#On Vaut Mieux Que Ça

Couverture de l'édition française de l'essai #On Vaut Mieux que Ça« Nous rêvons d’un pays qui place ses citoyens au-dessus des critères d’équilibre budgétaire. Nous rêvons d’un pays qui garantisse à tous un environnement sain et durable. Nous rêvons d’un pays construit sur le bon sens, où la valeur des gens passe avant la valeur des choses. Nous rêvons d’un pays qui nous encourage à donner le meilleur de nous-mêmes. »

Dans un système dénué de sens, l’initiative #OnVautMieuxQueÇa parle à tous. Le 24 février 2016, un groupe de youtubers diffusait sur le Web une vidéo pour dénoncer le projet de loi Travail de Myriam El Khomri, qui fragilise encore un peu plus la jeunesse en France. Leur slogan est, depuis, devenu un cri de protestation pour toute une génération, pour tous ceux qui, confrontés aux galères du quotidien et à la précarité, veulent dire non à des solutions humiliantes, culpabilisantes et inefficaces.

Ce livre brise les chaînes du silence et de l’impuissance. Parce qu’il est temps d’exiger des vies dignes. Parce que, vraiment, on vaut mieux que ça.

Je me souviens de l’époque où le communisme a fini de s’effondrer. D’environ la vingtaine, je sortais du lycée avec mon bac dans la poche, tout soucieux de bien faire, et je croyais encore qu’il suffisait de travailler pour réussir. Son ennemi presque cinquantenaire enfin abattu, le capitalisme m’offrait toutes ses plus belles promesses. Et comme à peu près tous ceux de mon âge, je croyais en lui, pour la simple et bonne raison qu’il n’y avait plus rien d’autre en quoi croire. Puis la réalité a peu à peu repris le dessus et le rêve américain, ou plutôt ce qu’il en restait a fini par me montrer son véritable visage. La désillusion prit son temps pour s’installer, avec son cortège de culpabilisations et de dévalorisations de soi, avant que je découvre divers auteurs contemporains qui partageaient les mêmes conclusions, avant que la crise des subprimes, enfin, dévoile la supercherie au grand jour pour tous ceux qui n’avaient pas encore saisi…

Notre système ne fonctionne pas. Parce qu’il ne sert qu’à engraisser les plus gros. Parce qu’il se nourrit de l’exploitation des plus faibles. Parce qu’il ne peut exister sans cette propagande destinée à nous conditionner à penser qu’il n’y a pas d’alternative. Parce qu’il repose sur le mensonge qui consiste à nous faire croire qu’il suffit de travailler pour réussir, quitte à y dédier nos vies. Parce qu’il fait de nous ses rouages avant de nous jeter quand il a fini de nous user, et parfois même sans nous avoir utilisé. Parce qu’il corrompt les dirigeants qui, après avoir goûté au pouvoir de l’argent, ne pensent plus au bien du peuple. Parce qu’il ne respecte que le court terme au détriment de ceux qu’il doit servir. Parce qu’il ne subsiste que par la soumission et la destruction. Parce qu’il détruit notre monde sans se soucier de demain. Parce qu’il nous détruit, nous. Parce qu’il est autophage.

J’aurais voulu que ceux de mon âge, cette génération appelée X, se révoltent en leur temps comme l’avaient fait leurs parents à leur époque, au tournant des années 60 et 70, même si beaucoup continuent à penser que ça n’a servi à rien alors que ces deux décennies-là comptent parmi les plus prolifiques de l’histoire et ce, sur tous les plans : je suis heureux d’avoir été élevé par des gens qui y ont participé, qui m’en ont transmis les valeurs, même s’il m’a fallu pas mal de temps pour en saisir le sens. Mais au lieu de nous révolter, nous somme restés inertes, passifs, nous avons subi parce qu’on croyait sincèrement que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire, parce qu’on nous avait enfoncé dans nos têtes qu’on était que des petits cons qui n’avaient rien compris à rien et qu’il fallait faire comme on nous disait, qu’on comprendrait plus tard. On nous a fait lâcher le flambeau.

Vous avez compris que cette chronique, ou critique, ou quoi que ce soit d’autre de cet acabit, n’en est pas une. Ce billet est un cri de cœur, ou un coup de gueule, ou je ne sais quoi parmi toutes ces choses qui viennent du fond des tripes où elles fermentent parfois trop longtemps. Je veux dire aux jeunes de France que je suis fier d’eux. Fier de les voir rassembler. Fier de les voir marcher dans la rue. Fier de les voir produire ces vidéos où ils disent ce qu’ils pensent sur l’actu, sur des sujets de société, sur le vaste vaudeville qu’est devenue la politique, et toutes ces autres choses que j’oublie ou bien que je n’ai pas encore pu trouver le temps de regarder en détail. Et tant pis s’ils n’ont pas toujours raison, la représentation qu’on se fait du monde ne peut pas être tout à fait juste, l’important est de ne pas la garder silencieuse, même si elle est banale : on ne peut pas bâtir ce qui n’existe que pour soi.

J’ai longtemps cru à un renversement de situation par la politique, par l’éveil des dirigeants ou du moins l’arrivée au pouvoir de gens dont les processus de pensée sortaient du moule. Mais depuis des années maintenant, je ne me fais plus d’illusions sur ce point car je sais que le changement ne viendra pas d’eux, ni aujourd’hui ni plus tard. Il viendra de là où il est toujours venu. De nous. On n’a pas besoin de leur autorisation pour se venir en aide les uns les autres, pour partager, pour créer, pour faire. D’ailleurs, il suffit de regarder autour de soi pour voir que ça a déjà commencé…

Quant à ceux qui trouvent que je me montre trop dur envers moi-même, qu’ils se rassurent : j’ai bien remarqué que beaucoup parmi les contestataires que j’évoque ici ont largement mon âge, et parfois même bien plus. Après tout, il n’est jamais trop tard pour bien faire.

#On Vaut Mieux Que Ça, Collectif
Flammarion, 27 avril 2016
44 pages, env. 3 €, ISBN : 978-2-081-39279-3

The Darkness

The_DarknessQuel anniversaire pour Jackie Estacado ! Voilà que le jour même de ses 21 ans, son « oncle » Paulie Franchetti, un parrain new-yorkais qui l’a adopté alors qu’il était encore enfant, tente rien de moins que de le faire assassiner. Mais Jackie trouve soudain un allié de poids, The Darkness, une entité de magie noire aussi ancienne que le temps, qui se lie à lui sans aucun retour possible. Alors quand la guerre des gangs explose dans les bas-fonds de New-York, elle coûtera à Jackie ce qu’il a de plus cher… 

S’il fallait retenir une chose en particulier de The Darkness, son ambiance viendrait certainement en premier. Car on trouve dans ce titre tout ce qui fait la saveur du polar noir, ou tendance hard boiled selon les affinités, et en particulier les grandes quantités d’hémoglobine qui accompagnent presque toujours les récits du genre. Avec son atmosphère glauque, ses personnages qui – à l’exception d’un seul – appartiennent tous à la mafia de près ou de loin, ses flics pourris jusqu’à la moelle, son décorum de ruelles sombres où la poudre a toujours le dernier mot, et puis son personnage principal qui ne fait pas grand-chose pour se sortir de là, The Darkness compte parmi les grandes réussites du domaine sur le média du jeu vidéo.

