Dungeons & Dragons: Temple of Elemental Evil

Illustration de la boite du jeu de plateau Dungeons & Dragons: Temple of Elemental EvilDepuis des mois, des gens disparaissent dans la région de Sumber Hills alors que des signes empreints de magie noire terrorisent la population et qu’un culte impie se répand en souillant la terre. À peine arrivé sur place, un groupe d’aventuriers décidés à éclaircir le mystère tombe dans une embuscade qui laisse la plupart morts. Seule reste une poignée de survivants, qui doit à présent faire face à une menace inconnue…

Ah, les parties de jeux de rôle sur table de notre enfance… Armés jusqu’aux dents, hardis et insouciants, nous consacrions des heures entières à arpenter des donjons tous plus lugubres les uns que les autres en quête de portes à ouvrir dans l’espoir d’y trouver des monstres à occire et des trésors à ramasser. Il ne fallait rien de plus pour nous rendre heureux car, bien souvent, les meilleures choses dans la vie sont les plus simples. Quelques années plus tard, et non sans une certaine prétention d’ailleurs, nous nous mîmes en tête des jouer des rôles, oubliant par la même qu’il s’agit avant tout d’un métier et qu’il exige donc non seulement un apprentissage mais aussi une méthode, à l’inverse du hobby des rôlistes qui, par définition, se cantonne à l’improvisation…

Vue d'ensemble des éléments du jeu de plateau Dungeons & Dragons: Temple of Elemental EvilMais je digresse car de jeu de rôle à proprement parler, ici, il n’y a point. Pas plus que ce que vous voudrez bien en mettre en fait. Certains s’en émouvront peut-être, les autres se rappelleront qu’il s’agit avant tout d’un jeu de plateau et que l’absence d’un maître de jeu omnipotent mais certainement pas omniscient n’enlève en fin de compte que bien peu, voire rien du tout au plaisir de l’aventure. Souvenez-vous : il s’agit d’ouvrir des portes pour trouver des monstres à occire et des trésors à ramasser… Pour ce genre de choses, un simple système suffit. Or, les récentes évolutions du domaine permettent à présent de fournir de tels éléments sans réelle complication des mécaniques de jeu. Et sur ce point, Dungeons & Dragons: Temple of Elemental Evil se montre d’une efficacité rare.

Visuel de promotion du jeu de plateau Dungeons & Dragons: Temple of Elemental EvilBien sûr, vous trouverez quelques zones floues dans les règles. Mais comme il s’agit d’un titre à la difficulté plutôt corsée vous ne vous tromperez pas beaucoup en interprétant ces directives de la manière qui vous arrange le mieux, et notamment en partant du principe que ce qui n’est pas explicitement interdit est autorisé. De plus, comme il s’agit avant tout d’un jeu coopératif, voire même purement solo, vous n’aurez d’autres comptes à rendre qu’à vous-même et à vos partenaires de jeu le cas échéant – et puisque les motifs de ces derniers s’alignent sur les vôtres, trouver un terrain d’entente mutuellement bénéfique ne devrait poser aucun problème. En bref, beaucoup de bon temps et peu de dispute, ce qui au fond définit une activité ludique quelle qu’elle soit.

Diverses cartes de jeu du jeu de plateau Dungeons & Dragons: Temple of Elemental EvilPour le reste, il faut préciser qu’à la différence des titres précédents de la série – Castle Ravenloft (2010), Wrath of Ashardalon (2011) et Legend of Drizzt (2011) –, cet opus propose une campagne dont les 13 aventures disponibles peuvent se jouer les unes à la suite des autres comme autant de chapitres composant un seul et même récit. Rien ne vous empêche de créer les vôtres pour prolonger le plaisir mais puisque le jeu utilise un plateau modulaire à base de tuiles tirées au hasard, sa rejouabilité se montre déjà élevée pour commencer. Donjons & Dragons oblige, les personnages évolueront tout au long de cette campagne, gagnant d’abord un niveau à partir duquel ils pourront acquérir des compétences supplémentaires.

Velathidros, le dragon noir, boss final du jeu de plateau Dungeons & Dragons: Temple of Elemental EvilOn peut malgré tout mentionner que cette campagne s’avère parfois un brin fastidieuse en raison des éléments à consigner sur la feuille d’aventure ou des changements à effectuer dans les divers paquets de cartes une fois une aventure terminée. Ceci pourra en rebuter certains comme ça rappellera à d’autres ces parties de JDR évoquées en début de chronique. Pour autant, il ne s’agit pas d’un réel problème car chaque aventure peut très bien se jouer individuellement si là va votre préférence. Simple question de choix personnel, ce qui reste aussi la marque d’un bon jeu.

