 ans avant la création de ce manga.

(4) rappelons que beaucoup ont vu dans le « miracle économique » du Japon d’après-guerre une autre expression de l’esprit martial de ce peuple qui, dit-on, a élevé la guerre au rang d’Art…

Note :

Une adaptation en anime de ce manga fut réalisée par Satoshi Dezaki en 1986 sous le titre de Grey – Digital Target et se trouva un temps disponible en édition française chez Kaze ; cependant, cette adaptation ne reprend qu’une partie de l’histoire du manga original.

Grey Perfect Collection Vol. 1, Yoshihisa Tagami, 1985
Viz Media, collection Viz Graphic Novel, juin 1997
296 pages, pas d’édition française à ce jour

chronique du tome suivant

Frontier Line

Couverture de l'édition américaine du manga Frontier LineSur la planète Sodom, une colonie nouvellement établie s’est vite séparée en deux factions aux intérêts divergents. Une guerre de plus éclate, où prennent une place prépondérante les Dragoons – ces machines anthropomorphes conçues à partir d’artefacts laissés jadis par une civilisation disparue. À travers six histoires courtes, Frontier Line nous raconte comment des hommes et des femmes luttent jour après jour dans cet enfer fratricide : six histoires qui sont autant d’illustrations de la vie en temps de guerre.

Six histoires, donc. Et six thèmes éternels dans ce type de récit : vengeance, perte de son humanité, sacrifice de soi, sens du devoir véritable, désespoir et folie, mort de l’innocence. Yoshihisa Tagami ne prétend pas ici révolutionner le genre mais plutôt en illustrer les aspects fondamentaux, à travers des histoires courtes et plutôt simples dans leur synopsis mais néanmoins souvent sophistiquées dans leur facture – notamment par l’intermédiaire d’une narration décousue et de graphismes complexes qui, par le malaise qu’ils suscitent chez le lecteur, illustrent très bien la confusion des personnages pris dans un combat qui les dépasse et leur vole une autre part de leur âme à chaque nouveau jour au front.

Planche intérieure du manga Frontier LineIl ne prétend pas inventer quoi que ce soit non plus, aussi y retrouvera-t-on des hommages plus ou moins assumés à certains des classiques du genre mecha, et notamment son « école réaliste » : Armored Trooper Votoms – et précisément son spin off Armor Hunter Mellowlink – pour le premier récit, Maschinen Krieger ZbV 3000 pour le troisième, et puis bien sûr Mobile Suit Gundam pour le ton général de guerre fratricide ainsi que pour l’aspect « réaliste » de l’ensemble… Car aucun des personnages n’est ici un héros, à peine un soldat et donc – surtout – une victime de plus. Les guerres ne laissent ni gagnants ni perdants, juste des survivants couturés d’un genre de cicatrices qui ne se voit pas toujours avec les yeux. Vous en trouverez quelques exemples ici.

À une exception près, il n’y a pas de personnages récurrents d’une histoire à l’autre et chacune peut se lire indépendamment ; tout au plus des clins d’œil permettront au lecteur attentif d’établir des liens – ténus – entre les récits. On y trouve assez peu d’action aussi, au moins dans le sens le plus « explosif » et racoleur du terme, ce qui surprend davantage : Frontier Line est assez « bavard » dans le sens où le texte joue beaucoup dans les introductions et les conclusions de chaque épisode, mais pour poser l’ambiance du récit, du reste de manière assez froide et objective, sans jugement ni morale, en encourageant ainsi le lecteur à se faire sa propre idée.

Planche intérieure du manga Frontier LineMais l’aspect le plus intéressant reste la description de l’histoire globale, car l’auteur ne prend le parti d’aucun camp : chaque récit présente le point de vue d’une des factions, en alternance, sans donner de primauté à aucune des deux – trois épisodes pour l’une, autant pour l’autre. Ce procédé narratif permet ainsi une distanciation supplémentaire, un brouillage des pistes qui empêche tout jugement subjectif : en fin de compte, il ne reste plus que des hommes et des femmes qui tâchent de faire ce qui leur semble juste – comme tous les autres.

Avec une facture plutôt inhabituelle et des thèmes certes communs mais néanmoins présentés avec adresse et sans fioritures inutiles pour aller directement à l’essentiel, Frontier Line s’affirme comme une excellente introduction à ce qui reste encore à ce jour la branche la plus aboutie et la plus mûre du genre mecha. Plutôt pour profanes, donc, mais les aficionados du genre n’y bouderont pas leur plaisir non plus…

Frontier Line, Yoshihisa Tagami, 1988
Central Park Media, collection CPM Manga, septembre 2002
240 pages, pas d’édition française à ce jour


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