Screenshot du jeu vidéo The DarknessEt à ceci, il faut encore ajouter sa dimension fantastique aux assez nets accents gothiques, qui flirte presque avec la fantasy urbaine tout comme avec une certaine évolution du genre super-héros, celle typique des années 90 où ce genre-là connut une plongée en apnée au tréfonds d’abysses de ténèbres. D’ailleurs, et à bien des égards, The Darkness rappelle beaucoup le travail de Frank Miller, en particulier sur Daredevil (1981-1983) et puis, bien sûr, Batman : Dark Knight (Batman: The Dark Knight Returns ; 1986). Car The Darkness, cette entité démoniaque qui se lie à Jackie ce soir où son destin bascule, partage avec lui ses pouvoirs, une magie noire prodigieusement ancienne qui fait de lui un véritable surhomme.

Au départ, ces facultés lui permettent de déployer une paire de bras supplémentaires en forme d’épais tentacules terminés par des gueules de serpent capables de tuer n’importe qui d’un seul coup comme de s’infiltrer dans de petits passages pour reconnaître les lieux ou déclencher un mécanisme. Par la suite, alors que se raffermit le lien entre The Darkness et Jackie, celui-ci peut utiliser d’autres facultés : un troisième tentacule lui permet d’empaler les adversaires ou de déplacer les objets obstruant un passage, puis une paire de pistolets puisant leur énergie dans les ténèbres lui servent pour l’un de shotgun alors que l’autre tire de loin, et enfin rien de moins que l’invocation d’un trou noir…

Screenshot du jeu vidéo The DarknessMais on peut aussi invoquer des darklings, sortes de petits démons qui épaulent Jackie en s’occupant du menu fretin et auxquels il peut désigner une zone en vue où se rendre. Ceux de base se contentent d’agresser au corps-à-corps les adversaires à proximité alors que d’autres tirent à la mitrailleuse lourde et qu’un troisième type joue le rôle du kamikaze en se faisant exploser. La dernière variété de darklings, elle, sert pour l’essentiel à détruire les sources de lumière. Car The Darkness doit rester dans l’ombre, là où se trouve l’origine de sa puissance : pour cette raison, la plupart des lumières du jeu sont destructibles et Jackie se verra bien inspiré d’user et d’abuser de cette fonctionnalité.

Le reste des mécaniques de jeu, quant à elle, se réclament du monde ouvert, ou du moins semi-ouvert. Jackie y croisera divers personnages plus ou moins liés à l’intrigue centrale et qui lui confieront différentes quêtes, optionnelles ou non. Celles-ci l’amèneront à arpenter des rues toujours plongées dans la nuit et où l’attendront toutes sortes d’épreuves plus ou moins ardues : nettoyage par le vide, destruction d’objet compromettant, récupération de témoins à faire taire, etc. En plus de permettre la progression du récit, ces missions servent aussi à débloquer des bonus mais surtout, et voilà pourquoi on les accepte, à plonger à chaque fois plus profond dans l’ambiance toute de noirceur qui caractérise The Darkness.

Screenshot du jeu vidéo The DarknessSur ce point, il faut ici mentionner les Enfers, faute d’un meilleur terme. Jackie, en effet, se retrouvera dans une réalité infernale aux allures d’un vaste champ de bataille de la Première Guerre mondiale peuplé de zombies et de machines de mort, et où lui seront révélées une partie au moins des origines de The Darkness. Ce monde parallèle, dont on ne sait jamais vraiment ni où ni quand il se situe, et qui au moins sur le plan conceptuel rappelle assez le niveau final de Painkiller (People Can Fly ; 2004), brille par ses qualités artistiques où s’exprime une plasticité et une créativité d’un niveau rarement atteint dans le jeu vidéo comme ailleurs et qui raviront ceux d’entre vous friands d’horreur, dans tous les sens du terme.

Pour ses mécaniques de jeu, qui permettent une bonne variété d’approche d’une même situation, comme pour son récit, qui surprend plus souvent que le contraire, en particulier à travers une ménagerie de personnages tous bien cernés à défaut de se montrer vraiment originaux, mais aussi pour son atmosphère qui s’appesantit toujours plus à chaque nouvelle douille vidée, The Darkness compte. Non comme une de ces œuvres centrales responsables d’une évolution majeure du genre, mais tout simplement comme un titre jouissif, tant sur le plan du pur jeu que celui de son histoire ainsi que, au risque de me répéter, de son ambiance dont les sommets de noirceur continuent à habiter le joueur pendant longtemps.

Notes :

Ce jeu est une adaptation assez libre du comics éponyme créé par Marc Silvestri, Garth Ennis et David Whol qui se vit publié chez Top Cow Productions dans la seconde moitié des années 90.

The Darkness connut une suite, intitulée The Darkness II et développée par Digital Extremes pour PC, PS3 et Xbox 360, qui sortit en 2012.

The Darkness
Starbreeze Studios, 2007
Playstation 3 & Xbox 360, environ 5 €

About the Girl

Universal War One

Couverture de l'édition intégrale de la BD Universal War One2058 – Entre Saturne et Jupiter, au cœur des jeunes États les plus prospères de la Fédération des Terres Unies, la troisième flotte de l’United Earthes Force veillait inlassablement sur la périphérie du système solaire. Elle assurait par son gigantisme un incroyable sentiment de sécurité à ses habitants.

Mais LE MUR est apparu.

Si grand, si sombre.

Insondable.

C’est à une escadrille d’officiers en cour martiale qu’échoit la périlleuse mission d’en percer les secrets… Et ce sera au péril de leurs vies.

Ici commence la Première Guerre Universelle.

Il y a dix ans maintenant, depuis la parution du sixième et dernier volume de cette série dont le premier sortit huit ans plus tôt, qu’Universal War One compte parmi les grandes réussites de la science-fiction sur le média de la BD francophone – et peut-être même de la BD tout court. Avec son scénario échafaudé dans les moindres détails, ses personnages plus ou moins sociopathes et son intrigue maîtrisée à la perfection, cette œuvre-phare de Denis Bajram rappelle à bien des égards le monumental Watchmen (1986) d’Alan Moore et Dave Gibbons. Quant au thème toujours délicat du voyage dans le temps, il s’orchestre ici sans aucun paradoxe, rejoignant ainsi les grands textes du genre comme le célèbre Vous les zombies (Robert A. Heinlein, 1959).

Universal_War_One_illus1Bien sûr, école franco-belge oblige, on ne trouve pas ici cette maîtrise de la prose typique de Moore, qui enrichit la partie artistique de manière fondamentale avec des textes illustrant les pensées des protagonistes et qui contribue de façon décisive à l’immersion du lecteur. De même, on peut regretter que la partie documentaire, faute d’un meilleur terme, qu’on trouve à la fin de chaque chapitre de Watchmen ne prend ici que deux pages car on aurait apprécié d’en savoir plus sur cet univers, même si celui-ci se montre somme toute assez classique. Il y a par contre une certaine dimension politique dans cette dénonciation du rôle des multinationales sur la scène internationale que chacun de nous connaît bien à présent.