À dire vrai, il paraît difficile de trouver un véritable défaut à ce Temple of Elemental Evil. Avec son système à la fois simple et rapide, ses personnages variés, sa difficulté remarquablement bien ajustée et son nombre plutôt réduit de composants pour une mise en place aussi facile que courte, sans oublier la compatibilité des divers titres de la gamme entre eux qui permet de combiner les éléments des uns aux autres pour mieux diversifier les parties, il reste sans conteste un des meilleurs titres du genre qu’il m’ait été donné de jouer.

Récompense :

Meilleur jeu (prix d’argent) dans la catégorie Best RPG Related Product aux ENnie Awards 2015.

Note :

Ce titre s’inspire du scénario classique The Temple of Elemental Evil (Gary Gygax & Frank Mentzer, 1985) pour Advanced Dungeons & Dragons (collectif, 1977), mais en en modifiant considérablement la trame narrative, les lieux visités et les types d’ennemis rencontrés.

Avec sa sortie prévue pour ce mois-ci, Dungeons & Dragons: Tomb of Annihilation sera le cinquième titre de la série Dungeons & Dragons Adventure System.

Dungeons & Dragons: Temple of Elemental Evil
Wizards of the Coast & WizKids, 2015
1-5 joueurs, environ 60€ neuf

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Un Feu sur l’abîme

Un_Feu_sur_l-abime

L’expédition straumlienne est tombée sur un trésor aux confins de la Galaxie : une mine de programmes inconnus dans les Archives d’une civilisation disparue.

Mais, en l’explorant, elle éveille une Perversion, une Intelligence Artificielle qui ne songe qu’à soumettre et à détruire. Toutes les civilisations. Toutes les formes de vie.

Deux enfants parviennent à s’échapper. Ils emportent avec eux le seul remède possible. Mais ils sont incapables de diriger leur navire…

Parmi les mille et une définitions proposées de la SF figure en bonne place celle affirmant que « la science-fiction, c’est de la fantasy avec des boulons » et que, sauf erreur de ma part, formula le premier Terry Pratchett (1948-2015), par ailleurs un auteur de grande valeur que l’on vit mieux inspiré plus souvent que le contraire. À sa décharge, on peut rappeler qu’aux origines troublées du genre se firent de nombreux amalgames avec toutes sortes d’espèces cousines, comme dans le Cycle de Mars d’Edgar R. Burroughs (1875-1950) ou bien les Légendes du mythe de Cthulhu de Howard P. Lovecraft (1890-1937), entre autres. Les premiers récits de SF, en effet, parurent dans des pulps et souvent intercalés entre deux autres histoires appartenant à la fantasy ou au fantastique.

Si des distinctions nettes s’opérèrent assez vite, le grand public resta néanmoins hermétique au genre, pour des raisons qui n’ont pas leur place ici, et le succès de La Guerre des étoiles (Star Wars ; Georges Lucas, 1977) vint à point nommé pour ajouter de la confusion là où elle n’était pas nécessaire. Car avec son antagoniste majeur doté de pouvoirs en apparence magiques, sa princesse de l’espace prisonnière dans une forteresse, son contrebandier au grand cœur et son principal protagoniste apprenant l’usage d’une épée de lumière sous l’égide d’un vieux sage vêtu comme les mages d’antan, ce premier Star Wars présentait bien sûr tous les aspects de l’heroic fantasy transposés dans un univers de space opera. Ainsi s’imposa une vision du genre SF qui perdure encore auprès d’un certain public.

Voilà pourquoi on s’étonne de voir Vernor Vinge commettre Un Feu sur l’abîme car non seulement il n’en était plus à l’époque à son coup d’essai mais de plus il avait déjà démontré une fine connaissance du genre comme un réel talent d’écrivain ainsi qu’un intérêt marqué pour le thème de la singularité technologique, alors bien peu répandu. En bref, rien ne le prédisposait à s’enliser de la sorte dans cette épopée spatiale à l’exotisme certes loin des pulps déjà évoqués mais dont les fondements ne trompent personne : on retrouve bien là le vieux cliché de l’ancien mal jadis vaincu et à présent réveillé par des ignorants en quête de pouvoir, qui se jette à nouveau à la conquête de l’univers alors qu’un groupe d’aventuriers tout ce qu’il y a de plus hétéroclite se met en quête du seul moyen de vaincre ce terrible adversaire.

Il suffit de remplacer l’univers en question par n’importe quel royaume, qu’il s’agisse des Terres du milieu ou je ne sais quoi d’autre du même acabit, et on obtient le sempiternel récit manichéen dans la pure tradition du médiéval fantastique le plus classique – et ce, sans même évoquer le monde des Dards, une espèce de chiens télépathes encore au stade technologique du Moyen Âge, quel curieux hasard… Quant au reste, on y trouve une espèce d’aventure spatiale plus ou moins bien assez camouflée sous quelques bonnes idées pour à peu près parvenir à donner le change, sauf que ces divers axes s’avèrent bien trop mal exploités pour éviter à l’intrigue de se perdre dans la facilité du cliché parmi les clichés : la course-poursuite à travers les étoiles.

Livre bien trop souvent plébiscité par des gens qui feraient sans doute mieux de revoir leurs classiques pour se rappeler quelle direction doit éviter une SF prétendant à une certaine qualité, Un Feu sur l’abîme connut un succès inversement proportionnel à son intérêt et qui ne se dément toujours pas.

À vous de faire votre choix maintenant…

Note :

Ce roman ouvre le cycle Zone of Thoughts, qui se poursuit avec Les Enfants du ciel (The Children of the Sky, 2011) puis Au Tréfonds du ciel (A Deepness in the Sky, 1999).

Récompense :

Hugo, catégorie roman, 1993
Nebula (nominé), catégorie roman, 1992
John W. Campbell Memorial (nominé), catégorie roman, 1993
Locus (nominé), catégorie roman, 1993

Un Feu sur l’abîme (A Fire Upon the Deep), Vernor Vinge, 1992
Livre de Poche, collection Science-Fiction n° 7208, septembre 2005
800 pages, env. 8 €, ISBN : 978-2-253-07208-9

Warhammer 40,000: Space Marine

Jaquette PAL de l'édition Xbox 360 du jeu vidéo Warhammer 40,000: Space MarineLe monde-forge Graia est assailli par les Orks et il incombe au chapitre des Ultramarines de le délivrer de cette engeance xéno avec pour ultime priorité de sécuriser les Titans Warlords, pinacles de la technologie de guerre de l’Impérium. Mais la situation se complique soudain quand l’inquisiteur Drogan demande aux space marines de l’aider à retrouver une source d’énergie capable d’alimenter le Fléau Psychique, seule arme pouvant détruire la flotte des envahisseurs – celle-ci, en effet, tire son énergie du Warp…

Comme beaucoup de créations de son temps, une période de foisonnement et d’amalgame caractéristiques des années 80, la franchise Warhammer 40,000 ne s’affirmait pas comme très sophistiquée à ses débuts. Sur le plan visuel du moins, et en dépit du succès de son éditeur qui pouvait ainsi financer les efforts d’artistes et de créateurs de talent, cet univers encore en gestation restait balbutiant. Il faut bien commencer quelque part. Au fil du temps, toutefois, les choses s’améliorèrent, encore qu’il semble peut-être plus juste de dire qu’elles se précisèrent. À force d’écarter les mauvaises idées les unes après les autres, il ne subsista plus que les meilleures, ou en tous cas les moins pires. Et peu à peu, l’univers de ce sombre futur où il n’y a que la guerre acquit la forme qu’on lui connaît aujourd’hui.

Screenshot du jeu vidéo Warhammer 40,000: Space MarineUne forme grandiloquente et somptueuse, certes, mais aussi bien goguenarde, au moins à sa manière (1), où les hypertechnologies d’un avenir pour le moins lointain se conjuguent au post-classicisme d’un gothique fantasmé jusqu’à l’hallucination, où les fusils-laser et les épées-tronçonneuses côtoient les armures mécanisées et les bannières arborant les blasons de seigneurs de guerre que brandissent des combattants fanatiques, où des machines de guerre devenues si complexes qu’on leur applique des onguents sanctifiés pour s’assurer leur bon fonctionnement épaulent des combattants dotés de pouvoirs mentaux aux relents de magie noire. Du space opéra, en fait, et comme il se doit bien flamboyant de préférence mais ici d’une lueur de décadence et de pourriture larvée.

Car à l’instar de nombre d’univers d’heroic fantasy, ici, le souvenir toujours plus éloigné de la gloire passée ne parvient plus à dissimuler la fin inexorable d’une civilisation parvenue en bout de course. On reconnait bien là, d’une part, une attitude postmoderne dans cette manière de juxtaposer des éléments sans aucun rapport commun au départ, en l’occurrence le futur lointain et le passé tout aussi distant au moins sur le plan civilisationnel, et d’autre part une inspiration typiquement britannique dans cette façon de concevoir un univers où l’espoir presque utopique de lendemains plus beaux s’est échoué sur les récifs d’une nature humaine dont on n’attend plus rien depuis longtemps. À dire vrai, la dimension littéraire de l’univers de Warhammer 40,000 surprend plus d’une fois.