Mais il ne s’agit pas de faire un faux procès à UW1, car toute sa force se trouve bel et bien dans son orchestration, montrant ici une maestria beaucoup trop rare, d’un des thèmes qui comptent à la fois comme les plus répandus et les plus difficiles à maîtriser de la science-fiction. D’abord parce qu’il s’agit d’un des plus anciens du genre et qu’on en trouve des exemples plus qu’à foison, de sorte que parvenir à se montrer original relève déjà de l’exploit ; ensuite parce que la structure même des récits de voyage dans le temps, d’une malléabilité sans aucune mesure avec celle des autres thèmes principaux du genre, augmente considérablement les probabilités de générer une incohérence, ou paradoxe – inutile de citer des exemples…

Universal_War_One_illus2Bajram navigue donc sur ces eaux capricieuses en parvenant à éviter ses deux principaux récifs, ce qui pousse déjà à l’admiration, et s’il ne renouvelle pas le thème du voyage dans le temps en le poussant vers une nouvelle évolution, comme le firent en leur temps Poul Anderson (1926-2001) avec ses récits de La Patrouille du temps (Guardians of Time, 1960), et Isaac Asimov (1920-1992) dans La Fin de l’Éternité (The End of Eternity, 1955), il illustre malgré tout à merveille un concept très peu utilisé : le continuum espace-temps comme un tout cohérent, où le temps totalise tous les voyages y ayant eu lieu au moment du récit ainsi que tous ceux qui y auront lieu à l’avenir.

Formulé autrement, aucun personnage ne modifie quoi que ce soit. Tous obéissent de fait à une histoire déjà écrite et sur laquelle leurs plus petites décisions s’inscrivent en réalité dans un ordre naturel des choses qu’ils ne peuvent impacter puisqu’ils en ignorent les tenants et les aboutissants. Pour paraphraser Ursula K. Le Guin dans son très recommandable La Main gauche de la nuit (The Left Hand of Darkness, 1969), nous ne sommes libres de nos actes que tant que nous en ignorons les conséquences – ou encore : connaître son futur revient à perdre sa liberté. Ainsi l’antagoniste du récit, pour sa folie autodestructrice, ou quelque chose de cet ordre, rappelle beaucoup le personnage d’Ozymandias dans le Watchmen déjà cité.

Universal_War_One_illus3Outre que le récit exposé démontre des qualités scénaristiques rarement égalées, un tel postulat présente aussi le mérite d’éviter de recourir à l’astuce toujours un peu facile, sinon franchement douteuse de l’univers parallèle contenant une autre version de l’histoire connue : ce genre de procédé narratif ne convainc plus personne depuis longtemps, et surtout pas un connaisseur du genre, d’une part, et d’autre part il paraît tout de même pour le moins ardu de concilier avec les lois physiques l’idée d’un univers qui se dédouble tout entier à chaque décision de ses habitants, soit à chaque seconde au moins, et d’autant plus que chacun de ces doubles devrait en enfanter un autre à la même allure lui aussi – Lavoisier (1743-1794) ne me contredira pas.

Il y a dix ans, donc, qu’UW1 trône au panthéon de la BD de science-fiction. Si grand, si sombre, et presque aussi insondable que ce MUR à partir duquel se déploie un récit hors normes où des personnalités tordues s’affrontent dans un monde au moins aussi malade. Le succès critique se doublant du commercial, cette courte série engendra un rejeton, Universal War Two, dont le premier tome sortit il y a trois ans.

Mais ceci, comme il se doit, est un autre voyage…

Universal_War_One_illus4

Universal War One, Denis Bajram, 1998-2006
Quadrants, collection Quadrant Solaire
72 pages, env. 15 €, 6 volumes

– le site officiel de Denis Bajram
– le site officiel de la série

The Expanse

Visuel promotionnel de la série TV The ExpanseUn futur proche. La Terre, à présent unifiée, mais aussi Mars, devenue une nation indépendante, se partagent le système solaire alors que, dans l’espace, colons et prospecteurs peinent à extraire les matières premières pour fournir leurs ressources à ces deux grandes puissances. Entre celles-ci, des relations tendues depuis trop longtemps arrivent soudain au point de rupture avec la destruction subite d’un navire civil qui révèle l’existence d’une technologie procurant un avantage militaire décisif…

Dans la ceinture d’astéroïdes, l’enquêteur Josephus Miller se voit proposer de retrouver Julie Mao, fille d’un richissime industriel terrien qui a coupé les ponts avec sa famille pour rejoindre les colons et les prospecteurs. De son côté, James Holden compte parmi les rares survivants du Canterburry, ce navire de transport de glace saturnienne détruit par des forces inconnues, et il est bien décidé à découvrir pourquoi. Enfin, sur la Terre, la diplomate Chrisjen Avasarala enquête sur un trafic de pièces détachées qui menace les relations entre Mars et la Terre. Quel lien unit ces trois investigations ? Qui peut bien vouloir jouer ainsi avec la paix dans  le système solaire ?

Qui, ou « quoi » ?

Adaptation d’une série de récits par l’auteur à quatre mains James S. A. Corey, dont le premier volume se vit nominé pour les très prestigieux prix Hugo et Locus, et dont le second tome obtint d’ailleurs ce dernier, The Expanse nous intéresse avant tout pour sa description d’un futur probable où l’impasse de l’exploitation des ressources de la Terre poussa les habitants de cette dernière à chercher ailleurs ce dont ils ne pouvaient se passer pour perpétuer leur civilisation technicienne – un discours pour le moins classique dans le genre de la science-fiction et qui préoccupa assez vite la communauté scientifique (1) mais dont les diverses productions sur écran, du moins en occident, se montrent hélas assez avares.

L’évidence ne demandant aucune démonstration, je ne m’attarderais pas à expliquer ce qui nous menace à un horizon d’ailleurs assez proche si nous nous entêtons à ignorer les quantités quasi infinies de ressources qu’offre le système solaire, et au lieu de ça évoquerais plutôt ce portrait d’un avenir possible qui me semble constituer le principal intérêt de cette création. Car The Expanse ne nous décrit pas une destinée radieuse où la race humaine unie dans un effort commun dépassant tous les clivages se lance avec audace là où aucun homme n’est jamais allé afin de bâtir un monde nouveau qui sent bon l’utopie, pour ne pas dire la naïveté et comme on en vit de nombreuses itérations dans bien des productions antérieures.