Screenshot du jeu vidéo Warhammer 40,000: Space MarineEt voilà au fond ce qu’on retrouve dans ce Warhammer 40,000: Space Marine. Non sur le plan des idées puisqu’il s’agit avant tout d’un jeu d’action mais au moins sur le plan des visuels, ou plus précisément de l’atmosphère que ceux-ci convoient, de l’ambiance qu’ils posent. Tout ici s’élève jusqu’à des hauteurs qui rivalisent avec les nuages ou plonge dans des profondeurs insondables, ou bien se couvre de bas-reliefs finement sculptés et de circuits à la complexité inouïe, ou encore se maquille d’effets pyrotechniques somptueux pour traduire toute la fureur des combats. De sorte que jouer à ce Space Marine revient à goûter une fraction au moins de la splendeur de cet Impérium qui suffit largement à laisser muet de stupéfaction le spectateur le plus aguerri.

Bien sûr, c’est là aussi que le titre trouve ses limites, car à force d’en rajouter sur la forme il perd une part non négligeable de sa substance de départ – celle d’un jeu de stratégie à une échelle assez vaste. Ainsi, les aficionados lui reprochent-ils souvent de réduire son cadre à celui d’un combattant isolé ou presque au lieu de permettre ces affrontements entre armées entières qui font tout le sel du jeu de plateau original. De plus, ce jeu de tir en vue objective devient vite un pur hack ‘n’ slash dont les mécaniques exigent d’écarter les équilibres de force entre unités adverses soigneusement élaborés par les designers de Games Workshop au long des diverses éditions de Warhammer 40,000 en faisant ainsi de votre personnage une machine à tuer capable d’exterminer une horde entière d’Orks à lui tout seul…

Hérétique pour certains, donc, mais malgré tout un jeu recommandable pour ses mécaniques classiques et donc efficaces, Warhammer 40,000: Space Marine parvient néanmoins à rester fidèle à la franchise de départ grâce à une réalisation de tout premier plan qui vaut largement le détour.

(1) Rick Priestly, dans une interview accordée le 11 décembre 2015 à Owen Duffy d’Unplugged Games et intitulée Blood, dice and darkness: how Warhammer defined gaming for a generation.

Notes :

Relic Entertainment recruta des spécialistes du développement console pour la création de Warhammer 40,000: Space Marine. Ceux-ci avaient notamment travaillé sur les séries Gears of War, God of War et Far Cry.

Chose rare pour l’époque, l’éditeur THQ sortit une démo du jeu environ deux semaines avant la sortie du jeu, mais uniquement pour les versions console du titre.

Deux séquelles devaient être développées mais la fermeture de THQ mit un terme à ces projets.

Plusieurs DLC ajoutèrent au jeu de base différents skins et divers modes pour le jeu en ligne avec le cas échéant des maps dédiées.

Warhammer 40,000: Space Marine
Relic Entertainment, 2011
Windows, Playstation 3 & Xbox 360, environ 5€

Arès

Ares

2035. Rachetée par des sociétés privées, la France en tant qu’état-nation n’existe plus. Entre le chômage de masse et un climat où la violence le dispute à la révolte larvée, le public trouve un exutoire dans des combats télévisés dont les champions servent de cobayes pour de nouvelles formules de dopage. Reda, dit Arès, eut jadis son heure de gloire sur ces rings sanglants mais à présent il vit surtout de petits boulots. Tout bascule quand sa sœur est arrêtée et qu’il doit trouver une fortune pour la sortir de prison…

Je crois pouvoir isoler trois critères pour distinguer le cinéma de science-fiction américain du français. Le premier concerne la rareté : même ramenée à de simples pourcentages, la production du premier l’emporte sur celle du second sans aucune discussion possible. Ensuite vient la sophistication, de forme à travers l’expérimentation artistique, comme de fond dans la pertinence des sujets traités : là, le cinéma français impose son primat à l’autre. Enfin, plus évident, on trouve le budget, au reste une distinction qui touche tous les genres du cinéma français et pas seulement la science-fiction : d’une façon somme toute assez attendue, ce dernier élément dégage bien sûr le plus d’impact, au moins sur la forme, mais pas forcément au sens négatif du terme.

Ainsi, Arès, parce qu’il ne bénéficie pas d’un portefeuille comparable à celui de ses homologues d’outre-atlantique, trouve dans cette limite une authenticité rarement atteinte dans le cinéma de SF. Ici, et parce que la réalisation fait la part belle aux éléments réels par opposition aux informatiques, le moindre décor, le plus petit élément visuel, qu’il s’agisse des intérieurs comme des extérieurs, des objets usuels, des vêtements ou encore des véhicules, tout contribue à placer le spectateur dans l’atmosphère de cet avenir de cauchemar de plus en plus proche à chaque jour. Plus d’une fois, d’ailleurs, on pense à Blade Runner (Ridley Scott,  1982), qui reste 35 ans après d’une proximité pour le moins alarmante. Pour dire vrai, on pourrait presque toucher ce futur suintant de noirceur et de désespoir.