Bien au contraire, les lendemains ici décrits montrent bien comme cette conquête de la nouvelle frontière se pavera de sueur et de larmes, si ce n’est de morts pures et simples pour fournir confort et douceur de vie à une forme d’élite restée bien confortablement sur un monde peut-être très amoché par les erreurs du passé mais néanmoins toujours plus clément que la vie dans l’espace. Il n’y a aucune raison, en effet, pour que l’avenir fasse rimer colonisation avec autre chose qu’exploitation, à moins d’ignorer les leçons de l’histoire. Pour cette raison, The Expanse ne se contente pas de dénoncer la lutte des classes en la transposant dans un avenir fictif : sur bien des aspects, et c’est bien là ce qu’il y a de plus dérangeant, elle la prolonge…

Sur le pur plan de la réalisation, on apprécie comme le scénario, les dialogues, la mise en scène et puis bien sûr les images illustrent chacun à leur manière cette civilisation de l’espace, depuis ses moindres aspects de la vie de tous les jours jusqu’à ses éléments techniques les plus obscurs – mais sans pour autant tomber dans l’abscons, voire le rébarbatif qui caractérise souvent ce type de productions. Ainsi, cet horizon pas si lointain que ça devient-il plus que crédible : il se montre tangible. Et de telle sorte que regarder un épisode de The Expanse revient à plonger tête première dans le futur tel qu’il nous attend ou presque, pour le pire comme pour le meilleur. C’est bien là une définition possible du sense of wonder (2) après tout.

Pour le reste, il s’agit avant tout d’un thriller rondement mené, à la structure narrative bâtie autour des classiques suspense, révélations, coups de théâtre et autres retournements de situation caractéristiques de ce type de production mais qui se trouvent tous ici assez bien dosés pour tenir le spectateur en haleine sans pour autant trop tirer sur la corde de l’invraisemblance ou bien du spectaculaire gratuit, parmi d’autres défauts typiques du genre. On peut aussi apprécier la description d’une scène politique complexe farcie de toutes sortes de complots et de trahisons qui rappellent assez Games of Thrones (David Benioff et D. B. Weiss, 2011) mais en plus léger bien que pas forcément plus digeste – on s’y perd toujours un peu.

D’ailleurs, si cette première saison se termine comme il se doit en cliffhanger, elle propose malgré tout un récit dans l’ensemble très appréciable et laisse augurer une seconde saison qui, on l’espère, se montrera aussi passionnante. À dire le vrai, The Expanse s’annonce comme la meilleure réalisation de science-fiction sur le petit écran depuis trop longtemps.

(1) j’en veux pour exemple le très recommandable essai de Gerard K. O’Neill (1927-1992) paru en 1976 et intitulé The High Frontier (Collector’s Guide Publishing, 2001 pour la 3ème édition révisée, ISBN : 1-896-52267-X), qui examinait les possibilités de colonisation de l’orbite terrestre afin d’utiliser les ressources de l’espace proche pour autoriser la poursuite de notre développement industriel.

(2) cette expression désigne en général le sentiment de vertige, ou ressenti du même ordre, qui saisit le lecteur face à l’exposition de certains faits techno-scientifiques qui bouleversent sa perception du réel et/ou sa compréhension du monde ; c’est un effet typique de la science-fiction.

Notes :

L’écriture de la seconde saison a commencé en mai 2015, avant que l’épisode pilote de la première soit diffusé, et cette suite se vit confirmée en décembre de la même année. Cette seconde saison doit être diffusée en 2017.

The Expanse est à ce jour la production télévisuelle la plus coûteuse qu’ait produite la chaîne Syfy.

The Expanse, Mark Fergus et Hawk Ostby, 2015
NBC Universal Television Distribution
10 épisodes (1 saison) à ce jour

– le site officiel de The Expanse
– d’autres avis : Small Things, ÀMHÁ, Le Kamikaze de l’écran, A.V. Club

 

The Seed: Warzone

Jaquette DVD de l'édition Pal du jeu vidéo The Seed: WarzoneAnnée stellaire 528…

L’humainté s’est alliée à dix autres races pour former les membres de l’Alliance de coopération galactique inter-espèces, et a soumis la première et la troisième section de la région galactique de Formiton. Les énormes différences de culture et de politique provoquèrent au début des conflits entre les membres de l’Alliance, mais petit à petit ces disparités s’estompèrent et la paix s’instaura pour de bon.

Cependant, les attaques acharnées et sans distinction d’un nouvel être vivant, inconnu jusqu’alors, détruisit ce sentiment de paix. L’Alliance nomma ces assaillants « l’Armée SEED » et créa l’ASDF (Force de Défense Anti-Seed) afin de stopper la menace qu’ils représentaient.

La lutte durait déjà depuis trois ans…

Curieux objet que ce The Seed: Warzone, qui mélange la gestion et les affrontements en temps réel d’une manière assez inattendue car la première, ici, se fait en quelque sorte en décalage des seconds. Le titre présente en effet comme particularité de permettre la création des unités de combat – des navires de guerre – entre chaque mission comme pendant celles-ci : à partir de châssis de base de taille et de poids différents, le joueur peut non seulement combiner les divers éléments à sa disposition pour composer le vaisseau de son choix mais aussi déterminer son comportement lors des combats à travers un plan de bataille – dans ce cas un ensemble d’instructions simples qui se combinent.

Screenshot du jeu vidéo The Seed: WarzonePour la première partie de cette conception, il s’agit des propulseurs, des systèmes de détection et d’acquisition des cibles et bien sûr des armes, ainsi que des éléments plus ou moins optionnels tels que moteurs auxiliaires ou réserves de chasseurs et de bombardiers, parmi d’autres. Une fois cet assemblage planifié en un design qui vient rejoindre une liste, il s’agit de donner à l’unité un comportement général à travers la combinaison de plusieurs autres plus spécifiques qui s’actionneront au cours d’un affrontement selon divers facteurs comme la proximité ou la position des cibles, leur état général ou celui des vaisseaux conçus et d’autres données telles que les altitudes des unités qui combattent ; vous pouvez aussi planifier si un appareil doit accentuer ses attaques ou au contraire rester en retrait.

Cette dernière fonctionnalité devient vite déterminante car les capacités du navire ne peuvent se voir pleinement exploitées que par le plan de bataille adéquat. Ainsi, un appareil très résistant et lourdement armé pourra se montrer très pugnace alors qu’un autre plus léger et plus fragile devra se montrer moins agressif. Tout dépend donc de quelle manière vous comptez l’exploiter au combat. Cette liberté de choix s’affirme d’entrée comme l’élément distinctif du jeu : à la différence d’un titre comme Metal Conflict (Zono Inc., 2000) qui ne permet de créer des unités personnalisées que dans le feu de la bataille, The Seed… laisse le joueur souffler durant cette conception qui demande une certaine concentration.

Screenshot du jeu vidéo The Seed: WarzoneCette volonté de laisser le joueur réfléchir posément à la conception de ses unités se retrouve aussi dans le système de pause automatique qui s’actionne dès qu’on entre dans le menu de design de vaisseaux au cours d’une mission : ainsi détaché de l’urgence permanente qui caractérise les jeux de stratégie en temps réel, on peut penser sereinement à comment répondre aux besoins spécifiques de la mission en cours. Une fonctionnalité tout à fait salutaire, croyez-moi sur parole, car ces designs de navires peuvent vite se montrer complexes : par exemple, les missions se déroulant toujours à la surface d’une planète, vous devrez tenir compte des élévations du terrain pour déterminer le nombre de flotteurs anti-gravité dont il faudra équiper vos engins…

Hélas, toute cette personnalisation reste assez en retrait pendant la première partie d’à peu près chaque mission car, pour des raisons qui me restent encore obscures, on ne peut modifier les unités des personnages-héros, ceux autour desquels s’articule le récit du jeu. D’un nombre allant de trois à six en fonction de votre progrès dans le scénario, celles-ci restent en effet immuables et comme leur plan de bataille démontre une stupidité affligeante, elles servent avant tout de chair à canon pour contenir les navires adverses le temps de produire les vôtres, ceux que vous avez conçus et qui correspondent donc à votre style de jeu. Cet aspect rend hélas le jeu un peu poussif et demande donc une certaine patience de la part du joueur.