Voilà, donc, où se trouve la véritable force d’Arès : parvenir à nous plonger dans son horreur de post-libéralisme où même le corps humain se marchande, un concept certes déjà vu maintes fois mais néanmoins plus pertinent aujourd’hui que jamais, et sans pour autant en rajouter des tonnes sur les images de synthèse ou les incrustations numériques ni même d’ailleurs les scènes d’action d’autant plus vides de sens qu’elles se montrent le plus souvent gratuites dans ce genre-là, du moins au cinéma. En témoigne la longueur du métrage, 80 minutes à peine, dont la concision du récit ne s’égare jamais dans l’inutile et au contraire parvient à rendre vitale la moindre de ses secondes – encore une fois pour mieux sublimer cette atmosphère qui donne tout sa substance au film.

N’oublions pas non plus les dialogues qui esquivent avec brio l’écueil des punchlines typiques de ces réalisations bon marché dont les auteurs souvent assez mal inspirés  se sentent d’autant plus obligés de résumer en quelques mots vides de propos une situation qui n’en mérite pas tant pour commencer. C’est là une autre tradition caractéristique de la culture française, celle du verbe, qui s’exprime dans Arès : précis, sans ambages, et qui en quelques mots à peine arrive à cerner ce que des millions de budget d’effets spéciaux ne parviennent le plus souvent qu’à effleurer. En fait, et c’est là une autre caractéristique pour le moins inattendue, Arès s’écoute autant que ce qu’il se regarde – or le cinéma se définit bien comme des images et des sons…

Pour avoir un aperçu de ce qui nous attend si les masses persistent à se laisser dicter leur vote par des médias propriétés de grands groupes, ou tout simplement pour regarder ce combat d’un homme qui réalise soudain appartenir à quelque chose de plus grand que lui, ou encore pour pouvoir témoigner de ce qu’un cinéma à sa manière exigeant peut offrir quand il se focalise sur ce qui au fond nous concerne tous, regardez donc Arès.

Arès, Jean-Patrick Benes, 2016
Gaumont, 2017
80 minutes, 10 €

SOMA

Jaquette du jeu vidéo SOMASuite à un accident de voiture, Simon Jarret, libraire à Toronto, souffre de lésions cérébrales impossibles à traiter par la médecine connue. Alors il accepte un traitement expérimental qui consiste d’abord en un scanner de pointe. Mais une fois la procédure finie, Simon s’aperçoit qu’il est à présent au tréfonds d’un complexe ultramoderne humide et sale, dont nombre des appareils semblent ne plus fonctionner et où rôdent des machines folles. Désorienté et terrifié, il s’enfonce dans le dédale pour comprendre où il se trouve.

Mais très vite, il s’avère que la question consiste plutôt à savoir « quand »…

Une remarque récurrente caractérise les spécialistes de la science-fiction dans sa forme littéraire, celle qui qualifie les œuvres du genre sur d’autres médias comme inférieures à leur favorite. Notons malgré tout, d’une part qu’un tel sujet de discussion effleure au moins celui de la définition de la SF, soit une question toujours délicate comme le savent tous les experts évoqués ci-dessus, et d’autre part que la production littéraire en la matière ne se compose pas que de grands classiques mais aussi d’innombrables œuvres assez triviales et dont une quantité sans cesse croissante des connaisseurs ignore souvent l’existence – ce qui au fond définit tout champ culturel comme le rappelle très bien la loi de Sturgeon, par ailleurs nommée d’après un auteur fondamental du genre qui n’écrivit pas que de la SF en littérature…

SOMA_illus1Malgré tout, il paraît assez hasardeux de se lancer dans une contre-argumentation, même en évoquant que les auteurs spécialistes d’autres médias s’affirment le plus souvent comme des artistes au lieu d’écrivains, soient des gens qui fonctionnent plus à l’émotion qu’à l’intellect – et ce, bien que les écrivains eux-mêmes se laissent parfois guider par leur passion tout comme les artistes peuvent bien évidemment faire preuve de réflexions profondes eux aussi – et même en soulignant que l’ensemble de la production SF sur les médias non-littéraires montre depuis une vingtaine d’années au moins une évolution notable du fond ainsi qu’un certain apaisement de la forme – en bref, plus d’idées et moins d’action gratuite.

Pour autant, la SF hors littérature présente une qualité qui fait défaut à la SF littéraire : la popularité. En témoigne le nombre tout à fait conséquent d’œuvres se réclamant du genre même si leur succès se montre bien souvent inversement proportionnel à leurs qualités intellectuelles au sens large. Néanmoins, certaines d’entre elles parviennent à conjuguer la réflexion au spectacle bien que le second finisse presque toujours par l’emporter sur la première, avec malgré tout comme résultat de sensibiliser un certain grand public aux idées de la SF, ou du moins des idées plus récentes que les classiques voyages dans l’espace ou le temps ou bien la révolte des robots ou encore l’apocalypse nucléaire ou écologique, parmi d’autres thèmes depuis longtemps devenus truismes.

SOMA_illus2À dire vrai, alors que la SF littéraire a toujours ou presque échoué à transmettre ses idées au grand public, les autres SF, elles, y parviennent bien plus facilement. On peut citer par exemple le concept de cyberespace que popularisa la trilogie Matrix (Lana et Lilly Wachowski, 1999-2003) ou bien la notion d’anneau-monde ou plus précisément d’orbitale que la culture populaire ignorait avant la série des Halo (Bungie Studios puis 343 Industries, 2001-aujourd’hui) et pour lesquels la SF non-littéraire sut se montrer beaucoup plus pédagogue que l’autre, pourtant bien plus ancienne. En fait, la SF non-littéraire joue-t-elle bien souvent le rôle de vulgarisateur de la science-fiction, faute d’un meilleur terme.

Pour cette raison, les spécialistes de la SF littéraire se verraient peut-être bien inspirés de moins voir la SF non-littéraire comme une sous-SF venant braconner sur leurs terres pour pallier à son manque d’inspiration – même si en fait les auteurs de cette autre SF ne font le plus souvent que redécouvrir par eux-mêmes de vieilles lunes au lieu de les voler à des écrivains dont ils ignorent jusqu’à l’existence en général – et au lieu de ça la considérer plutôt comme une alliée dans la diffusion de la culture SF. Il faut savoir ce qu’on veut : soit que la SF en général participe à rendre notre monde meilleur en l’ouvrant à des idées nouvelles, soit défendre bec et ongles son bout de terrain qu’on juge peut-être à tort menacé – et d’autant plus que cette dernière attitude ressemble de plus en plus à un combat d’arrière-garde.

SOMA_illus3Ainsi SOMA nous livre-t-il avant tout une réflexion de fond sur la nature de l’identité de personnalités de synthèse, de copies d’esprits transférées dans des enveloppes nouvelles où elles finissent par devenir de nouveaux individus sans aucun rapport avec les originaux sur lesquels elles se basent pourtant. Les spécialistes auront bien sûr reconnu des inspirations de toute évidence empruntées à Greg Egan ou Philip K. Dick (1928-1982), ce dont les auteurs de ce jeu ne se cachent d’ailleurs pas puisqu’ils citent ce dernier en exergue de leur titre, et avant ceux-là des concepts philosophiques formulés pour la première fois par Descartes (1596-1650) ou peut-être même Platon (né en -428/-427, mort en -348/-347) dans sa célèbre allégorie de la caverne.

Rien que de très classique, donc, mais qui pour les profanes du genre atteint des sommets de réflexion proprement renversants, voire peut-être même ahurissants et qui illustrent très bien la notion de sense of wonder caractéristique de la la SF. Formulé autrement, SOMA réussit bien mieux à élever le niveau intellectuel de ses joueurs que toute l’œuvre réunie des auteurs de SF cités plus haut et que le gamer moyen ne lira peut-être pas ; sans oublier non plus les deux classiques évoqués et dont les réflexions ne toucheront sans doute jamais ceux d’entre nous qui n’ont pas eu la chance d’aborder la terminale et ses cours de philosophie. Quand on vous dit que sous ses dehors naïfs et simplistes, le jeu vidéo peut très bien lui aussi jouer le rôle d’objet culturel.

SOMA_illus4Pour le reste, il s’agit avant tout d’un jeu de réflexion où les puzzles occupent l’essentiel de l’espace et où l’horreur proprement dite ne prend qu’une place mineure. Sur ce point, il vaut aussi de préciser que les énigmes proposées restent raisonnablement simples et ne devraient donc pas devenir la raison de passer à côté de ce titre pour ceux d’entre vous plutôt friands d’action pure. Enfin, la réalisation se veut très correcte même si elle n’atteint pas les sommets des productions contemporaines : on apprécie malgré tout le réalisme donné aux environnements dont la direction artistique ne tombe pas dans les excès des titres qui misent tout sur une esthétique d’autant plus douteuse qu’elle se perd souvent dans des détails inutiles, voire même nuisibles.

Quant au récit, il parvient à se montrer poignant en proposant des choix difficile, pour ne pas dire cornéliens, ainsi que des situations pour le moins complexes sur le plan moral mais sans tomber dans le grand spectacle hollywoodien et racoleur ou bien la facilité d’un pathos qui flirte avec les diverses perversions de l’esprit : ici, en effet, le monde est déjà mort depuis un certain temps quand le jeu commence et les seuls véritables dilemmes qui s’offrent au joueur ne concernent pour l’essentiel que son personnage, ce qui au fond reste fidèle au concept de base de l’identité décrit plus haut. La conclusion, enfin, présente une dimension tragique qu’à ma connaissance le jeu vidéo n’a jamais vraiment abordé jusqu’ici et peut-être même jamais effleuré.