Screenshot du jeu vidéo The Seed: WarzonePour le reste, on apprécie beaucoup les affrontements visualisés à travers une séquence cinématique en temps réel de grande qualité durant laquelle on peut contrôler la caméra pour profiter au mieux du spectacle. Ces passages se présentent vite comme un des points forts du titre et rappellent bien sûr les scènes de combat des productions de type space opera les plus tapageuses – insérez ici la référence de votre choix. On aurait néanmoins apprécié de pouvoir passer ces séquences, ou du moins les mettre en pause pour donner des instructions à d’autres unités avant de les oublier… À noter malgré tout que ces séquences ne durent pas plus de 140 secondes pour éviter  qu’un affrontement s’éternise entre deux escouades de force équivalente.

Il ne paraît pas nécessaire de s’étendre sur les aspects narratifs du jeu puisqu’il s’agit d’un récit pour le moins linéaire où les seules options qui s’offrent au joueur concernent l’ordre des technologies à développer pour affiner la conception de vos unités : nouvelles armes, senseurs améliorés, boucliers protecteurs, etc. Ces systèmes supplémentaires demandent chacun une certaine quantité de monnaie obtenue à la fin de chaque mission selon vos résultats. Il vaut de mentionner que ce système s’avère assez punitif : vous vous verrez donc bien inspiré de penser vos designs avec une grande attention pour en assurer la survie au cours d’une bataille, un autre aspect qui renforce la dimension conception du jeu.

Classique sur le fond mais bien assez original sur de nombreux aspects, The Seed… s’affirme vite comme une expérience de jeu inhabituelle qu’un seul véritable défaut hélas assez prégnant peut rendre plutôt frustrant. À vous de voir, donc, si vous pouvez passer outre…

The Seed: Warzone
Artdink, 2001
Playstation 2, env. 3 €

Le Capitalisme : Un Génocide structurel

Couverture de l'édition française du livre Le Capitalisme : Un Génocide structurel« Au fur et à mesure que les gens s’opposent à ce système meurtrier, ils trouveront dans Le Capitalisme : Un génocide structurel un guide indispensable. »
Joel Kovel, auteur de The Ennemy of Nature

« Il faut absolument lire ce livre… »
William I. Robinson, auteur de Latin America and Global Capitalism

« En s’appuyant sur des preuves convaincantes, Leech expose les effets destructeurs du capitalisme et montre qu’il n’y a qu’une seule alternative plausible… »
Samir Amin, auteur de Sur la Crise

Avec la précision d’un procureur aguerri et la force morale d’un prophète de l’Ancien Testament, Garry Leech révèle que la puissance qui gouverne le monde à notre insu est responsable de dizaines de millions de morts chaque année. Ses actes sont froidement calculés ; ses crimes, prémédités ; les preuves, indiscutables. Mais le monstre n’a pas de visage, ou plutôt il en a mille. Mu par une avidité sans limites, il contrôle tout, avale tout, détruit tout. Son nom : la mondialisation néolibérale ; son géniteur : le capitalisme.

Puisant dans l’histoire bouleversante des paysans dépossédés de leurs terres au Mexique et en Inde, dans celle des Africains qui meurent par millions chaque année faute de soins, Garry Leech démonte méthodiquement les mécanismes meurtriers de la mondialisation néolibérale et livre un réquisitoire implacable sur la nature génocidaire du capitalisme.

Ouvrage essentiel et révélateur, Le Capitalisme : Un génocide structurel ne se contente pas de dresser l’acte d’accusation du capitalisme et de remettre en cause la mondialisation néolibérale, il montre aussi comment les révolutions d’Amérique Latine peuvent établir les fondations d’une alternative mondiale viable, plus égalitaire, plus démocratique.

Dans le sillage de la crise financière globale et des coupes sombres budgétaires appliquées par les gouvernements dans le monde entier, tous les « Indignés » de la Terre, qu’ils participent au Printemps arabe, au mouvement Occupy Wall Street, aux révolutions d’Amérique Latine ou aux manifestations contre l’austérité en Europe, trouveront sans nul doute dans ce livre un guide pour continuer le combat.

Un terme en particulier ressort de la lecture du titre de cet ouvrage, celui de génocide, et au point qu’il occulte presque entièrement celui, plus obscur dans ce cas précis, de l’adjectif qui le suit – structurel. Cette notion de génocide structurel, pour le moins inhabituelle, prend une place importante dans les premiers chapitres du livre, car il s’agit bel et bien de l’argumentaire principal de l’auteur : non un génocide au sens qu’on lui attribue le plus souvent en référence aux exterminations nazies ou aux horreurs soviétiques, pour citer les plus connues, mais celui, plus insidieux, de génocide inhérent à l’organisation d’un système dont la vocation première ne consiste pas à détruire le plus possible de vies bien que le dit système donne pour résultat cette destruction, du moins une fois considéré à grande échelle. De ce point de vue, cet essai rappelle assez certaines des thèses de Frédéric Lordon dont une partie du travail, justement, tente de démontrer que les principaux problèmes actuels restent plus liés aux structures du système qu’aux actes individuels pris séparément.

Pour autant, Garry Leech n’essaie pas ici de dédouaner qui que ce soit et certainement pas les instances dirigeantes ni même les masses qui les suivent. Au contraire, il démontre avec la plus grande pugnacité non seulement l’inhumanité du capitalisme mais aussi la complicité de ceux qui vivent pour lui comme celle de ceux qui vivent par lui. Sur ce point, sa démarche s’avère salutaire, et en particulier quand il rappelle des éléments historiques, éloignés de plusieurs siècles ou de quelques années à peine, voire tout simplement actuels, car sans une telle mise en contexte, son ouvrage ne se différencierait guère des divers autres brûlots sur le même thème qui fleurissent depuis la crise financière.