Certainement une des plus grandes réussites du jeu vidéo depuis bien longtemps, voire du jeu vidéo tout court, SOMA présente la saveur de ces classiques dont on continuera à parler longtemps, et pour d’excellentes raisons : de cette plongée au fond de l’abîme, dans tous les sens du terme, aucun joueur ne saura sortir totalement indemne.

C’est là la marque des grandes œuvres.

Notes :

Le marketing de SOMA propose plusieurs réalisations audiovisuelles et disponibles en ligne. D’abord les deux court-métrages Vivarium et Mockingbird, qui introduisent des concept-clés du récit. Puis la courte web-série Transmission qui joue le rôle de préquelle ou du moins introduits certains événements antérieurs à ceux du jeu lui-même. Une troisième production, intitulée DEPTH, devait sortir en 2016 mais on en reste hélas sans nouvelles…

SOMA
Frictional Games, 2015
Windows & Playstation 4, environ 30€ neuf

Bullet Armors

Bullet_ArmorsPersonne ne sait depuis quand les Tremors tombent du ciel car ces machines d’origine inconnue mais capables d’évoluer s’avèrent hostiles envers les humains et ceux-ci doivent se barricader dans leurs cités pour éviter l’extinction. Pourtant, des gens appelés Breeders savent dompter les Tremors, ce qu’ils payent par une vie de solitude pour la peur qu’ils inspirent. Ion ne s’en laisse pas décourager pour autant, car son père depuis longtemps disparu fut jadis un Breeder et maintenant qu’il dispose de son propre Tremor, Ion a bien l’intention de le retrouver.

Le thème du robot fait rarement bon ménage avec celui du post-apocalyptique, car le premier montre un aboutissement de la technique et du progrès qu’il présente comme positifs, alors que le second en symbolise les limites, voire l’échec pur et simple. Faire coexister deux sujets aussi opposés dans un seul et même récit ne représente donc pas un effort simple. Pourtant, depuis le postmodernisme des années 80, tous les amalgames semblent possibles, pour le meilleur comme pour le pire. D’autre part, et puisqu’il s’agit d’une création japonaise, Bullet Armors illustre à sa façon le rapport pour le moins paradoxal qu’entretiennent les nippons avec la technique – pour cette raison, d’ailleurs, on s’étonne surtout de ne pas voir plus de productions basées sur un tel contraste entre les idées.

D’autant plus que le Japon contemporain, déjà écartelé « entre tradition et modernité » depuis bientôt trois générations, endure l’envers du décor du progrès technique depuis vingt ans à l’époque où MORITYA se lance dans la création de ce manga. Or, cet auteur est né l’année suivante de la crise dont l’économie de l’archipel ne s’est toujours pas relevée. Comme nombre de ses contemporains, donc, il s’affirme surtout comme un enfant de cette crise, soit de l’échec de la modernité d’après-guerre à conjurer les démons d’avant la guerre du Pacifique. Ainsi peut-on voir dans l’univers de Bullet Armors une image du japon d’aujourd’hui où les sommets de la technique que symbolisent les Tremors côtoient le désastre social et humain correspondant ici à l’environnement post-apocalyptique.

Pour le reste, cette œuvre qui présente comme autre mérite de faire dans le bref, s’articule pour l’essentiel autour des codes narratifs typiques du shônen et du manga moderne, soit de nombreuses scènes d’action pas toujours indispensables pour faire avancer la narration mais néanmoins plaisantes et toujours bien amenées, ici doublées de la quête initiatique d’un jeune homme qui fera de lui un homme tout court ainsi que d’une autre pour un père dont le fils ignore tout et qu’il tend bien sûr à idéaliser. Du classique, donc, mais dans l’ensemble présenté d’une manière efficace à travers les turpitudes de jeunes gens qui se montrent attachants à défaut d’originaux et dont l’un d’entre eux au moins s’avérera surprenant, voire même assez tragique.

Si cette œuvre ne brille pas par sa complexité scénaristique, on apprécie néanmoins qu’elle ne se perde pas dans des récits annexes sans réel intérêt et qui sinon dilueraient une sauce survitaminée puisqu’il s’agit avant tout du principal intérêt de ce manga. Préférant le sprint à la course de fond, Bullet Armors mise tout sur un rythme brillant qui en fait ainsi une lecture tout à fait recommandable.