Ainsi nous rappelle-t-il que le capitalisme s’est avant tout bâti sur la déportation de 12 millions d’africains vers les plantations de coton d’Amérique du Nord, et dont au moins un million et demi moururent durant la traversée, avant de soumettre les monarchies européennes pour s’en approprier les communs en forçant ainsi les populations rurales à s’entasser dans les villes où leur masse produisit un tel chômage que les ouvriers ne trouvèrent vite pas d’autre choix que d’accepter les conditions des grands patrons d’alors. Ceux-ci trouvèrent dans la révolution industrielle, orchestrée à partir du pillage systématique ainsi que du massacre des populations d’Afrique et d’Asie – car on oublie souvent que les fondations de notre modernité reposent sur des millions de morts –, un moyen d’accroitre encore plus leur domination sur ces paysans dépouillés de leurs terres avec pour corolaire de cette pauvreté accrue la délinquance, la prostitution et les trafics divers qui ainsi participèrent d’autant plus à miner la société de l’époque. Dans cette misère prirent racine les luttes sociales qui contribuèrent pour beaucoup à l’éclatement des deux guerres mondiales et leur cortège d’atrocités. Quant à la période d’après-guerre à aujourd’hui, elle se caractérise par une guerre froide qui se résume dans les grandes lignes par une série d’affrontements au moins indirects entre le capitalisme et le communisme puis, après la chute de ce dernier, à une prise de contrôle totale du monde que se partagent donc depuis plus de 20 ans les grandes corporations et autres transnationales à travers ce qui constitue la définition même du marché : croître et s’étendre, sans limite et encore plus sans morale.

Car il s’agit bien là de ce qui constitue le marché : un ensemble de règles plus ou moins tacites, plus ou moins scientifiquement établies – dans le sens où elles découlent de l’examen et du traitement de chiffres – dont les aspects humains restent exclus, de sorte que toute tentative de moraliser le secteur s’avère par définition vouée à l’échec. Le marché, en effet, ne peut subsister que par la soumission du plus faible qui, lui, ne peut exister qu’en devenant producteur de valeur, et ce tant qu’il reste soumis.

À ce stade de la démonstration, on entend souvent dire que « le capitalisme, ce n’est pas ça » avec pour principaux arguments que la bourgeoisie du XIXe siècle reste le premier artisan de la chute de l’Ancien Régime d’une part, et surtout que ce système pensé au départ pour permettre aux plus pauvres de s’enrichir, du moins si on en croit Adam Smith (1723-1790), demeure préférable au communisme et à ces millions de morts d’autre part. On pourrait recevoir cet argumentaire si on pouvait oublier que les marxistes dirent la même chose à l’époque où on dénonça les crimes de Staline (1878-1953), comme quoi on joue sur les mots quel que soit le côté de la barrière où on se place : en fait, l’autoritarisme centralisé du communisme de type soviétique et assimilés déboucha sur les excès qu’on connaît parce qu’il ne pouvait donner aucun autre résultat, de la même manière que le capitalisme aboutit toujours à l’exploitation des plus petits au profit des plus gros comme l’histoire le démontre à chaque fois depuis cinq siècles – au reste, on s’étonne toujours de voir des gens intelligents défendre un système décrit comme si idéal qu’il en sent bon l’utopie, celle-là même dont on sait très bien qu’elle se trouve condamnée à produire des horreurs. Ensuite, pour la libération des peuples du joug de la féodalité, il faudrait encore parvenir à écarter le fait historique que les bourgeois du XVIIIe siècle encouragèrent les révolutions en Europe avant tout parce que les monarchies restaient les principaux obstacles à l’extension du marché d’alors : formulé autrement, les révolutions populaires de l’époque constituent avant tout des coups d’état où des despotes laissèrent place à des tyrans avec l’aval d’un peuple manipulé – ce qui au fond définit une révolution…

Quant au dernier argument, souvent considéré comme le plus important, on l’avance vite en oubliant ou en feignant d’ignorer que le capitalisme tua lui aussi en quantités innombrables. Outre le million et demi d’africains morts en déportation évoqué plus haut, on peut citer le rôle des grandes compagnies de chemin de fer américaines qui incitèrent les gouvernants des États-Unis à se lancer dans la conquête de l’Ouest après la guerre de sécession avec pour résultat la mort de quatre millions d’indiens, mais aussi l’influence dans l’éclatement de la première guerre mondiale des lobbys de l’armement comme celle des inégalités sociales induites par le libéralisme sauvage de l’époque puisque l’assassinat de François-Ferdinand d’Autriche (1863-1914) ne constitua en fin de compte qu’un prétexte, sans oublier la seconde qui reste en grande partie imputable à la Grande Dépression due, elle, à la plus grande crise financière – c’est-à-dire capitaliste – de l’histoire. Hélas, la liste ne s’arrête pas là : cet ouvrage vous donnera l’occasion de voir comme elle peut continuer à s’étendre au moment même où j’écris ces lignes – j’y reviens juste après le prochain paragraphe.

Bien sûr, il peut paraître exagéré d’imputer ces monstruosités au capitalisme, du moins directement. Voilà pourquoi l’auteur parle de génocide structurel, soit de génocide découlant de la structure d’un système : si aucun capitaliste ne souhaita jamais ces dizaines de millions de morts, à la différence d’un Hitler (1889-1945) ou d’un Staline, il n’en reste pas moins que le système capitaliste provoqua ces abominations – de par sa fonction primordiale même, qui consiste à croître et à s’étendre, le capitalisme, en confisquant les richesses des plus faibles au profit des plus forts, produit des victimes en masse.

Sur ce point, l’auteur donne de nombreux exemples actuels. Il cite notamment celui des paysans du Mexique qui connurent à la fin des années 90 un sort semblable à celui des paysans européens au XIXe siècle quand l’accord ALENA entra en vigueur ; celui-ci stipulait que les nations concernées, États-Unis, Canada et Mexique, s’ouvraient au libre-échange mutuel en permettant ainsi aux denrées produites par les uns de circuler librement chez les autres, ce qui peut paraître un accord profitable à tous sauf qu’en tant que nation endettée le dernier cité de ces pays subit des restrictions budgétaires importantes imposées par le FMI et la Banque Mondiale, et à un point tel quel qu’il ne peut rivaliser avec les deux autres : ainsi, le Mexique se voit obligé de réduire les aides accordées à ses agriculteurs de sorte que ceux-ci se trouvent contraints de fermer leur exploitation et vont ainsi grossir le nombre des chômeurs dans les centres urbains, là où fleurissent précarité et exclusion avec tout leur lot de violence urbaine – criminalité, escadrons de la mort, etc. À présent, remplacez l’ALENA par ce TAFTA dont on nous parle depuis quelques années, et le Mexique par la Grèce : vous voyez ce qui attend l’Europe…

Encore plus fort : le marché de la santé en Afrique subsaharienne, là où pullulent toutes sortes de maladies pas toujours mortelles, du moins si on les soigne à temps ou bien avec les médicaments appropriés. À nouveau, les restrictions budgétaires, toujours imposées par les mêmes organismes internationaux qui sont en fait à la botte des pays industrialisés, empêchent les populations de ces pays de profiter de soins – devenus chez nous basiques – de par le coût même de ces traitements ; en d’autres termes, on possède les moyens de sauver ces gens mais on les laisse mourir parce que les soigner reviendrait pour les compagnies pharmaceutiques à se montrer philanthropes, et alors même qu’elles brassent des dizaines de milliards de dollars chaque année – au lieu de ça, elles préfèrent produire du Viagra pour des gens qui, eux, ont les moyens de payer quelque chose d’en fin de compte assez futile, du moins comparé à un traitement destiné à sauver une vie. Quant aux diverses aides pour le développement que reçoivent ces nations, on oublie souvent de préciser qu’elles les obligent avant tout à commander les quelques médicaments qu’elles importent aux pays du Nord en les faisant passer par des compagnies maritimes de ces mêmes pays : formulé autrement, tout l’argent qu’on leur donne revient dans nos poches de sorte qu’il ne leur laisse plus rien pour leur propre développement – ainsi restent-ils soumis au capitalisme, sans autre choix que de nous servir de main-d’œuvre, ce qui revient à dire que la mondialisation néolibérale n’est au fond que la poursuite de la colonisation par d’autres moyens. Maintenant, et sachant que les températures élevées de cette région du monde reste la principale raison derrière le fourmillement de ces maladies, qui trouvent dans la chaleur locale le parfait environnement pour se multiplier, vous imaginez sans peine ce qui résultera du réchauffement climatique, pour eux comme pour nous, quand nos températures avoisineront les leurs, et d’autant plus qu’on ne sait plus quoi faire pour saper la sécurité sociale…

Devant une telle démonstration de la nature génocidaire du capitalisme, il devient difficile, pour ne pas dire impossible, de défendre un tel système. Pourtant celui-ci perdure, et son existence repose sur deux piliers principaux : l’éducation et la coercition. La première s’effectue à travers ce qu’il convient d’appeler le « dressage » de la population. D’abord via un système éducatif qui place les enfants en concurrence les uns avec les autres en encourageant de la sorte leur instinct de domination mais aussi qui récompense les meilleurs en leur promettant la réussite sociale – toute relative quand on sait que les diplômes n’empêchent pas de devenir chômeur – ou bien tout simplement les conditionne à croire que rien ne vaut mieux que le capitalisme – quiconque a déjà essayé de faire entendre raison sur ce point à un élève sorti d’une école de commerce ou d’une faculté d’économie sait de quoi je parle – et qui relègue les plus malchanceux aux cursus les moins valorisés – là où le bagage culturel qu’ils s’approprieront ne leur permettra pas de développer les processus de pensée leur donnant la possibilité de questionner le système, ce qui au fond revient à une autre forme de conditionnement. Ensuite, via des médias toujours plus privatisés et qui en raison de leur possession, au sens strict du terme, par les grands groupes financiers ne peuvent se permettre de dévoiler les véritables faits à la population sous peine de voir leurs subsides coupées : au lieu de ça, ce système médiatique nous abreuve d’informations sans importance ou bien présentées de manière à en voiler les aspects cruciaux – il vaut ici d’insister sur le fait qu’il n’y a là aucun complot mais plutôt un ensemble d’intérêts individuels qui convergent tous vers le même résultat : en s’empêchant ainsi de révéler des nouvelles qui nuisent à leurs propriétaires, les médias participent en fait à la désinformation du public ; pour en savoir plus sur ce point, le lecteur se penchera sur le très recommandable documentaire de Gilles Balbastre intitulé Les Nouveaux Chiens de garde (2012) et en partie visible ici. Mais la manipulation la plus insidieuse tient encore dans les promesses de bonheur qu’offre le capitalisme : après tout, qui voudrait troquer le train de vie en apparence bien confortable d’un habitant du Nord contre celui bien plus précaire d’un pauvre du Sud ?

Enfin, la coercition prend plusieurs formes, telles que les sanctions économiques contre les pays qui n’entrent pas dans le rang, comme on put le voir il y a peu avec la Grèce d’Alexis Tsipras, ou bien carrément les diverses interventions, armées ou non, des nations du Nord contre les quelques pays du Sud qui leur posent problème à un moment ou à un autre ou bien qui possèdent des ressources convoitées. Parmi d’autres exemples, on peut citer l’Iran de Mohammed Mossadegh (1882-1967), le Guatemala de Jacobo Arbenz (1913-1971) ou l’Haïti de Jean-Bertrand Aristide ; mieux restée dans les mémoires car plus médiatisée, l’invasion de l’Irak par les États-Unis reste le parfait exemple de l’appropriation par un pays des ressources vitales d’une autre nation, dans ce cas précis le pétrole, d’ailleurs symbole du capitalisme par excellence : on peut ici rappeler que sans la destitution de Saddam Hussein (1937-2006), l’état islamique Daech ne poserait pas les problèmes qu’on connaît aujourd’hui. Il vaut aussi de souligner que de tels événements permettent d’ailleurs d’alimenter la machine médiatique qui peut ainsi détourner l’attention de la population des problèmes véritables, soit le besoin pour le capitalisme de s’étendre à tous prix, quitte à provoquer des guerres contre des peuples innocents qu’on va néanmoins taxer de terroristes pour justifier une intervention, celle-ci créant de nouveaux problèmes qui demandent une nouvelle intervention et ainsi de suite. Enfin, ces guerres incessantes permettent de justifier un budget militaire élevé qui, lui, va directement depuis les poches des contribuables dans celles des fabricants d’armes – on connaît le refrain : « la guerre, c’est la paix » mais chez nous, pas chez ceux qui reçoivent les bombes…

Voilà comment on en vient à se demander de quelle manière certains peuvent qualifier de naturel et d’inéluctable un système qui n’existe que depuis un demi-millénaire au mieux et qui par-dessus le marché s’est toujours imposé par la coercition, la violence, la manipulation, le chantage et la corruption : si le capitalisme méritait bien les qualités qu’on lui attribue, il existerait depuis toujours et non depuis à peine 0,5% du temps que l’humanité arpente la surface du monde, et surtout il se serait installé sans aucune des tragédies qu’il a produites.

Pourtant, il y a malgré tout un malaise chez les capitalistes, celui induit par une donnée assez récente dans l’inconscient collectif bien qu’on la sait assez ancienne : le réchauffement climatique qui, lui, pose au moins indirectement un autre problème, celui de la raréfaction des ressources, celles-là même sans lesquelles le capitalisme ne peut plus croître et s’étendre. Voilà une vérité scientifiquement établie, pour ne pas dire une évidence qui dérange tous ceux qui croient encore dans le système : il n’y a qu’une seule planète et elle arrive à ses limites. Preuve en est de ce malaise tous les efforts de désinformation, qu’on appelle pudiquement climatoscepticisme, pour tenter de faire croire à la population qu’il s’agit d’un mensonge. Il n’en est rien.

Alors, que faire ? Puisque l’auteur condamne le capitalisme sans appel, il paraît assez évident qu’il envisage la direction opposée comme solution et c’est précisément ce qu’il fait. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel socialisme : afin d’éviter les erreurs des tentatives du XXe siècle, il estime que le socialisme du XXIe doit reposer sur au moins un axe majeur, la décentralisation de l’autorité – soit l’élément que les communismes qu’on connaît n’envisagèrent même pas – avec l’État devant se contenter de répartir les richesses au mieux. Sur ce dernier point, on peut mentionner que l’auteur rejoint les préconisations de l’économiste Thomas Piketty telles que celui-ci les formule dans son ouvrage Le Capital au XXIe siècle (2013) qui fit grand bruit à sa sortie, et en particulier aux États-Unis, pour sa démonstration de l’accentuation dramatique des inégalités au cours des trente dernières années dans l’ensemble du monde, y compris au sein des pays du Nord – parmi d’autres aspects de ce livre dont on ne peut que recommander la lecture. Au reste, on sait depuis au moins la fin des années 70 qu’il y a bien assez de ressources pour tous dans le monde mais qu’elles se trouvent juste mal réparties.