Bullet Armor, MORITYA, 2010
Kana, collection Shonen, 2014
192 pages, env. 7 €, six volumes

Lost Patrol

Lost_Patrol

Un vaisseau contenant des informations vitales pour l’Impérium a disparu sur la planète Maraz III, un monde de jungles hostiles qui semblent douées d’une vie propre et dans lesquelles rôdent des hordes de Genestealers assoiffés d’ADN frais. Vous devez localiser le navire échoué pour le ramener dans l’espace connu et ne disposez pour cela que d’un détachement de Scouts des Space Marines : bonne chance à vous et longue vie à l’Impérium !

Si on connait bien la franchise Warhammer 40 000 pour ses différents titres orientés affrontements tactiques ou stratégiques à grande échelle mettant en scène plusieurs détachements, voire parfois même des régiments entiers de diverses races les uns contre les autres dans des batailles dantesques, elle propose néanmoins aussi des productions à l’échelle bien plus modeste et parfois même assez confidentielles. Dans cette gamme, Space Hulk (1989) reste un classique indémodable actuellement dans sa quatrième édition et dont les inspirations semblent puiser du côté d’Aliens, le retour (Aliens ; James Cameron, 1986) pour son thème d’une escouade de soldats du futur en prise avec des extraterrestres belliqueux dans un environnement inconnu ou presque.

Avec ses jungles luxuriantes qui se referment comme des pièges mortels sur une équipe de marines poursuivis par des adversaires aussi mortels qu’insaisissables, Lost Patrol donne plutôt l’impression de s’inspirer de Predator (John McTiernan, 1987). Car mis à part les classiques Genestealers, cette branche des Tyrannides déjà vue dans l’opus de la franchise évoqué plus haut, rien ici ne correspond au décorum space opera grandiloquent de Warhammer 40 000. À dire vrai, Lost Patrol étonne surtout pour son ambiance quasiment intimiste qu’on pourrait presque qualifier de huis clos. Loin de la décadence d’un Impérium en proie à bien des démons, au propre comme au figuré, les Scouts sont ici livrés à eux-mêmes en terrain inconnu pour y faire face à des menaces toutes aussi obscures…

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En effet, s’ils ne deviennent jamais le cadet de vos soucis, les Genestealers ne sont que la couche supplémentaire d’un environnement déjà hostile en lui-même. Car cette jungle dans laquelle se perdent les Scouts, dans tous les sens du terme, constitue bien votre principal adversaire. Mouvant, anarchique, incontrôlé, pas plus par l’opposant que par vous-mêmes, quel que soit le bord que vous jouez, ce plateau s’affirme bel et bien comme un troisième combattant, et d’ailleurs le seul qui gagnera toujours quelle que soit l’issue de la partie. En termes de jeu, il s’agit de disposer des tuiles prises au hasard selon les lignes de vue des soldats, mais qui disparaissent quand les Scouts les perdent de vue et qu’on remplace par d’autres entièrement nouvelles si les Space Marines reviennent sur leurs pas.

De plus, ce dédale végétal sans cesse changeant présente à l’occasion des ronces dans lesquelles s’empêtrent les soldats en mettant ainsi un terme à la stratégie de la fuite en avant vers la dernière tuile, celle du vaisseau échoué, qui garantit la victoire. Bien sûr, les Genestealers ne manquent pas d’exploiter ce handicap des Scouts et comme ils s’avèrent aussi difficiles à tuer que dans Space Hulk, attendez-vous à des carnages tant injustes que brutaux. À dire vrai, il s’agit bien là du défaut principal de Lost Patrol : la chance y joue un rôle certain, voire même déterminant. Pour cette raison, je vous conseille d’utiliser les règles optionnelles parues dans le numéro de White Dwarf de février 2017 qui introduisent des équipements supplémentaires pour ces malheureux soldats.

Pour autant, le titre présente l’avantage certain de règles simples et faciles à assimiler comme celui tout autant appréciable d’une mise en place très rapide ainsi que d’un temps de jeu aussi court qu’intense. À une époque où les jeux de plateau semblent souffrir d’une inflation souvent malheureuse en terme de complexité superflue, de quantité de composants et de durée de partie exténuante, on savoure ce retour à des sources à la fois classiques et conviviales.

Notes :

Deux éditions de Lost Patrol sont disponibles : la première, sortie en 2000, présente des ennemis différents et des règles souvent considérées comme moins punitives, que vous pouvez d’ailleurs consulter ici ; la seconde, chroniquée dans ce billet, est sortie en 2016.

Le designer du jeu, Jake Thornton, propose dans cet article des règles optionnelles et semi-officielles pour la première édition du jeu permettant de jouer un Sniper au lieu du Mitrailleur.

Les joueurs solitaires trouveront ici des règles non officielles qui permettent d’automatiser les actions des Genestealers.

Lost Patrol
Games Workshop, 2016
2 joueurs, environ 30€ (occasions seulement)


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