Garry Leech propose une décentralisation de l’autorité dans un système de type socialiste, car il s’agit selon lui de la principale raison de l’échec de ce modèle socio-économique dans le passé : son incapacité de s’adapter aux réalités quotidiennes du peuple ainsi administré de par l’impossibilité pour celui-ci de porter ses revendications à la classe dirigeante – le système se trouve de la sorte condamné à évoluer dans le mauvais sens, ce qu’il fit d’ailleurs à chaque fois. Afin d’étayer sa thèse, l’auteur détaille un exemple actuel qui montre des avancées sociales tout à fait remarquables, du moins si on considère dans quel état ce pays se trouvait quand il adopta ce modèle : le Venezuela.

Quand Hugo Chavez (1954-2013) arriva au pouvoir, le Venezuela souffrait des réformes néolibérales imposées par le FMI et la Banque Mondiale dans les années 80 et 90 : les changements qu’introduisit le nouveau leader portèrent pour l’essentiel sur une nouvelle et surtout plus juste répartition des richesses, bien sûr jusqu’ici concentrées entre les mains des plus aisés, afin de non seulement améliorer la vie mais aussi les chances de succès de chacun ; comme il se doit, cette nouvelle distribution apporta son cortège de mécontents qui, sans surprise aucune non plus, se trouvaient parmi les plus riches et donc ceux qui se présentèrent comme dépouillés par le régime en place dans les médias qu’ils contrôlaient. Sur ce point de la répartition forcée des richesses, qui s’oppose donc à la théorie du « ruissellement » comme quoi l’augmentation des gains des plus riches se montre toujours bonne pour chacun puisque ces bénéfices se répercuteront forcément sur les plus pauvres, on peut préciser que la politique de Chavez devance de loin un récent rapport du FMI qui conteste cette vision néolibérale en démontrant que les inégalités portent préjudice à la croissance au lieu de la stimuler – plus de détails dans l’article de Claire Guélaud paru sur le site du journal Le Monde le 15 juin 2015 et intitulé Les inégalités de revenus nuisent à la croissance, mais aussi celui de Christian Chavagneux publié sur le site AlterEcoPlus le 10 décembre 2015 sous le titre FMI : La Mondialisation financière nourrit les inégalités.

Mais cette nouvelle distribution des moyens ne représentait qu’une facette de la politique de Chavez, et pas forcément la plus intéressante, car elle ne pouvait donner tout son jus que par la liberté d’usage accordée à chacun. Pour en permettre une utilisation vraiment constructive, l’État encouragea les initiatives des communautés locales par la démocratie participative : outre la cogestion ouvrière des industries d’État, 100 000 coopératives et 16 000 conseils communautaires se créèrent pour coordonner le savoir-faire de chacun au niveau local et venir en aide aux plus démunis. En quelques années à peine, le nombre de pauvres diminua de moitié alors que l’accès gratuit et égal pour tous à des soins médicaux et à l’éducation relevait le niveau de vie de l’ensemble de la population comme jamais le néolibéralisme ne parvint à le faire, bien au contraire.

À ce stade, on peut souligner que ce socialisme-là se différencie assez peu, au fond, de la social-démocratie, du moins dans le sens où des entreprises privées existent toujours au Venezuela et que l’État semble se contenter de redistribuer les richesses. Toute la différence avec les réformes sociales-démocrates du monde occidental à l’ère keynésienne tient dans cette démocratie participative qui parvient à éviter l’écueil de la centralisation autoritaire et déverrouille donc les forces vives du pays à l’échelle la plus modeste, c’est-à-dire les individus en premier lieux concernés par ces changements : en leur donnant ainsi constamment voix au chapitre, ce socialisme véritablement populaire s’assure de la satisfaction de leurs besoins premiers.

Et le chavisme ne s’arrête pas là. Pour mieux rendre la région indépendante vis-à-vis des institutions financières internationales comme le FMI et la Banque Mondiale qui jusque-là ne parvinrent qu’à des résultats mitigés, pour dire le moins, il fonda avec l’Argentine, le Brésil, la Bolivie, l’Équateur, le Paraguay et l’Uruguay la Banque du Sud, un organisme financier destiné à accorder aux gouvernements d’Amérique du Sud des prêts sans condition pour le développement. De plus, le Venezuela se trouve engagé avec l’ensemble de ses pays voisins dans une politique étrangère et un système d’échange basés sur l’entraide et la coopération au lieu de la concurrence meurtrière et le profit à tous prix ; on peut d’ailleurs ici noter que cet aspect du chavisme se place dans la continuité de conclusions scientifiques récentes sur la nature profonde de l’être humain, décrit par les chercheurs comme social et doué d’empathie, c’est-à-dire capable non seulement de percevoir la détresse de ses congénères mais aussi de souhaiter y mettre fin : pour plus d’informations, le lecteur curieux se penchera sur l’essai de Frans de Waal intitulé L’Âge de l’empathie (2010).

Au contraire de ce qu’affirment les chantres du néolibéralisme qui tentent bien sûr de protéger leurs intérêts, il existe donc une alternative au capitalisme débridé et celle-ci fonctionne bel et bien. Alors que les contestations vis-à-vis du système fleurissent partout, il paraît bon de se rappeler d’une part qu’elles trouvent leur justification dans la nature génocidaire du capitalisme, et d’autre part que penser une révolution n’appartient pas au registre de l’utopie. Je conclurais donc comme l’auteur de ce livre par le texte suivant :

Les gens prêts à mettre leur vie en jeu pour protester contre l’injustice capitaliste émergent partout, des États-Unis à l’Inde, la Chine et le Japon, de l’Amérique Latine à l’Afrique, du Moyen-Orient aux Europes de l’Ouest et de l’Est. Ils sont dissemblables et parlent différentes langues, mais leur nombre n’est pas aussi réduit qu’il le paraît – et la plus grande peur des dirigeants est que leur voix commence à résonner et à se renforcer mutuellement, en solidarité. Conscients que les courants actuels nous attirent vers la catastrophe, ces acteurs sont prêts à agir contre vents et marées. Déçus par le communisme du XXe siècle, ils sont prêts à « commencer à partir du commencement », qu’ils réinventent sur une base nouvelle. Dénoncés par l’ennemi comme de dangereux utopistes, ils sont les seuls à s’être vraiment éveillés des rêves utopiques qui tiennent la plupart d’entre nous sous leur joug. Ce sont eux (…) qui représentent notre unique espoir.

Slavoj Žižek
Après la tragédie, la farce !

Le Capitalisme : Un Génocide structurel – les mécanismes meurtriers de la mondialisation néolibérale (Capitalism: A Structural Genocide), Garry Leech, 2011
Le Retour aux sources, 5 octobre 2012
274 pages, env. 20 €, ISBN : 978-2-355-12046-6

le site de l’auteur
l’avis de L’Analyseur
– des extraits : Novopress, Lectures au peuple de France, Scriptoblog


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